4 décembre 2025 - Une jeune fille pleure la mort de cinq membres de la famille Abu Hussein, dont deux enfants âgés de 8 et 10 ans, lors de leurs funérailles au complexe médical al-Nasser, à Khan Yunis, dans la bande de Gaza. Les membres de la famille ont été tués et 32 autres personnes ont été blessées par des tirs israéliens visant des tentes abritant des personnes déplacées dans la région d'Al-Mawasi, à l'ouest de Khan Yunis. Les habitants de la région d'Al-Mawasi sont confrontés à des conditions humanitaires extrêmement difficiles dans l'une des zones les plus densément peuplées de la bande de Gaza - Photo : Doaa Albaz / Activestills
Par Marie Schwab
Quand il est arrivé à l’hôpital, son enfant dans les bras, les soins intensifs étaient hors service. Alors il s’est installé dans un coin, et pendant des heures, il a chanté des prières, jusqu’au dernier souffle de l’enfant qu’il berçait contre lui.
Dans l’immense cratère creusé par les bombes larguées sur des tentes dans le quartier d’al-Zeitoun, jeudi, à Gaza-Ville, une enfant cherche des pains enfouis dans le sable.
Il n’y a pas de cessez-le-feu à Gaza, pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de guerre en Palestine. Mais huit décennies de colonialisme de remplacement conjugué au génocide par paliers. [1]
On ne met pas un terme à 80 ans de nettoyage ethnique en donnant une couverture légale à un régime colonial d’occupation militaire. Mais en mettant hors d’état de nuire les auteurs et en démantelant l’entité qui viole un à un tous les principes du droit international.
Il n’y aura pas de trêve en Palestine tant que les notions de sionisme et son corollaire, le colonialisme de remplacement, resteront absents du discours politique et médiatique.
Le fait est qu’à la libération des camps, il ne s’est trouvé personne en Europe pour dire « restez » aux rescapés. Les seuls à avoir compris que le sionisme était une erreur étaient les Juifs eux-mêmes. [2]
En France, les médias essaient de nous faire croire que nous comprenons mal ce que nous voyons, qu’un enfant visé à la tête n’est pas un enfant visé à la tête. Reconnaître pour ce qu’ils sont les groupes de résistance et les actes de résistance est criminalisé, tandis que les accusations d’apologie du terrorisme et d’antisémitisme n’ont pas pour but de protéger quiconque, mais de justifier un génocide.
Car, comme le souligne le chercheur palestinien Tareq Baconi. « les médias et les politiques sont engagés idéologiquement dans le génocide. Ils n’ont pas seulement fermé les yeux, ils sont engagés idéologiquement dans l’effacement du récit palestinien et font tout pour qu’il ne mette pas en péril le récit sioniste et le monde sioniste dans lequel ils vivent dans leurs prétendues démocraties occidentales. (…) Si le Hamas disparaît demain, les Israéliens trouveront toujours une excuse pour justifier les morts palestiniens. Car tel est le sionisme. Le sionisme est fondé sur l’effacement des Palestiniens, sur la création d’une terre sans peuple. C’est l’essence même du sionisme. (…) Il y aura toujours ce narratif justifiant la violence israélienne. »
On ne stoppe pas un génocide en lui donnant une couverture morale et politique et en armant ceux qui le commettent.
On ne met pas un terme à l’oppression coloniale en déshumanisant le peuple qui résiste.
Ce n’est pas en « demandant » à l’occupant de laisser entrer un peu plus de camions qu’on met fin à un blocus génocidaire.
Ni en refusant de nommer l’agresseur et en fabriquant une prétendue « immunité » à un criminel de guerre sous mandat d’arrêt international qu’on « œuvre pour la paix ».
Voilà pourquoi l’occupant poursuit à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, la politique qu’il mène depuis toujours, et qu’il a toujours été encouragé à mener : déposséder, expulser, voler, enfermer, assassiner, bloquer, couper.
Voilà pourquoi les Palestiniens continuent de faire ce que leur instinct de survie et leur dignité leur ont appris : résister, reconstruire, contourner, replanter, rétablir, réparer, documenter.
En Palestine, les enfants grandissent trop vite, ou pas du tout. Il y a bien longtemps que les assassinats et les pogroms ne constituent plus un événement mais l’ordinaire d’un quotidien sous occupation. Au début des années 2000, on pouvait voir aux murs du salon de chaque maison de Cisjordanie les portraits des membres de la famille assassinés par l’occupant. A Gaza, le Dr. Iyad al-Sarraj documentait il y a plus de 25 ans que 40 % des enfants avaient vu le corps d’un proche assassiné par l’occupant.
A Gaza, les bébés meurent d’hypothermie. Cependant ce n’est pas l’hiver qui est meurtrier, mais l’inertie du monde qui après avoir regardé l’occupant bombarder une à une les maisons, le laisse bloquer l’entrée d’abris, de vêtements, de couvertures, de chauffage.
Ce qui va se passer dans les prochaines semaines est écrit et approuvé, on n’attend plus que les images live, tandis que les camions bloqués de l’UNRWA contiennent à eux seuls de quoi fournir un abri à 1,3 millions de personnes.
« Nous ne demandons pas la charité, nous demandons nos droits », rappelle Mahmoud Skiek, un père de famille dans une tente inondée, à qui les bombes israéliennes ont arraché les jambes, à Saraya.
L’occupant continue d’imposer des conditions calculées pour détruire physiquement le groupe et utilise la peur, le désespoir, l’exténuation et l’absence de perspectives comme armes de guerre pour casser la société et son esprit de résistance et réduire toute projection dans l’avenir à la quête sans fin de vêtements, de nourriture et de médicaments. Satisfaire les besoins les plus élémentaires pour sa famille est relégué au rang de rêve.
« Je partage le pain entre mes enfants. Quand ils se nourrissent, c’est comme si je mangeais », déclare Maysoun. « Etre une femme à Gaza, c’est endurer l’impossible, tout en continuant à aimer », résume la journaliste d’Al Jazeera Hind Khoudary.
Cinq morts par jour, par ciblage direct, c’est le prix moyen considéré comme juste par nos dirigeants pour un « cessez-le-feu » dans le camp de concentration de Gaza.
Quand il pleut, l’occupant ouvre les digues de ses réservoirs et le trop plein se déverse dans l’ouad qui traverse Gaza d’est en ouest, inondant des milliers de tentes.
« Tenir bon, c’est la seule option », déclare Mohammed Mhawish, journaliste et écrivain. « La vie reprend par fragments. Les gens s’organisent au jour le jour. Ils s’adaptent émotionnellement. Ils ont compris qu’ils doivent baisser leurs exigences. Ils se concentrent sur leur endurance, essaient de rester en bonne santé, de garder la famille unie, de tenir. L’adaptation ne devrait pas être la norme. Les gens apprennent à vivre dans des conditions inhumaines. Quand vous me voyez vous pensez voir de la résilience, mais il y a un moi un abîme de traumatismes non résolus. »
Rahaf, 13 ans, s’occupe seule de ses quatre petits frères et sœurs depuis qu’elle a perdu sa mère, assassinée par le blocus israélien, et son père, tué par un missile israélien, qui a aussi déchiqueté son petit frère. La douleur empêche sa petite sœur au corps lardé de broches de dormir. Rahaf et ses frères et sœurs font partie des 58 000 enfants orphelins de Gaza.
« Nous voyons un régime d’apartheid commettre un génocide en live. Comment survivre, comment stopper un génocide et faire en sorte que nous ne soyons pas exterminés en tant que peuple ? », interroge Tareq Baconi. « Cette question dépasse la Palestine, et elle se pose ainsi, à tous : comment exister dans un monde où un génocide n’est pas seulement toléré mais soutenu, et comment y résister ? (…) Nous devons être en rage, c’est la seule bonne réponse face à l’injustice. (…) C’est dans la rage qu’on existe dans un système d’oppression. »
En Cisjordanie, la vie tout entière s’organise autour de deux questions : où est l’armée d’occupation ? Où sont les colons ? – Sachant que l’occupant a pour principe de ne jamais se battre à armes égales. L’occupant, d’ailleurs, ne se bat pas. Il écrase, torture, oppresse, télécommande des appareils tueurs, débarque en surnombre et surarmé dans une maison la nuit pour sortir les enfants de leur lit.
L’attente même de l’agression, de l’assaut, de l’expulsion, de l’arrestation dépossède les Palestiniens de leur vie et de leurs projets.
L’occupant impose des restrictions de pâturage et de cultures, empêche les récoltes, construit des colonies au coeur et autour des villes palestiniennes, coupant les villes de leurs terres, séparant les villes en deux, isolant les villages les uns des autres. 62 % de la Cisjordanie, en zone C, est quasiment inaccessible aux Palestiniens. L’occupant crée des « zones tampons » qui sont ensuite annexées, confisque les terres arables des zones B et C, expulse les habitants des villages et des camps de réfugiés.
Les combattants des Brigades des Martyrs d’al-Aqsa n’ont jamais vu al-Aqsa. Les habitants de Tulkarem n’ont jamais vu la mer, à 15 km de chez eux.
En Cisjordanie, un territoire à peine plus grand que le Jura, l’occupant coupe les routes au moyen de 200 portails (entendez : fermés) et 1000 barrages militaires fixes.
L’imprévisible et l’arbitraire font partie du système d’oppression coloniale. On ne sait jamais à l’avance qui, de la mère ou de l’enfant, pourra passer le « check-point ».
Ibtissam, 85 ans, regarde l’occupant déraciner les oliviers que son arrière-grand-père avait plantés.
De la naissance à la mort, la vie des Palestiniens est rythmée par la violence coloniale. Mais aussi par la résistance collective à l’oppression et la volonté d’exister en tant que peuple. Les Palestiniens ont une longue expérience de culture de la résistance, faite de coopératives familiales, d’élevages dans les cours, d’écoles et de cliniques clandestines, de transmission de l’histoire, des danses, de la mémoire des martyrs.
Ils entendent leur statut de réfugiés non comme un renoncement à leur terre, mais comme la promesse du retour. Et avoir survécu à 78 ans de Nakba, loin de faire d’eux des vaincus, porte leur serment pour la libération.
« Israël peut interdire les ONG et les journalistes internationaux, arrêter nos soignants et bombarder nos poètes », écrit Yousef Aljamal. « Il peut détruire nos vies et nos maisons et nous infliger une souffrance au-delà de toute mesure. Mais il ne peut interdire notre lutte pour la justice et notre désir inné de s’entraider dans la survie. (…) Gaza signifie liberté, sacrifice et amour, même parmi les tentes et les gravats. Et elle se relèvera des ruines, comme elle l’a toujours fait. »
Notes :
- [1] « Incremental genocide », expression utilisée par Ilan Pappé.
- [2] Hanna Arendt dénonce dès le début des années 1940 l’ethno-nationalisme inhérent au sionisme.
Auteur : Marie Schwab
* Marie Schwab milite au Collectif Palestine 12 (Aveyron). Ses textes, lus à l'occasion des rassemblements hebdomadaires dans la ville de Millau, sont « des cris du coeur ! »
11 janvier 2026 – Transmis par l’auteure.

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