Gaza : 30 ans d’isolement et de contrôle

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Petite fille attendant avec sa famille que l'Egypte veuille bien ouvrir le poste-frontière de Rafah, au sud du territoire assiégé - Photo : Mohammed Saber
Ben WhiteLes restrictions imposées à la bande de Gaza s’inscrivent dans une politique qui remonte à des décennies, donc bien avant la prise de responsabilité du Hamas sur l’enclave assiégée.

Cet été marque un anniversaire important mais souvent négligé dans l’histoire de la bande de Gaza. Il y a trente ans, en juin 1989, Israël imposait pour la première fois un système de carte magnétique pour limiter la sortie des résidents palestiniens. Toute personne à qui une carte serait refusée serait empêchée de partir.

Alors que le blocus de Gaza par Israël semble souvent commencer en 2006-2007 en réponse à l’arrivée du Hamas aux postes de responsabilités, l’isolement de l’enclave remonte en réalité à trois décennies – et pour de nombreux analystes, cette perspective historique est essentielle pour comprendre les développements actuels.

« Je pense qu’il est extrêmement important d’examiner le contexte plus large pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui à Gaza », a déclaré à Al Jazeera Tania Hary, directrice exécutive de l’ONG israélienne Gisha de défense des droits de l’homme.

« La plupart des gens croient à tort que ce qui se passe est le résultat d’une prise de pouvoir du Hamas et que, si la crise humanitaire est un effet secondaire ‘malheureux’, Israël n’a finalement pas d’autre choix. »

En fait, soulignent des militants des droits de l’homme et des universitaires, les restrictions imposées par Israël à la bande de Gaza s’inscrivent dans un ensemble de décisions remontant à plusieurs décennies, antérieures à la prise de contrôle du Hamas et aux tirs de roquettes [par la résistance].

« Le blocus n’est pas un événement isolé de la politique israélienne à l’égard de Gaza », a déclaré à Al Jazeera Sara Roy, chercheuse au Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Université Harvard.

« Depuis le début de l’occupation en 1967, la politique israélienne à l’égard de Gaza a été façonnée par des considérations politiques qui ont délibérément limité le développement économique du territoire ainsi que les réformes structurelles, afin d’empêcher l’émergence d’un État palestinien », a-t-elle ajouté.

« Le blocus peut être compris comme faisant partie de ce continuum politique. »

Selon Tareq Baconi, analyste à International Crisis Group et auteur de l’ouvrage Hamas Contained, « il est impossible de ne pas considérer ce blocus comme une continuation de la politique israélienne de pacification et d’isolement qui remonte à la fondation de l’État sioniste en 1948 ».

« Le Hamas est tout simplement la feuille de vigne qui permet à Israël de maintenir des politiques à l’égard de Gaza qui illustrent depuis longtemps son approche à l’égard de la bande de Gaza, principalement pour des raisons démographiques mais aussi par la volonté de réduire la lutte palestinienne [à une question humanitaire] », a-t-il poursuivi.

« Le blocus actuel sur la bande de Gaza n’a pas commencé avec le Hamas, et si le Hamas devait être retiré de l’équation, il serait très vraisemblable que les efforts israéliens pour contenir la bande de Gaza prendraient alors une nouvelle forme », a déclaré Baconi Al Jazeera.

« Une immense prison »

Dès 1995, comme dans ce rapport publié par le New York Times, les Palestiniens décrivaient les conditions de vie dans la bande de Gaza comme celles d’une « grande prison ».

En 1998, la Commission européenne avait déjà souligné les « restrictions draconiennes imposées à tout moment par Israël à l’entrée et à la sortie de personnes et de marchandises originaires ou à destination de Gaza ».

L’isolement de la bande de Gaza s’est intensifié de façon spectaculaire au cours de la deuxième Intifada, puis à la suite du retrait unilatéral de colons par Israël (le « désengagement ») en 2005 – une évolution qui, contrairement aux affirmations israéliennes, n’a pas modifié le statut de Gaza qui reste occupé par Israël.

« Le mouvement est devenu l’exception et la restriction est la règle », a déclaré Hary, dont l’ONG œuvre pour protéger la liberté de mouvement des Palestiniens.

« Alors que par le passé, tout le monde pouvait entrer et sortir librement – à l’exception des personnes à qui un êrmis avait été refusé – la situation a changé depuis la fin des années 1980 et le début des années 1990, si bien que personne ne peut voyager sauf ceux qui disposent d’un permis. »

Israël justifie les restrictions à la circulation principalement en invoquant des préoccupations de sécurité.

En novembre 2018, le Forum sur la politique de Gaza a vu des dizaines de diplomates, d’agences d’aide et d’experts se réunir pour discuter de la meilleure façon de protéger les droits humains des résidents palestiniens de l’enclave assiégée.

Un document publié à l’issue de la réunion a déclaré que « Gaza est la manifestation la plus extrême d’un processus qui se déroule dans l’ensemble du territoire palestinien depuis 1993 : un processus de maintien du contrôle, sans avoir la responsabilité qui en découle ».

Baconi, qui a assisté à l’événement, a déclaré à Al Jazeera qu’il était d’accord avec cette évaluation. « La politique israélienne à l’égard des Palestiniens est de maintenir la capacité d’Israël à gérer les territoires [occupés] et la question palestinienne au sens large, avec le moins de responsabilités et de coûts possibles pour le public israélien ».

Roy est d’accord avec cette opinion. « Israël a maintenu un contrôle total sur Gaza sans en assumer réellement la responsabilité », a-t-elle déclaré à Al Jazeera. La responsabilité, a-t-elle ajouté, « a été depuis longtemps largement laissée à la communauté des donateurs ».

Le fait que la communauté internationale ait assumé les frais de l’occupation par Israël, plutôt que d’exercer des pressions ou de demander des comptes, inquiète ceux qui pensent qu’il y a des leçons à tirer de Gaza en ce qui concerne les desseins d’Israël en Cisjordanie.

« Je pense que l’exemple de Gaza devrait être analysé de très près, » a déclaré Hary à Al Jazeera, « car je pense que c’est ce qui pourrait être appliqué en Cisjordanie, et dans une certaine mesure cela l’est déjà, mais nous pourrions en voir des versions plus extrêmes ».

« En n’exigeant aucune responsabilité de la part d’Israël à Gaza, la communauté internationale risque de rendre la population de la Cisjordanie vulnérable à la même indifférence ».

« Éliminer tout contrôle palestinien »

Dans l’édition 2016 de The Gaza Strip: The Political Economy of De-Development, Sara Roy a identifié « deux thèmes récurrents » dans ses « trois décennies de recherche sur la bande de Gaza ».

Le premier thème est « la volonté d’Israël de se débarrasser de toute responsabilité pour Gaza tout en en conservant un contrôle strict ». Le deuxième thème « est centré sur la volonté d’Israël « d’échanger en quelque sorte » Gaza, contre un contrôle total et validé internationalement (c’est-à-dire par les États-Unis) de la Cisjordanie ».

Globalement, dit-elle encore, « l’objectif était d’éliminer tout contrôle palestinien sur l’ensemble de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est et de rompre la plupart des liens entre ces zones et Gaza ».

Un peu plus tôt cette année, Jonathan Urich – conseiller du Premier ministre israélien – a déclaré au journal Makor Rishon que Benjamin Netanyahu avait « réussi à imposer une séparation » entre Gaza et la Cisjordanie et « avait effectivement brisé la vision d’un État palestinien couvrant ces deux régions ».

Urich s’est peut-être exprimé dans le contexte de la campagne électorale, mais le statu quo dans la bande de Gaza et en Cisjordanie – et le refus de la communauté internationale de contester le principe selon lequel Israël dispose d’un « contrôle sans responsabilité » – rend difficile la contestation d’une telle affirmation.

Ben White * Ben White est journaliste indépendant, écrivain et militant, spécialiste Palestine/Israël. Il est diplômé de l’université de Cambridge. Il a notamment écrit Être palestinien en Israël – Ségrégation, discrimination et démocratie – Suivre sur Twitter : @benabyad

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10 juin 2019 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine