22 mars 2026 - Rassemblement à l'occasion du Norouz sur la place Enqelab à Téhéran. Des personnes de tous horizons se sont rassemblées sur la place, pour célébrer le Norouz, qui marque le début du printemps et la nouvelle année persane - Photo : via Tehran Times
Par Javad Zarif
La guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran a mis en évidence les limites d’une sécurité reposant sur un soutien étranger et les dangers d’une dépendance régionale vis-à-vis des puissances extérieures.
Dans son récent communiqué, le Conseil de coopération du Golfe a déclaré que « les attaques iraniennes ont également entraîné une forte perte de confiance des États membres du Conseil envers l’Iran, ce qui exige de ce dernier qu’il prenne l’initiative de déployer des efforts sérieux pour rétablir la confiance ».
Si le rétablissement de la confiance dans notre région est un objectif noble et essentiel, et si l’Iran a toujours pris l’initiative à cet égard, il est impératif que toutes les parties reconnaissent leur part de responsabilité dans la situation regrettable qui prévaut aujourd’hui.
L’agression non provoquée contre l’Iran est le résultat d’erreurs de calcul flagrantes et de fautes. Elle reposait sur l’illusion que l’Iran avait été affaibli et était donc incapable de résister et de riposter avec force à une offensive massive menée par deux puissances nucléaires, aidées et soutenues par des acteurs régionaux.
Les décideurs politiques à Washington, à Tel-Aviv et dans certaines capitales régionales se sont convaincus qu’une campagne rapide de pressions économiques, de sabotage, d’opérations secrètes, d’assassinats de dirigeants et de crimes de guerre aveugles pourrait briser la République islamique et ne lui laisser que peu de possibilités de riposter.
Ils se sont lourdement trompés !
La riposte de l’Iran, mesurée mais résolue, a démontré non seulement sa capacicité de résistance sur le plan militaire, mais aussi sa capacité à réagir à une échelle dont les répercussions se sont fait sentir bien au-delà de la région.
Nos voisins arabes du CCG ont eu leur part de responsabilité dans ces erreurs de jugement – et l’Iran a peut-être contribué à les induire en erreur. Pendant cinq décennies, ils se sont systématiquement rangés du mauvais côté de l’histoire : ils ont soutenu l’agression de Saddam Hussein et ont même aidé Israël à intercepter des missiles iraniens lancés en légitime défense après l’assassinat par Israël d’un dirigeant arabe en Iran.
Certains d’entre eux ont activement encouragé les États-Unis à mener une action militaire contre l’Iran, allant jusqu’à demander à ces derniers d’ajouter les forces navales iraniennes à leur liste de cibles.
En contrepartie, ils ont autorisé les États-Unis à établir des bases militaires sur leur territoire afin de lancer et d’assurer le soutien logistique de nombreux actes d’agression et crimes de guerre contre l’Iran.
Ils se sont même publiquement rangés du côté des États-Unis alors que ceux-ci commettaient des crimes de guerre contre l’Iran, rappelant aux Iraniens les tristes jours où ces frères et sœurs musulmans avaient pris le parti de Saddam Hussein alors qu’il utilisait des armes chimiques contre des civils iraniens et kurdes irakiens.
Ces attaques illégales, délibérément lancées et menées à partir des territoires souverains de nos voisins arabes, ont infligé d’énormes dommages humains et financiers au peuple iranien.
Alors même qu’il devenait indéniable que les États-Unis se préparaient à commettre des crimes de guerre systématiques contre la population civile iranienne — y compris des frappes sur des zones peuplées et des infrastructures critiques —, ils se sont en effet montrés peu disposés à interdire, voire à restreindre, l’utilisation de leur territoire, de leur espace aérien et de leurs installations militaires pour de tels crimes de guerre contre leurs frères et sœurs musulmans en Iran.
Certains de nos voisins arabes du CCG ont espéré à tort que l’Iran serait soit neutralisé et incapable de riposter, soit qu’il continuerait à fermer les yeux sur leur complicité dans une agression qui visait explicitement son intégrité territoriale, voire son existence même.
Cette illusion s’est révélée être un vœu pieux tragique, et l’Iran n’a eu d’autre choix que de riposter à contrecœur – tout en faisant preuve de modération et de retenue – aux attaques lancées ou soutenues logiquement depuis les territoires des États membres du Conseil.
Pour aller de l’avant, il est donc impératif que nos voisins se défont de ces perceptions inadéquates du passé et de leurs proclamations déplacées de victimisation. Notre région est aujourd’hui confrontée à un moment de transition.
Le conflit a mis en évidence la fragilité des architectures de sécurité importées et la force durable du pouvoir autochtone et des réseaux de sécurité régionaux. Plutôt que de miser davantage sur les alliances d’hier, nos frères et sœurs de la région seraient bien avisés de marquer une pause et de réévaluer la situation.
Les bonnes leçons à tirer de cet épisode pointent vers un avenir fondé sur l’autonomie, l’action régionale et un réseau de sécurité inclusif.
Premièrement, l’Iran et ses voisins arabes sont là pour rester. L’Iran a résisté aux sanctions, au terrorisme commandité par l’étranger, à la guerre hybride et même à l’assassinat de ses dirigeants pendant près de cinq décennies. Sa population, bien que diversifiée, a montré à maintes reprises qu’elle se rallierait au drapeau face à une intervention étrangère.
Téhéran dispose des moyens de contrer les menaces existentielles, et sa situation géographique lui confère un levier capable d’imposer des conséquences dévastatrices sur les marchés mondiaux si l’on va trop loin.
La retenue dont l’Iran a fait preuve pendant bien trop longtemps a créé l’impression erronée que le détroit d’Ormuz pouvait être ouvert à tous alors que l’Iran en était en réalité privé en raison des sanctions américaines illégales et immorales – dont nos voisins tirent un immense profit – bâtissant leur fortune sur les misères illégales imposées à leurs frères iraniens.
Plus important encore, la puissance de l’Iran n’est ni importée ni artificielle ; elle est endogène, enracinée dans des caractéristiques immuables : une histoire millénaire d’un État-civilisation durable et continu, une culture riche et cohésive, une population jeune et éduquée, et un instinct de survie aiguisé par des siècles de résistance à la domination extérieure.
Aucune pression étrangère, quelle qu’en soit l’intensité, ne peut altérer ces fondements. Les voisins qui continuent de parier contre cette réalité ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes pour avoir ignoré la géographie, l’histoire et la démographie.
Deuxièmement, le « modèle de sécurité et de développement » poursuivi par plusieurs États arabes s’est révélé profondément défaillant. Pendant des années, la formule était simple : acheter la sécurité en dépensant sans compter pour se procurer les systèmes d’armement américains les plus sophistiqués et en accueillant des bases militaires américaines – voire des centres israéliens de renseignement et de lutte contre le « terrorisme » – et inviter les investissements étrangers sous l’égide de cette sécurité d’importation.
Ce modèle n’a apporté ni une véritable sécurité ni la perception de stabilité nécessaire à une croissance économique durable.
La perception que certaines capitales arabes se sont rangées du côté des États-Unis et d’Israël contre un pays musulman frère leur a valu une infamie dans tout le monde islamique. Cette atteinte à leur réputation a ensuite été aggravée par la rhétorique grossière et condescendante que le président américain a adressée à leur encontre.
Aujourd’hui, les informations selon lesquelles Washington envisagerait de forcer nos voisins à payer la note d’une guerre lancée à leurs dépens et au nom d’Israël ne font que confirmer le cynisme qui est au cœur de cet arrangement.
La plus grande erreur serait de miser encore plus fort sur ce modèle défaillant une fois les armes tues. Continuer à lier la sécurité nationale et l’avenir économique à des protecteurs extérieurs qui utilisent leurs bases militaires comme point de départ pour agresser leurs voisins et les traitent comme des clients dociles est la recette d’une dépendance perpétuelle et d’humiliations répétées.
Troisièmement, la guerre a engendré des réalités politiques et juridiques que nos voisins doivent reconnaître. La présence de bases américaines – à partir desquelles l’agression visant à « anéantir la civilisation iranienne » a été lancée et soutenue sur le plan logistique – ne peut être considérée comme un partenariat de sécurité innocent et neutre, mais comme une menace existentielle pour l’Iran – comme cela a été prouvé au cours des deux dernières guerres et même lors d’hostilités antérieures contre l’Iran.
Ces bases ont été érigées ici non pas pour protéger leurs hôtes, mais pour nuire à l’Iran, même au détriment de leurs hôtes. Les États arabes qui continuent d’accueillir de telles installations participent activement à la militarisation de la région, y compris du détroit d’Ormuz, un goulet d’étranglement vital pour leurs propres économies.
Quatrièmement, la présence croissante d’Israël dans la région n’a fait qu’engendrer des conflits et n’apportera rien d’autre que l’insécurité et l’érosion de l’indépendance des États.
Israël ne se contente pas d’occuper des territoires ; il s’infiltre dans les systèmes politiques par le biais de réseaux sophistiqués de lobbies et de groupes de pression. Il sape la souveraineté de l’intérieur, transformant la prise de décision nationale en un prolongement de ses propres intérêts.
Pour comprendre ce schéma, il suffit d’examiner comment l’AIPAC s’est emparé des leviers clés du pouvoir à Washington, ou comment des organisations similaires ont reproduit ce modèle dans les capitales européennes.
Il suffit de prêter attention au dégoût que suscite aux États-Unis la manière dont Israël – qui n’a jamais fait le moindre geste pour aider ses bienfaiteurs américains – a imposé ses caprices au prix du sang et des ressources américaines.
Les États arabes qui se sont empressés de normaliser leurs relations avec Tel-Aviv – ou qui souhaitent imiter son comportement – ont troqué leur autonomie à long terme contre des effets d’annonce à court terme. Les peuples de notre région méritent mieux que de voir la politique étrangère de leurs gouvernements de plus en plus dictée de loin.
On ne peut s’attendre à ce qu’un régime qui fait activement chanter son protecteur, notamment par le biais des dossiers Epstein, traite mieux ceux qui souhaitent externaliser leur sécurité vers son « Dôme de fer » défaillant.
Cinquièmement, et c’est le point le plus constructif, les initiatives passées de l’Iran – telles que l’Initiative de paix d’Ormuz (HOPE), l’Association pour le dialogue entre musulmans et Asie occidentale (MWADA) ou le Réseau du Moyen-Orient pour la recherche et le progrès atomiques (MENARA) – ont démontré une volonté sincère de tendre la main à ses voisins afin d’établir des réseaux de coopération régionale inclusifs.
Ignorer, voire rejeter ces ouvertures sous l’illusion que Washington fournirait une sécurité à toute épreuve a été une erreur historique. La voie à suivre consiste à tirer les leçons des erreurs passées et à adopter un régime de réseaux de sécurité véritablement local, ancré dans des intérêts communs.
L’Asie occidentale jouit d’immenses richesses, de ressources énergétiques, de cultures anciennes, d’une religion commune et de siècles d’histoires étroitement liées. Il convient de tirer parti de ces atouts pour forger un nouveau réseau régional capable de relever les défis communs – de la pénurie d’eau et du changement climatique à la diversification économique et au progrès technologique – sans tutelle extérieure.
Une architecture de réseau de sécurité construite par la région et pour la région n’est plus un slogan utopique ; c’est une nécessité stratégique.
La guerre a mis fin à l’ère des illusions tranquillisantes. Il est évident que la sécurité ne s’achète pas et ne s’externalise pas. Elle ne peut pas non plus être obtenue au détriment de l’insécurité et des menaces qui pèsent sur l’Iran.
Avec cette guerre, on ne peut ignorer les réalités, ni balayer sous le tapis les griefs de l’Iran. Les étrangers ne sont là que pour en tirer profit et partiront dès que les coûts dépasseront les bénéfices. Et nous sommes destinés à vivre ensemble, jusqu’au Jour du Jugement.
L’Iran a montré qu’il ne pouvait être soumis par les machines de guerre des plus grandes puissances maléfiques, mais qu’il était désireux de vivre en paix avec ses frères et sœurs musulmans de la région. La véritable question est de savoir si le reste de l’Asie occidentale aura la sagesse de s’adapter à cette vérité immuable.
Saisissons tous cette occasion pour construire un avenir fondé sur le respect, la dignité, la sécurité et la prospérité mutuelles.
Auteur : Javad Zarif
* Java Zarif est professeur d'études internationales à l'université de Téhéran. Ancien vice-président et ministre des Affaires étrangères de l'Iran, il est l'un des principaux artisans de l'accord sur le nucléaire iranien.
6 mai 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

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