Les médias font appel à des journalistes indépendants de Gaza, mais sans vouloir les protéger

La journaliste Maryam Abu Dagga a été assassinée par les Israéliens à Gaza, aux côtés de plusieurs de ses collègues, le 25 août 2025. Selon le site web de surveillance Shireen.ps, à la date du 21 octobre 2026, Israël a assassiné 329 journalistes dans la bande de Gaza, depuis octobre 2023 - Photo : extrait vidéo

Par Ismael Nofal

En août 2024, Salma al-Qadoumi réalisait un reportage sur des familles fuyant Hamad City, un quartier résidentiel de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Elle faisait partie d’un groupe de journalistes, tous équipés de gilets pare-balles et de casques de presse, qui enregistraient des interviews et des scènes d’exode.

« Des véhicules de l’armée israélienne ont soudainement avancé vers nous et ont ouvert le feu directement sur nous », a déclaré Salma al-Qadoumi, âgée de 36 ans, qui réalisait des reportages d’actualité et des reportages de fond pour plusieurs médias.

Une balle tirée depuis un char israélien lui a transpercé le dos et est ressortie près de son cœur. C’était la troisième fois qu’elle était blessée au cours des trois dernières années. Son collègue, le photojournaliste Ibrahim Muhareb, a été tué.

« On nous appelle des freelancers [pigistes], et nous assumons l’entière responsabilité de nos vies et des risques auxquels nous sommes confrontés dans notre travail », a-t-elle déclaré.

Depuis trois ans, soit depuis octobre 2023, les médias du monde entier s’appuient sur les reportages des journalistes palestiniens à Gaza, en particulier des pigistes, qui sont rémunérés à l’article, à la photo ou à la vidéo. Comme ils ne sont ni salariés ni correspondants à temps plein, ces pigistes bénéficient rarement d’une quelconque protection ou d’un filet de sécurité de la part des rédactions pour lesquelles ils ont risqué leur vie afin de couvrir l’actualité.

« Aucune agence n’assume le risque pour un journaliste à Gaza, qu’il soit blessé, tué ou que son matériel soit détruit », a déclaré Mme al-Qadoumi, qui a perdu son matériel et a été déplacée au moins 37 fois depuis le début du génocide.

De Shireen Abu Akleh à Amal Khalil, c’est toujours le même meurtrier

Israël interdit l’accès de la bande de Gaza aux journalistes étrangers depuis octobre 2023, à l’exception de brèves visites sous escorte de son armée. Les reporters palestiniens, dont beaucoup vendent leurs reportages à des médias internationaux, couvrent depuis trois ans le génocide de leur propre peuple.

Le Syndicat des journalistes palestiniens, principale organisation professionnelle des reporters palestiniens, affirme que plus de 260 journalistes ont été tués et plus de 500 blessés depuis octobre 2023, et que 150 institutions médiatiques et lieux de travail ont été entièrement ou partiellement détruits.

Parmi les personnes tuées et blessées, beaucoup étaient des journalistes indépendants.

Des coûts élevés mais de faibles rémunérations

Les pigistes assument une part disproportionnée des risques dans les zones de guerre. Le CPJ [Committee to Protect Journalists] a constaté que 43 des journalistes et professionnels des médias tués en 2024, soit plus d’un tiers du total et un record absolu, étaient des pigistes, qui « sont souvent les plus exposés au danger car ce sont eux qui disposent du moins de ressources ».

Les données du CPJ montrent que le nombre de journalistes indépendants tués n’a cessé d’augmenter depuis 2020, avant de connaître une forte hausse en 2024.

L’année suivante a été encore plus meurtrière, avec un nombre record de 129 journalistes et professionnels des médias tués en 2025.

Le CPJ souligne que les indépendants peuvent manquer de soutien institutionnel et de protections juridiques, et son Guide de sécurité précise qu’ils peuvent être amenés à trouver et à payer eux-mêmes leur assurance.

Le Rory Peck Trust, une association caritative qui soutient les pigistes, a déclaré que près de la moitié de ses subventions d’urgence accordées en 2025 ont été versées à des journalistes palestiniens à Gaza.*

Lorsque Mme al-Qadoumi a informé les médias avec lesquels elle travaillait qu’elle avait été grièvement blessée, elle affirme qu’ils se sont montrés compatissants.

« Ils m’ont soutenue, et leur attitude a été très honorable sur le plan humain », a-t-elle expliqué. « Mais honnêtement, il n’y a eu ni compensation financière ni assurance contre les risques. »

Al-Qadoumi a financé elle-même son traitement et le remplacement de son matériel détruit. Les appareils photo et le matériel sont coûteux et difficiles à se procurer à Gaza, car Israël en restreint l’entrée, ce qu’elle considère comme une tentative délibérée de réduire au silence les journalistes de Gaza en rendant leur travail plus difficile.

Al-Qadoumi remplace son matériel pièce par pièce, là où elle peut le trouver, dès qu’elle en a les moyens.

« L’entière responsabilité incombe au seul journaliste »

Mohammed al-Khatib, 38 ans, photojournaliste et cinéaste, a expliqué que la plupart des accords entre les pigistes et les agences internationales sont oraux, sans droits consignés par écrit, sans assurance maladie ni sécurité de l’emploi.

Il est du devoir de tout journaliste d’être aux côtés de ses collègues massacrés en Palestine

« Les agences de presse prennent toujours l’information produite et fixent le prix sans assumer aucune responsabilité vis-à-vis du journaliste », a-t-il déclaré. « Ainsi, l’entière responsabilité incombe au seul journaliste. »

Pendant la guerre, al-Khatib s’est tourné vers le film documentaire. Son premier film, Ma’lesh, réalisé avec la réalisatrice marocaine Najat Boutafsout, racontait l’histoire des journalistes et des artistes de Gaza. Il a remporté la troisième place au Festival international des écoles de cinéma de Tétouan (FIDEC), mais ne lui a apporté qu’une « reconnaissance morale » et aucun argent.

L’argent n’a jamais été le but, a-t-il rappelé : il voulait documenter ce que vivaient les gens.

Son deuxième documentaire, Pire qu’un bombardement nucléaire : l’histoire d’une famille et de sa résilience, suit une médecin et mère de trois enfants, déchirée entre ses patients et ses enfants.

Il a remporté le prix du meilleur premier documentaire au Festival international du film de Luleå en Suède et celui du meilleur court-métrage documentaire sur la guerre et ses conséquences au festival « Bridge of Peace » en France ; il a également été sélectionné au Festival du film arabe de San Diego, au Festival du film palestinien de Chicago et au Festival international du film des femmes de Beyrouth.

Cette fois-ci, il a été rémunéré pour son travail.

« Certaines agences imposent un tarif à prendre ou à laisser, et comme les opportunités sont si rares, de nombreux journalistes acceptent des tarifs qui n’ont aucun rapport avec les risques qu’ils prennent », a dit al-Khatib.

Des horizons qui se rétrécissent

Aujourd’hui, même ce travail se tarit. Thaer Abed, 33 ans, qui rend compte de l’impact de la guerre sur la vie des gens ordinaires, a déclaré que les médias internationaux avaient tourné leur attention vers d’autres fronts. Ils couvrent le Liban, l’Iran et les annonces concernant les plans internationaux visant à mettre fin à la guerre à Gaza, où un prétendu accord de cessez-le-feu a été signé en octobre 2025.

Les reportages sur Gaza, qui occupaient autrefois une place centrale dans la couverture médiatique mondiale, sont désormais traités comme « une rubrique secondaire dont on peut souvent se passer », a-t-il déclaré.

« Avant, je proposais de nombreuses idées et elles étaient acceptées sans conditions préalables, tant qu’elles reflétaient la réalité de la guerre », a expliqué M. Abed. « Aujourd’hui, la plupart d’entre elles sont rejetées. »

Cette baisse du volume de travail intervient alors que le coût de la vie à Gaza a explosé. De nombreux journalistes indépendants ne peuvent plus réparer ni remplacer leur matériel endommagé, et certains ont à peine les moyens de nourrir leurs familles déplacées.

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Ahed Farawneh, secrétaire général du Syndicat des journalistes palestiniens, a déclaré que les médias versaient des rémunérations trop faibles, qui ne reflétaient pas les risques pris par les pigistes.

Les locaux des médias de Gaza ayant été détruits, les journalistes travaillent depuis des hôpitaux et des tentes de réfugiés exposés à un risque constant de bombardement, sans aucun équipement de sécurité ni protection, a-t-il expliqué.

Le syndicat exhorte les journalistes à exiger des contrats écrits, avertissant que les accords verbaux ouvrent la voie à la sous-rémunération et à la perte de droits. Selon M. Farawneh, le syndicat a reçu un certain nombre de litiges entre des journalistes et des agences locales et étrangères, et en a résolu certains par l’intermédiaire de ses comités des droits professionnels. D’autres requêtes sont toujours en cours.

« Cela a sans aucun doute affecté la couverture médiatique de la réalité palestinienne et l’a limitée », a déclaré M. Farawneh. « Mais le journaliste palestinien peut braver toutes les circonstances et tous les obstacles pour surmonter ces difficultés et dénoncer les crimes de l’occupation aux yeux du monde entier. »

Pour les pigistes comme Abed, dont les propositions étaient autrefois facilement acceptées au plus fort du génocide à Gaza, les sujets n’ont pas changé, mais la demande les concernant, oui. La réponse la plus courante qu’il reçoit désormais est… « pas besoin ».

20 octobre 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine

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