A la direction de l’IARPP : qu’est-ce que Gaza signifie pour vous ?

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Grande Marche du Retour, mai et juin 2018 à Gaza - Photo : ActiveStills/Mohammed Zaanoun
Martin Kemp & Samah JabrLes docteurs Martin Kemp et Samah Jabr exhortent l’Association Internationale pour la Psychanalyse Relationnelle et la Psychothérapie (IARPP) à annuler sa prochaine conférence en Israël et à permettre un droit égal à la santé pour tous.

Israël fait son maximum pour tenter de se présenter comme un État occidental ordinaire. Les gouvernements et les organisations de médias cèdent facilement à cette volonté, les considérations d’ordre éthique entrant rarement en ligne de compte car elles s’opposeraient à la poursuite du «statu quo». Pourtant, une fable morale doit s’imposer, ce qui pose un problème au régime israélien. Il n’est généralement pas acceptable de refuser aux réfugiés le droit de retourner chez eux, ou d’imposer un projet d’exclusion raciale, ou de tirer sur des centaines de personnes non armées manifestant contre un siège médiéval…

L’analyste de groupe Farhad Dalal, a écrit que les groupes hégémoniques génèrent des manières et des formes de logorrhée verbale pour rationaliser et contrôler les relations sociales de domination et de subordination. Leur intérêt réside principalement dans la dévaluation subtile des Noirs dans les sociétés blanches, mais ses idées sont applicables dans le contexte palestinien. Alors qu’en Israël/Palestine, la protection et l’extension du privilège juif est totalement condamnable, en Occident il est devenu impoli de le dire. Agir conformément aux valeurs universalistes que les sociétés occidentales prétendent défendre, est devenu un motif d’exclusion sociale dans le cas d’Israël/Palestine.

La règle est violée quand quelqu’un sort du rang. Une attitude passive face à une structure sociale tenant de l’apartheid et teintée d’une culture politique de plus en plus fasciste, apparaît plus digne que les actions prises pour contester le militarisme ou promouvoir l’égalité ethnique. Il devient offensant de souligner combien d’éléments d’une situation véritablement génocidaire sont présents dans la relation profondément asymétrique entre l’État israélien et le peuple palestinien.

Un discours social est développé qui permet d’exprimer une détresse personnelle et une profonde préoccupation pour ceux qui sont physiquement ou psychologiquement lésés, qui regrette l’échec de trouver une « solution » à ce conflit « ingérable » et tolère même les expressions de dégoût pour les excès du gouvernement israélien. Elle ne permet cependant pas un dénonciation du sionisme (présenté simplement comme un mouvement [historique] d’ « autodétermination »), ou une franche dénonciation de la colonisation organisée et systématique des terres palestiniennes (la situation est alors présentée comme « très complexe »). Les défis à la théologie de la sécurité pour qui les crimes d’État sont blanchis et présentés comme des actes d’autodéfense contre un peuple caractérisé par une haine inextinguible et une propension à la violence, sont passés sous silence. Les Palestiniens ne peuvent pas être considérés comme les victimes d’une terreur d’État.

Ce discours est rigoureusement policé par les démocrates libéraux, utilisant des stratégies qui minent le tissu même de la démocratie libérale, manipulant le langage et injectant de l’hystérie, de l’intolérance et de la peur dans le discours académique, restreignant la liberté de parole, interférant dans le processus démocratique et favorisant des lois qui interdisent les stratégies non-violentes qui défient l’oppression. Ce qui sort dans la presse est étroitement surveillé et soumis à une pression intense pour exclure les contenus progressistes. Les plates-formes de médias sociaux sont subverties et les sympathies pro-palestiniennes sont officiellement considérées comme révélatrices d’une potentielle radicalisation.

Les souffrances des anciennes générations de juifs et notre honte collective par rapport au génocide nazi ont été inexorablement exploitées pour protéger ce discours. Certains d’entre nous avaient cru à tort qu’un temps suffisant s’était écoulé pour permettre une approche historique qui éclaire notre conscience morale collective, mais au lieu de cela, l’antisémitisme en tant que « visa d’impunité » pour Israël a reçu un nouveau bail à vie.

Cette combinaison de bonne volonté formelle et de méthodes coercitives de contrôle social pour neutraliser le soutien aux droits des Palestiniens, peut être observée dans le traitement des protestations contre la décision de l’Association internationale de psychanalyse relationnelle et de psychothérapie (IARPP) de tenir sa conférence annuelle en 2019 à Tel Aviv.

La conviction qu’il existe un lien direct entre la « normalisation » avec Israël en Occident et la perpétuation des crimes d’État en Palestine, a conduit les cliniciens américains, britanniques, palestiniens et internationaux à protester contre la décision de l’IARPP, en lançant une pétition aujourd’hui signée par 1400 agents et professionnels de la santé mentale. Rejetant la demande de reconsidérer sa décision, le président de l’IARPP, Steven Kuchuck, a écrit : « Si nous choisissions nos lieux de conférence sur la base des décisions politiques des gouvernements nationaux, nous pourrions avoir du mal à trouver un cadre idéal qui conviendrait aux préférences et aux valeurs de chacun ». Changer le lieu de la conférence serait « permettre à notre organisation de mettre à part un pays », « pratiquer la politique de l’exclusion ». « Il n’est pas de la responsabilité de l’IARPP de se rallier à une vision particulière de cette histoire compliquée ». Ici, l’un après l’autre, se retrouvent les slogans de l’arsenal du lobbyiste, insinuant que ce sont ceux qui agissent pour faire face à l’injustice qui font preuve d’un manque de savoir-vivre.

La position de l’IARPP est typique des tentatives de rationalisation de la collusion de l’Occident avec le sionisme et ses crimes. Pourtant, à la suite des événements récents à Gaza, nous nous demandions si leur foi n’avait pas été malgré tout ébranlée… Dans une série de manifestations non-violentes, 112 personnes ont été tuées; 13 190 ont été blessés; 500 personnes ont été blessées à la tête; 323 travailleurs de la santé ont été blessés et 32 ​​ambulances endommagées. Le correspondant israélien de Haaretz, Gideon Levy, demande, après le jour le plus sanglant :

« Quand viendra le moment où le massacre des Palestiniens aura quelque chose à voir avec la droite ? Quand viendra le moment où le massacre de civils choquera au moins le centre gauche ? Si 60 personnes tuées ne le font pas, peut-être 600 ? Est-ce que 6000 les secoueront ? »

Les manifestants non armés qui ont marché jusqu’à leur mort pour éveiller la conscience du monde, ne méritent-ils pas au moins que l’IARPP accepte de s’interroger, et surtout, cesse de se protèger avec des platitudes abstraites pour traiter d’histoires humaines ? Il est vrai que cette violence israélienne criminelle ne marque pas une détérioration qualitative du comportement de l’armée d’occupation, mais – selon les formules employées par G. Levy – l’aspect quantitatif implacable n’infirme-t-il pas, à un moment donné, la foi dans les racontars qui travestissent la collusion occidentale ? Les récents développements suggèrent que le conseil d’administration de l’IARPP, loin de se remettre en question, a pris des décisions administratives visant à priver ses membres de débattre de la situation en Palestine et de réfléchir collectivement à la décision de l’IARPP de se réunir à Tel Aviv l’année prochaine.

La conférence 2018 de l’organisation devrait ouvrir prochainement dans un hôtel de New York. Espérant offrir un moment pour une discussion sur les droits de l’homme, le Réseau de Santé Mentale USA-Palestine (USAPMHN) avait demandé à louer une table de presse au sein de la conférence : L’IARPP a rejeté cette demande. Le USAPMHN a alors loué une salle dans le même hôtel pour un symposium, appelé « Voices on Palestine », qui se tiendra à un moment où cette réunion ne serait pas en doublon avec un orateur prévu de l’IARPP. Le USAPMHN a invité le Conseil d’administration de l’IARPP.

La réponse de l’IARPP fut d’appeler la direction de l’hôtel et d’affirmer que le USAPMHN avait l’intention de perturber la réunion de l’IARPP, en essayant d’effrayer la direction de l’hôtel de façon à ce qu’elle annule le contrat de location avec le USAPMHN. L’IARPP ayant affirmé que des actes violents était prévus par le USAPMHN, le directeur général de l’hôtel a appelé la police de New York à être présente pendant l’événement. Le directeur général a demandé au USAPMHN de tenir son événement « Voices » ailleurs. Les tentatives de sabotage ne se sont pas arrêtées là. L’IARPP a ensuite organisé un service commémoratif pour un membre estimé de l’IARPP, au moment même de la tenue du forum « Voices on Palestine », cherchant à manipuler le chagrin que sa mort a occasionné pour éloigner les participants de la réunion sur la Palestine.

Aucune de ces combines n’a eu le succès escompté. Suite aux protestations de membres de l’IARPP, la date de l’événement commémoratif a depuis été modifié. Il est tout à l’honneur de l’administration de l’hôtel qu’après avoir contacté le USAPMHN pour clarifier les choses, les fanfaronnades du Conseil de l’IARPP ont été accueillies avec une décision mûre et réfléchie pour permettre que l’événement « Voices » se déroule comme prévu. Mais ceci, encore une fois, n’est pas rassurant. Il est choquant que le Conseil ait d’abord cru que ces mesures allaient passer, que les valeurs de l’IARPP pour faciliter le débat – dans ce domaine – étaient de si peu de poids, et que les membres de l’IARPP allaient soutenir ses actions. (Ils ne peuvent pas avoir imaginé que cela resterait secret.)

Cette affaire très laide ne doit pas être comprise comme un « processus parallèle » dans le sens psychologique d’identifications inconscientes avec les protagonistes des luttes en Palestine et qui se reflèteraient dans nos relations professionnelles. Les tactiques de l’IARPP sont symptomatiques des dilemmes rencontrés par ceux qui tentent de concilier le projet sioniste avec les principes démocratiques. L’engagement de l’Occident envers les valeurs universelles a été douloureusement acquis, on s’en souvient, par la reconnaissance tardive de l’impact destructeur du racisme et du nationalisme ethnoculturel en Europe et en Amérique du Nord, et de leurs empires. Comme Anna Baltzer l’a suggéré en relation avec la question Israël/Palestine, de telles valeurs sont trahies si elles sont simplement portées comme un fait acquis – elles doivent être constamment nourries par une action positive et permanente.

L’année dernière, le psychanalyste Stephen Botticelli a publié un article dans lequel il suggérait que dans le contexte contemporain, le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions constitue un « tiers social » viable, nous offrant comme alternative une forme constructive d’engagement éthique. L’essentiel de son argument est que la communauté internationale, dirigée par les États-Unis, a abdiqué sa responsabilité de faire respecter ses propres lois et normes éthiques dans la vie publique. Cela peut soit nous laisser impuissants, soit être perçu comme une occasion, peut-être un devoir, pour les gens comme nous de combler un vide moral. Si isolées, notre détresse et notre indignation comptent pour rien, tandis qu’en agissant ensemble, nous pouvons apporter quelque chose de constructif et de significatif à la lutte pour l’égalité et la justice. Nous avons beaucoup de chance que la société civile palestinienne nous ait invités à participer à cet engagement : elle nous a fourni un exutoire délibérément non-violent et collectif pour notre colère, nous libérant de notre sentiment d’impuissance.

Il n’est pas trop tard pour l’IARPP de choisir un autre lieu pour la conférence prévue en Israël en 2019. Comme les critiques l’ont souligné à plusieurs reprises, cela permettrait d’élargir l’accessibilité et la capacité d’inclusion de l’événement. Davantage de personnes venues de la Palestine elle-même, comme du reste du monde, ainsi que des organisations non-violentes telles que Jewish Voice for Peace et le American Friends Service Committee pourraient y participer.

Les cliniciens qui seraient autrement interdits d’entrer dans le pays par le gouvernement israélien auraient accès à la conférence, à laquelle d’autres s’abstiendront certainement de participer [dans les conditions actuelles] à cause de leur propre conscience. Cela supprimerait le dilemme moral que la décision de l’IARPP a imposé aux Palestiniens qui ne pouvaient y assister qu’en paraissant légitimer leur domination sous un régime raciste. Si cela entraîne une perte financière pour l’IARPP, elle serait insignifiante comparée à la valeur du message envoyé à ceux qui subissent le poids des crimes du sionisme, leur disant que l’organisation représentant la psychanalyse relationnelle, au moins, les considère comme des personnes égales au reste de la communauté humaine.

1e juin 2018 – Middle East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

1 Commentaire

  1. « Israel » n’est pas un Etat, c’est un mouvement politique sioniste né en Europe de l’Est dont l’idéologie s’est concrétisée par la formation d’une entité sioniste en Palestine et dont le seul but est de s’accaparer de terre d’autrui pour y dominer. Si nous ne donnons pas les justes définitions au mots, ou plutôt, si nous n’employons pas les termes exacts, nous ne nous comprendrons pas et l’ennemi sioniste en profite. Boycottons la manière dont les sionistes veulent que nous pensons et parlons !

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