Les Palestiniens forcés par Israël de démolir leurs propres maisons

18 février 2026 - Un Palestinien est assis au milieu des ruines de son immeuble démoli près de la colonie israélienne de Haggai, dans le village de Qalqas en Cisjordanie, au sud d’Hébron, après que celui-ci a été démoli par les forces israéliennes. L’immeuble comprenait dix appartements et abritait cinquante personnes - Photo : Mosab Shawer / Activestills

Par Fayha Shalash

Jérusalem Est Occupée – Basema Dabash pleure quotidiennement pour la maison qu’elle et son mari Raed ont été obligés de démolir dans le quartier de Sur Baher, au Sud de Jérusalem Est Occupée.

Pendant des années, le couple a vécu sous le spectre de perdre leur domicile, depuis que les autorités israéliennes leur ont envoyé un ordre de démolition en 2014. En janvier cette année, la notice est arrivée. Et puis, le 12 février, la famille s’est vue dans l’obligation de détruire leur maison. Si elle refusait de le faire, elle aurait à payer à la municipalité le coût de la démolition.

« Nous avons été forcés de commencer la démolition nous-mêmes, pour éviter que la mairie ne nous impose les frais qui peuvent atteindre 100.000 shekels (32.000 dollars) », dit Basema, âgée de 51 ans.

« Nous avons commencé à casser des murs à l’intérieur de notre maison et avons envoyé à la municipalité des photos pour prouver que nous avions bien commencé, mais on nous a répondu que la démolition devait se faire par l’extérieur et le plus tôt possible ».

La famille a fini de démolir la maison qui abritait 8 personnes, dont 3 enfants. Mais cela n’a pas empêché l’arrivée d’une amende de 45.000 shekels (14.600 dollars) qui continuera d’être imposée par versements échelonnés jusqu’en 2029.

L’autodestruction hante la vie des Palestiniens résidant à Jérusalem Est, qui est contrôlé par Israël depuis 1967 et qui a été illégalement annexé à Jérusalem Ouest pour être sous une seule administration israélienne.

Le choix entre démolir sa propre maison ou payer les frais de démolition à la municipalité est un choix simple- la grande majorité des Palestiniens ne peuvent pas payer la somme exorbitante, et doivent donc se résoudre à démolir leurs maisons eux-mêmes, en dépit de l’immense souffrance et des dégâts psychologiques que cela entraîne.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Les soucis de Basema ont commencé en 2014, lorsqu’elle a reçu une notice de la municipalité israélienne à Jérusalem indiquant que l’extension réalisée à son domicile pour son fils avait été construite sans permis. La famille avait alors fait recours pour tenter d’annuler l’ordre de démolition.

Pendant plus d’une décennie, la famille a dû payer amende après amende pour garder leur domicile. Puis, le 28 janvier, ils ont reçu un ordre d’évacuation, avec une date limite pour vider la maison et finir sa démolition.

Les Palestiniens sont contraints de démolir eux-mêmes leurs maisons pour éviter les frais exorbitants imposés par Israël si ses propres forces s’en chargeaient – Photo : Ahmad Jalajel / Al Jazeera

Le bien visé par l’ordre de démolition était une extension de 45 mètres carrés que Basema avait fait en annexe à la maison principale, de la même surface. Basema avait aussi construit une autre dépendance au premier étage, construite pour son fils marié. L’ordre de démolition visait les deux extensions.

La famille Dabash avait essayé plusieurs fois d’obtenir un permis de construire mais leurs demandes avaient toujours été rejetées par Israël. Malgré cela, la municipalité pénalise et démolit les maisons palestiniennes en utilisant le prétexte que celles-ci n’ont pas obtenu de permis.

« Nous avons choisi de démolir notre propre maison non seulement pour éviter les amendes, mais aussi parce que le personnel de la municipalité ne montre aucune indulgence envers tout ce qui entoure la maison aussi, ils vont délibérément vandaliser tout ce qui se trouve aux alentours, casser les arbres, et causer des dommages disproportionnés dont nous pourrions bien nous passer » dit Basema.

Basema, avec son mari et l’un de leurs fils, Abdelaziz, vivent désormais dans ce qui reste de leur domicile. Mohammad est avec eux aussi, mais son épouse et leurs enfants ont dû aller vivre dans la famille de celle-ci. La démolition a donc séparé la famille de Mohammad, qui ne peut pas envisager de louer un logement au vu des prix de l’immobilier.

La famille a aussi encouru des dépenses importantes pour faire enlever les débris et pour ré-aménager la maison afin qu’elle puisse abriter tout le monde. Sans mentionner les dégâts psychologiques encourus.

« Je me retrouve à faire la vaisselle et les larmes coulent sans cesse. Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi sommes-nous soumis à une telle injustice ? La maison est devenue trop petite pour nous, nous sommes entassés. Mes petits-enfants nous rendent visite et nous quittent toujours en pleurant parce que nous ne pouvons pas les avoir ici » dit Basema, tristement.

Une augmentation des démolitions

Pendant que les colonies israéliennes s’amplifient à Jérusalem Est et en Cisjordanie, grâce à l’obtention facile de permis de construire pour les Israéliens, les Palestiniens démontrent que l’asymétrie est évidente.

Human Rights Watch a révélé que les autorités israéliennes rendent l’obtention de permis de construire « quasiment impossible », et l’organisation pour le respect des Droits de l’Homme israélienne B’Tselem indique que les plans d’urbanisme à Jérusalem Est rendent « très difficile l’obtention de permis pour les résidents palestiniens».

Marouf al-Rifai, porte-parole du Gouvernorat de Jérusalem sous l’Autorité Palestinienne, explique à Al-Jazeera que 15 autodestructions ont été accomplies au mois de Février dernier, en Janvier il y en a eu 5, et 104 au mois de décembre.

Les destructions, en général, augmentent en nombre à des niveaux jamais vus, depuis Octobre 2023, quand la guerre génocidaire d’Israël contre Gaza a débuté.

Al-Rifai précise que 400 démolitions ont eu lieu en 2025 à Jérusalem Est et ses alentours, menées soit par la municipalité, soit par les propriétaires eux-mêmes. Avant cela, le nombre de démolitions était de 180 par an tout au plus.

Les Nations Unies ont rapporté que les démolitions en 2025 ont forcé le déplacement de 1500 Palestiniens.

« Même la méthode de démolition a changé depuis la guerre sur Gaza » dit Al-Rifai. « Avant, les destructions se faisaient après avoir tenté toutes les voies légales et administratives possibles, les résidents avaient la possibilité de faire des recours en justice et au moins geler les ordres de démolition ».

Saqr Qunbur dit avoir déjà dû s’acquitter d’amendes s’élevant au total à l’équivalent de 26 000 dollars pour avoir construit sa maison ; il n’a donc pas les moyens de payer davantage pour que des équipes israéliennes la démolissent – Photo : Ahmad Jalajel / Al Jazeera

Mais les autorités israéliennes ont pris une position plus punitive, surtout depuis que les ordres de démolition sont sous l’autorité du ministre israélien d’extrême droite Itamar Ben-Gvir, qui a commencé à mettre la pression à l’armée israélienne pour démolir des maisons avant même de prévenir les résidents, d’après Al-Rifai.

En outre, l’Autorité Palestinienne a affirmé que le nombre d’ordres de démolition à Jérusalem a bondi de 25.000 avant la guerre à 35.000. Rien que dans le quartier de Silwan, 7000 ordres ont été érigés depuis 1967.

Fakhri Abu Diab, un membre du Comité de Défense du quartier Al-Bustan, à Jérusalem Est, dit à Al Jazeera que les autodestructions sont une double punition pour les propriétaires, après tout le travail que demande la construction d’une maison.

« Le but d’Israël est de casser le moral des Palestiniens et de laver leurs cerveaux pour qu’ils deviennent des outils de leur propre destruction. Quand nous démolissons nos maisons, c’est comme si nous détruisions une partie de notre corps » explique-t-il.

Israël ne peut démolir qu’une partie limitée de maisons palestiniennes par an, pour des raisons de logistique et de budget. La démolition faite par les Palestiniens permet d’augmenter le nombre de maisons détruites, ce qui transforme les victimes en « entreprises de destruction », pour reprendre ses mots.

« J’ai refusé de détruire ma maison moi-même à cause des conséquences dévastatrices que nous aurions à endurer, ma famille et moi, pour le reste de nos vies. Ce sont les bulldozers israéliens qui l’ont détruite. Si je l’avais fait moi-même, j’aurais été hanté par ce cauchemar ».

Saqr Qunbur dit qu’il a déjà reçu des amendes pour la construction de sa maison qui s’accumulent à 26.000 dollars, il ne lui reste plus d’argent pour payer les frais de démolition.

Aucune alternative

Mais le coût d’une démolition faite par les autorités israéliennes se situe entre 80.000 et 120.000 shekels (26.000 à 39.000 dollars).

Saqr Qunbur ne pouvait pas payer cette somme, et il a été obligé, le 26 décembre, de démolir sa maison de 100 mètres carrés, située à Jabal al-Mukabber, sous prétexte qu’il n’avait pas de permis.

Il avait construit sa maison en 2013 et avait tout de suite reçu un avis qualifiant sa construction d’illégale. Saqr a expliqué à Al Jazeera qu’il a vécu dans cette maison avec sa femme et leur fils de 4 ans. Depuis sa construction, il a reçu des amendes qui s’accumulent à un total de 80.000 shekels (26.000 dollars), qu’il paye encore, malgré la démolition.

Saqr n’avait nulle part où aller après avoir perdu sa résidence, alors c’est un voisin qui a hébergé la famille chez lui, en attendant qu’il trouve une solution.

« Mon fils souffre psychologiquement, il me demande tous les jours pourquoi j’ai cassé notre maison, et je ne sais pas quoi lui répondre. Je lui dis que c’est pour lui en construire une meilleure, mais au fond de moi je sais que je ne pourrai jamais louer un logement digne » nous explique-t-il avec beaucoup d’angoisse.

Saqr a choisi de démolir lui-même sa maison après avoir été menacé par un officier israélien qui lui a dit : « détruis-la ou je la démolis sur vos têtes ».

Il voulait aussi éviter l’humiliation infligée par les agents israéliens quand ils s’adonnent à ces démolitions, la police tire parfois des coups de feu et des bombes lacrymogènes sur les résidents et les membres de la famille, comme ont pu le documenter certaines associations de défense des droits humains.

« J’ai développé du diabète et de l’hypertension depuis que ma maison a été démolie, le médecin m’a dit que c’était en réaction à un excès de colère et de sentiment de détresse. C’est une occupation qui veut nous expulser de nos terres, et nous, nous voulons rester », conclut-il.

13 mars 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Aliki Blaquière

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