Israël à la « Porte des Larmes »

Le contexte général en Somalie demeure très difficile entre la lutte contre la rébellion Chabab et une catastrophe humanitaire due à une sécheresse impitoyable. Près de la moitié de la population, soit 8 millions de Somaliens, est touchée par une sécheresse sévère qui persiste depuis près de quatre décennies, aggravée par des facteurs climatiques. Les manoeuvres israéliennes ne feront que contribuer à la déstabilisation d'une région du monde qui n'a vraiment pas besoin de voir multipliées les ingérences extérieures pour des objectifs très condamnables - Photo : Nations Unies

Par Aliki Blaquière

Alors que continuent le génocide à Gaza, l’expansion et les massacres en Cisjordanie, après avoir agressé 7 pays au Moyen Orient, après huit décennies d’occupation illégale, Israël se trouve aujourd’hui à la Porte des Larmes.

Rassurez-vous, Israël ne pleure pas.

La Porte des Larmes est un lieu. Il s’agit du détroit sur la mer rouge, là où la corne de l’Afrique touche presque le Yemen, là où la Mer Rouge rejoint l’Océan Indien. Là où passe un tiers du commerce maritime global.

Bab-el-Mendeb, c’est le nom du détroit, en Français la Porte des Larmes. Et Israël a bien l’intention d’y avoir sa place.

Certes, il y a quelques semaines, Israël a été le premier Etat du monde a reconnaître l’indépendance du Somaliland. Connaissez-vous le Somaliland ? Il s’agit d’un territoire au Nord de la Somalie, autrefois un Protectorat Britannique, fusionné avec la Somalie après la décolonisation (l’Italie avait colonisé la Somalie et les Britanniques gouvernaient le Somaliland).

Puis en 1991, le Somaliland s’autoproclame indépendant, rédige sa propre Constitution, crée son Parlement et sa monnaie, et jusqu’à aujourd’hui, organise sa vie politique en autonomie tout en se disant pro-occidental pour gagner en soutien; mais aucun Etat n’a reconnu l’indépendance de ce territoire.

La Somalie, et le reste de la communauté internationale, considèrent le Somaliland comme étant une région de la Somalie. Alors pourquoi cette nouvelle relation entre Israël et un petit territoire séparatiste ? Et pourquoi maintenant ?

Avec la mise au rebus du droit international, Israël ne risque plus grand chose

Israël vient de reconnaître un territoire, autrefois un Protectorat Britannique, en bord de mer qui réclame son indépendance. C’est curieux, et c’est nouveau : on avait plutôt l’habitude d’un Etat qui rechignait à reconnaître l’autodétermination des peuples. Mais les temps changent.

Il y a toujours eu la question de la Palestine, mais alors qu’autrefois, reconnaître des indépendantistes ailleurs aurait pu avoir un effet domino sur la question palestinienne chez soi, aujourd’hui, avec la quasi-totalité des Etats reconnaissant l’État de Palestine sans que cela ne mette fin à l’occupation israélienne, les craintes de l’effet domino sont moindres.

Et puis, peu importe ce que pense la communauté internationale, Israël ne risque plus rien. Les pays de l’Union Africaine, la Turquie, le Yemen, Le Soudan, l’Egypte, Djibouti, l’Arabie Saoudite et tous les pays de la ligue arabe à l’exception des Emirats, 14 pays des 15 membres du Conseil de Sécurité, tous condamnent cet acte et soutiennent l’intégrité de la Somalie. Peu importe.

Peu importe si le choix d’Israël mène à une fragmentation d’une région déjà fragile et d’une population somalienne déjà divisée. Peu importe. « Parce que regardez la carte : regardez comment le Somaliland se trouve tout proche du Yemen, tout proche du détroit par lequel passe un tiers du commerce maritime mondial, tout proche, en fait, de tout ce que nous appelons aujourd’hui « sécurité » et « stabilité » ( » target= »_blank »>Ahmed Eldin, journaliste indépendant).

Avec une présence militaire dans ce qui est un état croupion que personne ne reconnait, Israël se donnera les moyens de contrôler tout l’accès à la Mer Rouge et à tout le Golfe d’Aden. Les dictatures régionales comme l’Egypte et l’Arabie Saoudite se sont contentées de protestations formelles, comme à chaque occasion. Seuls les Houthis yéménites ont averti qu’ils ne toléreront pas d’être ainsi exposés aux attaques israéliennes – Image : Word Map

Dans la reconnaissance officielle de cet endroit, il ne s’agit pas d’une affaire d’amitié, de soutien à un peuple, de solidarité, ni de coopération. Il ne s’agit même pas du Somaliland.

Il s’agit de positionnement.

Les bénéfices stratégiques pour Israël

A première vue, il y aurait trois bénéficies stratégiques pour Israël.

D’abord, le Somaliland est en face du Yemen. Disposer d’une base militaire au Somaliland permettrait à Israël de combattre ses ennemis les Houthis plus efficacement.

Ensuite, le deuxième bénéfice serait de contrôler le commerce maritime. Avec ses technologies de pointe en matière de surveillance, d’attaques ciblées, de contrôle, d’intelligence artificielle… on peut imaginer combien ce contrôle sur le commerce maritime est alléchant pour Israël qui a soif de puissance. En sciences de stratégie, un petit détroit est synonyme de puissance démesurée.

Enfin, troisième bénéfice : avoir un nouvel allié dans la question palestinienne, et pourquoi pas, y déplacer de force la population palestinienne ? La question ne devrait pas surprendre, elle a déjà été posée plusieurs fois, dans différents pays, depuis des mois.

Mais « pourquoi maintenant ? »

L’intérêt que porte Israël à la Mer Rouge n’est pas nouveau.

La présence des Houthis au Yemen et le contrôle qu’ils exercent n’est pas nouveau. L’Arabie Saoudite et les Etats-Unis n’ont pas réussi à éliminer les Houthis, malgré leur longue présence dans la région et leur puissance militaire. Israël a toujours considéré les Houthis comme des ennemis.

Alors pourquoi maintenant ? Parce qu’au moment-même où Israël reconnaissait le Somaliland, au Sud du Yemen (en face, donc, de l’autre côté du détroit), on parlait de faire sécession ! Et le mouvement indépendantiste (le STC), est soutenu par qui ? Par les Emirats Arabes Unis, le seul Etat qui n’a pas condamné la décision israélienne de reconnaître le Somaliland !

D’un côté donc, les Emirats, de l’autre, Israël : la Porte des Larmes va-t-elle devenir un portique de sécurité contrôlé par les Emirats et Israël ?

Les derniers événements au Yémen semblent avoir empêché le STC de poursuivre son projet de sécession, mais il est certain que le pays est volontairement divisé et dépolitisé par les deux puissances, l’Arabie Saoudite et les Emirats, pendant qu’Israël sécurise sa place juste en face.

Et puis, il y a les autres ennemis aussi, bien sûr. Souvenez-vous, Israël en a beaucoup. Il se trouve que quelques jours seulement avant l’annonce de la démarche d’Israël, la Somalie et la Turquie avaient signé un accord sur les droits maritimes dans les eaux somaliennes.

L’an dernier, la Turquie a effectué des recherches dans les mers somaliennes et y a trouvé des réserves de pétrole à de nombreux endroits. Là aussi, se trouve l’une des réponses au « pourquoi maintenant ? ».

Un nouvel allié et un nouveau chaos

Israël a besoin d’alliés. Il peine à en trouver. A l’heure où, comme l’intitule un article du monde diplomatique, « même les Etats Unis se lassent d’Israël ».

En Afrique, à l’exception du Maroc, aucune relation diplomatique n’est évidente. Des tentatives sont faites avec l’Ethiopie, la Zambie, l’Ouganda. Dans la corne de l’Afrique, le Somaliland présente non seulement une localisation géographique stratégique, c’est aussi, selon l’INSS, un « gouvernement qui cherche à coopérer avec les Etats occidentaux ».

Israël a besoin d’alliés et dans un contexte de plus en plus alarmant en ce qui concerne le peuple palestinien, négocier un déplacement forcé et une réinstallation des gazaouis à l’étranger devient beaucoup trop délicat. Sauf avec le Somaliland. Après avoir sollicité l’Indonésie, le Soudan, l’Egypte, le Somaliland est le seul territoire qui, semble-t-il, n’a pas refusé la proposition, même si aucun rapport officiel ne le prouve.

Israël peine tant à trouver des alliés « officiels » qu’il s’est tourné vers un territoire que personne ne reconnaît. S’affranchissant une nouvelle fois du droit international, ignorant les opinions de la communauté internationale, agissant toujours dans l’impunité, Israël vient troubler une région déjà fragile et s’immiscer dans les affaires d’un Etat déjà fragmenté.

Les pays voisins vont en subir les conséquences, et c’est la politique de toute la corne de l’Afrique qui est affectée. On parle déjà de relations entre Israël et les Afar, un peuple vivant le long de la Mer Rouge sur plusieurs pays (Erythrée, Ethiopie et Djibouti). D’après le journal israélien Ynetnews qui vante le pouvoir protecteur de son gouvernement: « Israel peut garantir la protection du peuple Afar en Erythrée et la conjuguer à la sécurité de la Mer Rouge. »

Quand Israël parle de « sécurité », qu’entendons-nous ?

Le risque est réel: la question du Somaliland devient une arène internationale et n’est pas une simple tactique locale. Observons la suite pour la Porte des Larmes, et souvenons-nous qu’Israël n’a aucunement l’intention d’aider qui que ce soit.

Comme le dit Gideon Sa’ar, le ministre israélien des affaires étrangères lui-même, lors d’une toute première visite officielle quelques jours seulement après l’annonce de la reconnaissance par Israël du Somaliland : « personne ne déterminera à notre place les Etats que nous reconnaissons ou ne reconnaissons pas, personne ne déterminera à notre place avec qui nous maintenons des relations diplomatiques », (Gideon Sa’ar le 06.01.2025).

Quoi qu’il en soit, il est illusoire de penser que tant que la question palestinienne n’est pas résolue Israël puisse avoir des relations saines avec des pays de la région.

Comme le dit le journaliste indépendant Ahmed Eldin, « Gaza a clarifié les termes et nous montre ce que requiert le Projet du Grand Israël : un contrôle sans responsabilisation ; une expansion sans répercussion ; un ordre régional dans lequel la vie des Arabes est administrée plutôt que respectée. La question du Somaliland n’est pas une exception dans cette logique. »

17 janvier 2026 – Transmis par l’auteure.

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