“Du fleuve à la mer” : Vraiment ?

5 mars 2021 - Des dizaines de milliers de Palestiniens de nationalité israélienne ont défilé dans la ville palestinienne d'Umm al Fahm pour protester contre la violence policière israélienne et le crime organisé. Les manifestants défilent depuis le centre-ville et bloquent la route 65 - Photo: Activestills

Par Blake Alcott

Depuis près de 20 ans, le groupe du Palestine Solidarity Campaign (PSC) de Cambridge au R.U. tient un stand tous les samedis sur la place du marché pour diffuser de l’information sur la Palestine, vendre de l’huile d’olive, des épices, et des tasses à café, et discuter avec les personnes faisant leur marché.

Les discussions et échanges avec le public se terminent souvent par cette question, ‘Je vois bien que les Palestiniens ont été victimes d’une injustice fondamentale et que leur cause est solide, mais quelle est la réponse ? Quelle est la solution ?

Sur la base d’une solidarité générale avec la Palestine, je n’ai pas de réponse parce que l’opinion des Palestiniens en matière de solutions est fragmentée. Certains veulent un état sur la base des frontières de 1967. Certains veulent une solution binationale entre le fleuve et la mer, garantissant la parité politique entre les communautés palestinienne et juive. Certains veulent un état islamique réunifié. Certains veulent une Palestine réunifiée de tous ses citoyens, non sectaire.

Pratiquement tous veulent la concrétisation du droit au retour, ce qui rencontre la sympathie de la plupart des occidentaux, et il était facile d’expliquer que ce n’était pas compatible avec la solution à deux états. Mais je n’avais pas de message à “donner”.

Qu’est-ce que l’EDU ?

Le système le plus attrayant pour les Occidentaux avec lesquels je discute est celui de l’État Démocratique Unique, (EDU, ODS en anglais), le système qui leur est familier dans leur propre pays. Il comporte la citoyenneté pour tous les Palestiniens et le droit inconditionnel au retour des réfugiés à leur lieu d’origine en Palestine historique – et même la citoyenneté pour ceux qui choisissent de ne pas retourner en Palestine – et laisse la majorité décider de l’ordre des choses dans le respect des droits politiques et humains individuels.

Aux fins de cet article j’adopte la définition d’EDU de la Déclaration de Munich, dans laquelle la composante “Démocratique” préconise également la citoyenneté automatique pour tous les Israéliens juifs actuels – c’est, certes, beaucoup demander aux Palestiniens – et répond à la nécessité de protéger les minorités ethniques, religieuses et linguistiques en consacrant les droits de la liberté d’expression et d’association. Certains mettent sous une bannière EDU des variantes qui vont de la limitation de la citoyenneté aux non criminels de guerre à une “solution algérienne” – mais ce n’est pas l’EDU dont il est question ici.

Des questions plus spécifiques, comme la restitution des biens, l’indemnisation, l’autonomie locale, sont en discussion au sein de la vaste communauté en faveur de l’EDU.

Des membres du PSC britannique, ainsi que d’autres personnes solidaires dans d’autres lieux où j’ai vécu, à savoir la Turquie et la Suisse, sont de plus en plus séduits par l’idée. Ses rivales ne sont qu’au nombre de 4 : 1) l’état unique non démocratique qui a pris le contrôle de la Palestine ; 2) la solution à deux états dont l’un est un état sioniste dans les frontières de 1967 ; 3) une Palestine islamique ; 4) le bi-nationalisme.

Avec tout le respect dû au Hamas et son Document of General Principles and Policies [Document sur les principes généraux et les politiques], de mai 2017, il m’est difficile de comprendre comment un état ne peut être à la fois juif et démocratique et pourrait cependant être musulman et démocratique – mais c’est là un autre débat. En ce qui concerne le bi-nationalisme il est presque impossible de déterminer ce que cela signifie réellement ; mais sa prémisse qui veut qu’il existe deux communautés sur un pied d’égalité politique viole le principe de base de l’EDU.

La rivalité pertinente se situe donc entre deux états (euphémisme pour Partition) et un état démocratique unique. Il n’existe pas des dizaines de ‘saveurs de solution’ parmi lesquelles choisir.

BDS

Ce qui semble se rapprocher le plus d’une cause palestinienne universelle c’est le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions). Bien qu’il ne soit pas soutenu par tous les Palestiniens, l’adhésion à BDS est suffisamment large et publique pour que nous puissions dans les discussions autour du stand et ailleurs le mentionner comme réponse à la situation dramatique des Palestiniens.

Photo : Joe Catron
Malgré la multiplication des attaques au niveau des Etats, la campgane BDS n’a eu de cesse de progresser – Photo: Joe Catron

Au lieu de bredouiller quelque chose du style “euh… les Palestiniens sont divisés quant à ce qu’ils veulent”, nous pouvons citer les quatre exigences de BDS énumérées dans l’Appel de BDS de 2005 : auto-détermination, retour, égalité à l’intérieur des territoires occupés de 1948 et souveraineté pour les territoires occupés de 1967.

Pour toucher les gens dans la rue les revendications succinctes de l’Appel sont un progrès, comparées aux expressions comme “Mettez fin à l’occupation”, “Mettez fin au siège de Gaza”, “Mettez fin au financement de l’apartheid israélien”, “Obligez Israël à respecter le droit international” ou celle vague de “Libération de la Palestine”. Elles constituent une idéologie nécessaire.

Certes, un problème surgit avec la revendication de l’Appel qui exige d’Israël de “Mettre fin à son occupation et à sa colonisation de toutes les terres arabes et de démanteler le Mur”. “Toutes les terres arabes” à priori signifie la totalité de la Palestine historique, que la plupart des Palestiniens considèrent à juste titre comme occupée et colonisée. “Démanteler le Mur”, en outre, a plus de sens si gommer la Ligne Verte est la revendication réelle, soit recréer l’état unique.

Mais certains Palestiniens avancent que cette exigence ne fait référence qu’à la Cisjordanie, à la Bande de Gaza et à Jérusalem-Est, et en effet, l’une des trois exigences est “la reconnaissance du droit fondamental des citoyens arabes palestiniens d’Israël à l’égalité complète”, ce qui sous-entend que l’état juif reste dans le tableau.

L’EDU comme “solution”

En deux décennies le plaidoyer pour l’EDU s’est développé. Environ 2000 articles majeurs de Ghada Karmi et Edward Said sont parus, le second l’associant au bi-nationalisme. A l’époque environ de l’Appel de BDS l’idée a été développée dans des livres sur l’EDU par Ghada Karmi, Mazin Qumsiyeh, Ali Abunimah et Virginia Tilley, et depuis 2007 il y a eu environ une douzaine de conférences internationales et des déclarations de principes en ligne.

Son origine remonte à bien plus loin. L’OLP durant sa première décennie d’existence insistait sur l’objectif unificateur d’un état unique laïc avant de glisser progressivement, au cours des années 1974-1988, vers l’acceptation d’Israël et de la Partition.

Avant cela, au cours des deux années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale les Palestiniens et leurs soutiens arabes et indiens argumentaient contre à la fois le bi-nationalisme et la solution controversée de deux états et en faveur d’une démocratie normale incluant tous les résidents juifs de l’époque.

Pendant toute la période mandataire également, à partir de 1920 environ, un flux régulier de manifestes et de prises de position rédigés par des Palestiniens en appelant à l’indépendance en tant que démocratie représentative dans des relations conventionnelles avec la Grande Bretagne a vu le jour.

Les pétitionnaires incluaient les Associations islamo-chrétiennes, les Congrès arabes palestiniens, les Congrès généraux syriens, les Congrès des femmes, et les Hauts Comités arabes, dirigés par des personnalités telles que Musa Kazem al-Husseini, Mohamed Osman, George Antonius, Akram Zuaytir, Jamal al-Husseini, Awni Abdul Hadi, Musa Alami, Mrs. Mogannam Mogannam, Izzat Tannous, Izzat Darwaza, Muhammad El Taher, Elias Koussa, Henry Cattan et Isa Nakhleh.

La conception d’un EDU est tout sauf une idée provenant de l’extérieur de la communauté palestinienne – en contraste flagrant avec la solution à deux états, qui a été élaborée et vendue par à la fois les sionistes durs et modérés à Londres, New York et Tel Aviv.

De nombreux Palestiniens se sont prononcés avec bonne raison et de nobles motifs en faveur de l’acceptation de la Partition. Ils ont peut-être perdu assez d’amis, de membres de leur famille, de terre, de patrie, de voix politique, versé assez de larmes, de sorte que, après avoir payé le prix de la résistance pendant des décennies, ils ont consenti à se satisfaire d’un cinquième de la Palestine si les Palestiniens pouvaient en fin de compte y jouir d’une véritable souveraineté.

Edward Said a adopté cette solution dans son livre de 1979 La Question de Palestine (p 175 par ex), et Walid Khalidi, qui en 1978 dans Foreign Affairs plaidait en faveur de “Penser l’impensable” (la reconnaissance d’Israël dans les frontières de 1967), lança un appel émouvant pour les deux états en 1992 après …

… avoir pris connaissance des pertes, des souffrances, et des gains des deux protagonistes depuis le début du conflit, ainsi que d’un compromis historique enraciné dans le sol du conflit … Seul un tel état aura l’attrait psycho-politique et le symbolisme capables pour les Palestiniens des Territoires Occupés et de la Diaspora de soulager leurs blessures, de leur apporter réparation pour les injustices monumentales subies, et pour compenser la perte de l’âtre et de la maison et de la sépulture ancestrale et pour la renonciation aux droits historiques primitifs. (Palestine Reborn, pp195-96)

Les partisans internationaux de EDU, qui n’ont pas vécu ce que vivent les Palestiniens, respectent cette position qui tentait de sauver le cœur d’une existence nationale palestinienne face aux tentatives redoublées d’Israël, de la Jordanie, de l’Égypte et des Puissances d’éradiquer la Palestine une fois pour toute. Beaucoup espéraient également que deux états séparés seraient un marche pied vers une seule démocratie.

Cela étant dit, personne ne prétendait que la solution à deux états apportait la justice. Aujourd’hui, même ceux qui penchent en faveur de la solution à deux états reconnaissent la compatibilité de tous les droits des Palestiniens avec la solution d’un état unique démocratique. Nadia Hijab, par exemple, a écrit que « La vision d’une solution à un état, telle qu’exposée par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) en 1968, a toujours été plus convaincante pour les Palestiniens que celle à deux états. »

Et si l’EDU n’était pas possible ? On peut plaider avec dignité pour la meilleure solution parmi toutes celles possibles, et déclarer que l’EDU est impossible, mais mis à part l’injustice de la solution à deux états – à savoir, que celui des deux qui serait palestinien ne serait guère un état, sans parler des Palestiniens en exile ou ceux d’Israël dont il n’est pas question – si elle n’a pas été possible au cours des trente dernières années, quand le sera-t-elle ?

Personne ne sait ce qui est possible ou “faisable”. Ce qui semble clair c’est que durant ces dernières décennies la solution à deux états n’a inspiré quasiment aucune solidarité populaire hors de Palestine. N’était-elle tout simplement pas assez juste ? L’EDU peut-il mieux inspirer les internationaux ?

BDS et EDU

Je pense que oui, tout comme BDS. Mais d’abord, quel est le lien logique entre BDS et EDU, qui en dépit du soutien de nombreux dirigeants du mouvement BDS ne jouit pas de la même popularité ? Comme Noura Erakat le préconisait il y a neuf ans – et Yara Hawari plus récemment (réactions incluses et sa réponse) – il est fructueux d’examiner ce que les droits pour lesquels BDS se prononce impliquent en terme de conclusions politiques.

Si l’exigence de BDS est de mettre fin à l’occupation de toute la Palestine (“toutes les terres arabes”), aors cette dernière associée à son appel pour “le droit inaliénable à l’auto-détermination du peuple palestinien”, signifie que BDS implique stricto sensu l’EDU. Si la même égalité des citoyens, telle que revendiquée dans ce qui est aujourd’hui Israël, s’applique au nouvel état palestinien, il ne serait pas seulement réunifié mais démocratique.

Si, par contre, un état séparé demeure à l’ouest de la Ligne Verte, et même si les Palestiniens étaient plus nombreux que les Israéliens juifs en raison du retour de millions d’entre eux, le ‘Unique’ dans EDU ne serait pas réellement le cas. Littéralement, cette solution serait DED, deux états démocratiques.

La question se poserait alors de savoir s’il existe une bonne raison de ne pas “réunir ce qui va ensemble”, comme ce fut le cas pour les deux Allemagnes.

Peu importe que des milliers de Palestiniens, depuis 1936, soient morts en combattant la partition, et que beaucoup plus aient été blessés, et exilés et spoliés, il pourrait quand même y avoir de bonnes raisons de maintenir les deux états démocratiques séparés, et d’attendre que la majorité dans chaque pays tranche la question.

Quelle motivation ?

Dans le cas de l’Afrique du Sud et du Mouvement des Droits Civiques aux E.U., les militants solidaires pouvaient sans équivoques indiquer l’objectif visé : la citoyenneté, l’égalité, l’indépendance, une personne, une voix. Les personnes luttant pour leur propre libération étaient d’accord sur l’exigence fondamentale. La “solution des Bantoustans” a très tôt été rejetée par une forte majorité de Sud-Africains noirs, et en Amérique du Nord, rien de moins qu’une “intégration” complète était acceptable.

L’abolition de l’esclavage, le droit de vote des femmes et le sionisme, d’ailleurs, ont tous réussi grâce à l’unité autour d’une vision intransigeante simple. Y a-t-il ici une leçon pour le combat des Palestiniens, je ne sais pas. Ce que j’affirme, au vu de ma propre expérience, c’est que la vision simple et intransigeante d’un EDU est bien accueillie chez les citoyens des pays puissants qui pourraient promouvoir une pression internationale sur Israël pour le faire renoncer à son ethnocratie.

Parmi les Palestiniens, le mouvement BDS et le droit au retour sont tous deux incontestablement populaires – au Liban, par exemple – mais cela implique-t-il un soutien également répandu à son quasi corollaire, l’EDU ?

Un récit palestinien unificateur et facilement communicable fait défaut, et serait pourtant une bénédiction pour la campagne internationale. Pour qu’il soit légitime il devrait être approuvé par une majorité de Palestiniens. Mais personne ne connaît le nombre exact de Palestiniens qui soutiennent telle ou telle position – parce que personne ne leur demande (à tous).

Les sondages faits par le Palestinian Center for Policy and Survey Research n’interroge que les résidents de ce qui reste de la Palestine, c’est-à-dire ceux en Palestine historique mais pas en Israël. Une autre analyse, du Washington Institute for Middle East Policy, datée de février 2020, a affirmé couvrir tous les Palestiniens, trouvant que les deux états avaient “perdu le soutien majoritaire”, et que “la plupart …. préféraient récupérer toute la Palestine historique”, mais que les “Cisjordaniens et les Gazaouis” demeuraient plus “pragmatiques”.

A propos de la légitimation, Marwa Fatafta a récemment fait valoir qu’il était indispensable de faire revivre l’OLP en tant qu’organe représentatif du peuple plutôt que de factions politiques. Représentant tous les Palestiniens, elle pourrait décider de la légitimité démocratique d’une position ou de l’autre. Mais à ma connaissance, il n’y a tout simplement pas de registre de tous les Palestiniens qui permettrait de réaliser un référendum décisionnel.

Cela vaudrait la peine que nous qui sommes solidaires soyons “guidés” ou “dirigés” par des Palestiniens, mais nous ne pouvons que poser la question, “Quels Palestiniens ?” Ceux qui soutiennent la partition, ou ceux qui soutiennent la réunification et la démocratie ?

Compte tenu de la situation, de nombreuses personnes solidaires ne se prononcent pas. Elles restent neutres vis-à-vis de la question d’un ou de deux états, disant souvent vertueusement, “C’est aux Palestiniens de décider”, comme s’il y avait le moindre doute sur le fait que seuls les Palestiniens ont le droit de vote sur cette question.

Toutefois, je ne peux rester neutre car cela signifie au moins d’être ouvert à une solution sioniste d’apartheid qui permet à une ethnocratie d’exister sur 80% de la Palestine et laisse les ayants droit au retour sur la touche. En vertu de principes éthiques élémentaires, l’option des deux états est tout simplement injuste. Qu’un Palestinien soutienne une issue si manifestement mauvaise ou y reste ouvert est une chose, mais qu’un Occidental le fasse en est une autre, et de très mauvais aloi.

Nous, les internationaux avons, je pense, en tant qu’êtres humains indépendamment de notre “position sur la question”, le droit de défendre tous les droits de tous les Palestiniens – et nous voyons immédiatement que ce ne peut être le cas que dans le cadre de l’EDU. Mais ai-je le droit de me faire l’avocat de la négation de la plupart de leurs droits, comme le fait la solution à deux états, en l’absence de preuves claires qu’une majorité de Palestiniens adoptent cette position ? Je ne le pense pas.

Dans le Journal of Palestine Studies en 1979 Fayez Sayegh a résumé la solution à deux états propose par Begin, Sadat et Carter (et le Palestinian National Council de 1979) comme suit :

Une fraction du peuple palestinien (moins d’un tiers de l’ensemble) peut peut-être obtenir une fraction de ses droits (hormis son droit inaliénable à l’auto-détermination et à un état) dans une fraction de sa patrie (moins d’un cinquième de la superficie totale) …. [L]a grande majorité des Palestiniens est condamnée à la perte permanente de son identité nationale palestinienne, à un exil permanent, à la séparation permanente de la plupart des Palestiniens des uns avec les autres et d’avec la Palestine – en résumé, à une vie dénuée de sens ou d’espoir national. (p 40)

Comme l’option d’un état laïc démocratique l’emporte clairement comparée à l’autre en termes de finalité, il est curieux de mettre ces deux solutions sur un quelconque pied d’égalité et de ne pas prendre parti.

Si je savais que 90% des Palestiniens se ralliaient à contrecœur à une telle vision, je ferais ce que je peux pour les soutenir. Mais aujourd’hui, si l’ambassadeur de l’AP à Londres, ou à Berne appelait à un rassemblement de soutien à la solution à deux états, je n’irais pas. Y participer reviendrait à normaliser Israël. Ce serait aussi répudier l’objectif devenu récemment populaire de décolonisation, étant donné que toute la Palestine est depuis longtemps colonisée – par Istanbul, Londres, ou Tel Aviv. Comment la décolonisation peut-elle se traduire autrement que par une seule Palestine ?

Ce que l’on nous encourage à scander dans les manifestations – et aimons scander – “Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre”. Mais comment ceci peut-il devenir une réalité si ce n’est dans un état de Palestine unique, sur toute la Palestine historique, du fleuve à la mer, habitée par les Palestiniens de retour, comme l’a récemment souligné Ali Abunimah.

Seulement les droits

Une autre façon pour les non Palestiniens de rester assis entre deux chaises c’est de ne soutenir que les droits des Palestiniens, généralement tels qu’énumérés dans l’appel de BDS – même si, une fois de plus, tous les Palestiniens ne soutiennent pas BDS. J’ai essayé de montrer que BDS implique une “solution” – soit Deux États Démocratiques, soit Un Seul – bien que son plus célèbre avocat ait plaidé pour « ne prescrire aucune formule politique en particulier. » Ceci toutefois pose une question soulevée de manière incisive, par exemple, par Tamara Ben-Halim, qui atteste que :

De nombreuses personnes dans le mouvement à l’international essaient toujours de déterminer s’il est important d’œuvrer en vue d’un objectif spécifique, ou s’il suffit pour l’instant de se battre pour les droits, en l’absence d’une direction unifiée.

Mon propre processus de détermination m’a amené à penser qu’il est préférable pour les internationaux de “privilégier” la justice. Et soit dit en passant, tandis que les Palestiniens, même ceux en exil, courent souvent des risques existentiels en soutenant l’EDU – ou même BDS – nous n’avons pas cette excuse.

Hazem Jamjoum a fait valoir, plus fondamentalement, que limiter les exigences des Palestiniens à celles pour la réalisation des droits qu’ils ont déjà a eu pour effet de céder le champ politique aux autres. En “déplaçant” ainsi “l’accent vers des cadres légalistes, la lutte des Palestiniens, à une échelle internationale du moins, risque de perdre de vue sa nature fondamentalement politique.”

Je ne sais pas s’il soutient le message politique d’EDU, ce que je sais c’est que n’argumenter qu’à partir du concept des droits, en gardant un silence absolu sur les solutions, est relativement inefficace lors des échanges autour d’un stand comme celui de Cambridge – à la fois parce que les droits et les solutions sont logiquement liés et parce que les gens veulent savoir – ils le demandent avec insistance – quelle est la finalité.

Notre “position sur la question”

Soutenir ceux des Palestiniens (et les juifs israéliens) en faveur de l’EDU – choisir parmi les différentes positions – n’est pas la même chose que de “dire aux Palestiniens ce qui est bon pour eux”. Premièrement, aucun Palestinien n’est obligé d’écouter un seul mot de ce que nous disons. Soutenir une idée palestinienne solide, même si elle n’est pas partagée par tous les Palestiniens, ne revient pas à “imposer” à quiconque quoi que ce soit. Il est possible que les partisans de deux états que sont Joe Biden et Josep Borell doivent être écoutés, mais pas nous.

Même si nous exprimons une opinion sur ce qui “devrait se produire” en Palestine – tout comme nous pourrions le faire pour la Chine, Cuba ou les E.U. – je pense qu’il y a une différence entre dire, comme l’a fait un bon ami à moi, que “La solution à deux états, est, tout bien considéré, la meilleure”, et dire “Je suis pour tous les droits de tous les Palestiniens, et cela implique l’EDU”.

L’une objectivement refuse à de nombreux Palestiniens la majeure partie de leurs droits, alors que la seconde, en l’absence d’un quelconque consensus palestinien, semble être une bonne position de départ – quelques compromis que les Palestiniens pourraient accepter quand et si Israël accepte un jour de négocier.

A tout le moins, j’espère qu’il est compréhensible pour un non-Palestinien que la solution à deux états est loin d’avoir le pouvoir de susciter la même motivation que la solution d’un état démocratique unique. Et si l’opinion internationale a une quelconque importance, elle se prive d’un levier en ne puisant pas dans ce réservoir de soutien.

Pression internationale

Je suppose que l’opinion internationale compte. Je ne connais pas l’importance réciproque des idées et activités des seuls Palestiniens et de celles du reste du monde. Assurément, l’Appel de BDS sollicite le soutien de la “communauté internationale”, des “organisations de la société civile internationale et des personnes de conscience partout dans le monde”. et je pense vraiment qu’un changement de l’opinion internationale à l’égard de la réalisation des droits des Palestiniens pourraient en fin de compte modifier le rapport de force.

Mais quel est le message concis, et facile à saisir que nous devrions propager “à travers le monde” ? Nadia Hijab a fait remarquer, concernant à la fois les Palestiniens et les internationaux, que :

Il est naturel qu’un peuple en quête de ses droits humains et nationaux et ses alliés souhaitent clarté et unité sur l’objectif politique final. De plus, l’écart croissant entre, d’une part, les partisans d’un seul état ou de la lutte pour les droits civiques, dont beaucoup sont des militants palestiniens et leurs supporters de la base, et, d’autre part, les partisans de deux états, dont beaucoup sont des fonctionnaires et hommes d’affaires palestiniens (ainsi que des sionistes progressistes) a un effet délétère sur la capacité des Palestiniens à faire bloc autour d’une action collective.

Je suis convaincu que la pression internationale se trouverait renforcée par un “objectif politique final” aussi clair, simple et stimulant que la vision de l’ANC pour l’Afrique du Sud.

Un Appel d’EDU ?

Il y a quelques années mon épouse, qui soutient aussi les Palestiniens et les juifs israéliens qui soutiennent l’EDU, suggéra que ce qu’il fallait c’était un Appel palestinien en faveur d’EDU. Comme l’Appel de BDS, et suivant la même logique, il émanerait de Palestiniens uniquement. Des Appels formulés de la sorte ont de l’authenticité.

Non seulement il va sans dire que ce sont les Palestiniens qui auront à vivre avec les conséquences d’une quelconque solution envisagée, mais aussi, tant qu’il n’y a pas d’appel palestinien clair pour un mode d’action, tout plaidoyer au-delà d’un soutien général aux “droits des Palestiniens” et contre “l’apartheid israélien” manque de légitimité s’il n’est pas appuyé par un groupe important et visible de Palestiniens.

En parallèle et relié à une telle initiative il y aurait un groupe organisé par des juifs israéliens s’adressant aux juifs israéliens.

Une vision positive

En 2012 Noura Erakat a écrit :

Les Palestiniens devraient adopter une solution à un état comme vision politique qui vise l’égalité de toutes les personnes sans distinction de nationalité, ethnicité, religion, ou race. En approuvant une solution à un état, nous réclamons le démantèlement du racisme institutionnel qui privilégie les nationaux juifs sur leurs congénères arabes palestiniens non juifs plutôt que de soutenir la création de deux états ethniquement homogènes. En un sens cette vision sacrifie le nationalisme au profit d’un concept plus progressiste d’égalité et de pluralisme démocratique. … De fait, les Palestiniens doivent accepter la présence permanente de nationaux juifs en Palestine Mandataire et l’élimination concomitante de son identité et de sa constitution sionistes.

C’est-à-dire, le nationalisme palestinien ne devrait pas être abandonné, mais redéfini.

Je pense que Noura Erakat a raison d’appeler cela une “vision”, et comme celle-ci formule à la fois ce à quoi elle est opposée, et ce qu’elle défend c’est plus positif que simplement l’antisionisme, la décolonisation, l’antiapartheid ou “la fin de l’occupation”. On peut avancer qu’un mouvement pour réussir a besoin d’être positif.

L’ODS Campaign, basée principalement en Palestine historique, a aussi affirmé la nécessité d’un “programme politique”, une série d’objectifs concrets autour desquels se rassembler :

Ces dernières années, l’idée d’un état démocratique unique dans toute la Palestine historique comme étant la meilleure solution au conflit a refait surface …..La solution à deux états qui est fondamentalement une solution injuste, est manifestement morte … [N]ous soutenons que la seule façon de parvenir à la justice et à une paix permanente c’est de démanteler le régime colonial d’apartheid en Palestine historique et de mettre en place un nouveau système politique qui repose sur l’égalité civile totale, et sur la mise en œuvre complète du droit au retour des réfugiés palestiniens.

Un “système”, ou une “vision”, a à mon avis une force de motivation supérieure à un appel en faveur d’une série de droits ou contre une série de choses auxquelles on est opposé. Bien sûr, même si être contre la colonisation etc. découle de ce l’on défend – que ce soit l’ancien “état laïque démocratique” ou l’EDU – les formulations négatives ont leurs limites.

J’aimerais également suggérer que les messages palestiniens soient mesurés par rapport aux messages sionistes ravageurs dont nous sommes bombardés depuis un siècle. Après l’abandon il y a trente ou quarante ans de la vision d’un état unique laïc, les messages palestiniens ont été non seulement contradictoires (un état, deux états ? les droits, les solutions ?) mais aussi timides, comparés aux exigences sionistes réclamant tout. L’idéologie sioniste (positivement formulée) occupe le terrain sans vergogne, et la renverser exige peut-être de faire preuve d’une ambition directe d’égale envergure.

Les bibliothèques et les médias en ligne regorgent de comptes rendus photo, vidéo, écrits détaillés des agissements quotidiens du sionisme ; la mise en accusation à ce niveau a été formée et est disponible pour tous. La théorie du sionisme a également été exposée pour ce qu’elle vaut dans des dizaines de livres en anglais, sans parler des livres en arabe.

Mais l’opinion internationale se trouve maintenant bloquée au stade où elle constate et condamne les pires crimes d’Israël mais continue d’accepter l’existence de l’état d’Israël. Ce qu’il manque, je pense, c’est une plus grande information, davantage de clarté et de détails “à l’autre bout” du récit : A quoi ressemble la solution juste ? L’opinion publique n’en a toujours que peu d’idée

Je ne connais pas tous les tenants et aboutissants de la pensée ou du conflit intellectuel intra-palestinien, mais j’ai cette question concrète pour la communauté rassemblée autour d’Al-Shabaka et organisations amies : Comment apprécie-t-elle l’écho qu’à l’EDU chez les Palestiniens et – beaucoup de ses membres connaissent bien l’Occident – chez les internationaux ? La solution à deux états, et l’Autorité Palestinienne qui la soutient, peuvent-elles être maintenant toutes deux répudiées sans risque et de façon profitable ?

Je pense que l’EDU est potentiellement très populaire en Occident, mais pas seulement. Comme Nadia Hijab et Ingrid Jaradat Gassner l’ont fait valoir, “le cadre international de la décolonisation” – ce que seul l’EDU incarne – “mobilise la solidarité et le soutien” notamment “parmi les nations anciennement colonisées”. Je suis convaincu qu’il susciterait une plus grande adhésion si les Palestiniens qui le soutiennent lançaient un Appel en sa faveur.

11 août 2021- The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

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