Allez donc à Gaza, plutôt qu’à Tel Aviv !

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Dans sa campagne de bombardements en décembre 2008 et janvier 2009, Israël a massacré plus de 500 enfants dans la bande de Gaza - Photo : Archives

Par Gideon Levy

On n’y trouve pas d’holocauste, seulement l’apartheid. Pas d’anéantissement, mais le traitement brutal et systématique de toute une nation. Ce n’est pas Auschwitz, mais c’est Gaza.

Il est très important de se souvenir du passé; il est tout aussi important de connaître le présent sans fermer les yeux.

Les dizaines d’hommes d’État arrivés en Israël mercredi peuvent se souvenir du passé, mais ils brouillent le présent. Dans leur silence, dans leur mépris de la réalité en se mettant inconditionnellement en file aux côtés d’Israël, ils ne trahissent pas seulement leurs fonctions, mais ils trahissent également la mémoire du passé au nom duquel ils sont venus ici.

Être les invités d’Israël sans mentionner ses crimes; commémorer l’Holocauste tout en ignorant ses leçons; visiter Jérusalem sans se rendre dans le ghetto de Gaza le jour du souvenir international de l’Holocauste… Comment imaginer plus grande hypocrisie.

Il est positif que des rois, des présidents et autres notables se soient déplacés en l’honneur de ce jour du souvenir. Il est déplorable qu’ils ignorent ce que les victimes de l’Holocauste infligent à une autre nation.

La ville d’Erevan ne sera jamais témoin d’un rassemblement aussi impressionnant pour commémorer l’holocauste arménien. Les dirigeants mondiaux ne viendront jamais à Kigali pour marquer le génocide qui s’est produit au Rwanda.

L’Holocauste était en effet le plus grand crime contre l’humanité jamais commis, mais ce n’était pas le seul. Et les Juifs et l’État d’Israël savent bien comment sacraliser sa mémoire et l’instrumentaliser à leurs propres fins.

En cette Journée internationale de commémoration de l’Holocauste, les dirigeants mondiaux sont les invités d’un Premier ministre israélien qui, à la veille de leur visite, a appelé à des sanctions – croyez-le ou non – contre la Cour pénale internationale de La Haye, héritage pourtant des tribunaux créés pour juger les crimes de la Seconde Guerre mondiale.

En ce jour de commémoration, les dirigeants de la planète rendent visite à un Premier ministre qui essaie de les exciter contre le tribunal de La Haye. Il est difficile de penser à une exploitation plus choquante de l’Holocauste, comme il est difficile de concevoir une plus grande trahison de sa mémoire que la tentative de saper le tribunal de La Haye uniquement parce qu’il souhaite remplir son rôle et enquêter sur Jérusalem.

Les invités garderont également leur silence sur cette question. Certains d’entre eux peuvent être convaincus que le problème est à La Haye, pas en Israël. Des sanctions contre le tribunal plutôt que contre l’État occupant !

Sans l’Holocauste, les Palestiniens n’auraient pas perdu leurs terres et ne seraient pas emprisonnés aujourd’hui dans un gigantesque camp de concentration à Gaza ou condamnés à vivre sous une occupation militaire brutale en Cisjordanie.

Évidemment, il ne faut jamais oublier l’Holocauste. Il ne faut pas non plus estomper le fait qu’il était dirigé contre le peuple juif. Mais précisément pour cette raison même, il ne faut pas ignorer la conduite de ses victimes envers les victimes indirectes de l’Holocauste des Juifs, le peuple palestinien.

Lorsqu’aujourd’hui ils récitent ad nauseam « plus jamais ça », il faut honnêtement tourner son regard au sud et à l’est, à seulement quelques kilomètres de la salle commémorative de Yad Vashem. On n’y trouve pas d’holocauste, seulement l’apartheid. Pas d’anéantissement, mais le traitement brutal et systématique de toute une nation. Ce n’est pas Auschwitz, mais c’est Gaza.

Comment est-il possible d’ignorer cela lors de la Journée internationale du souvenir de l’Holocauste ?

Il est difficile de croire que cela ne soit même pas venu à l’esprit d’un seul des dirigeants venus en Israël, de se rendre à Gaza après la cérémonie. Si l’un d’eux avait eu le courage de le faire, il aurait honoré la mémoire de l’Holocauste tout autant qu’en visitant Yad Vashem.

Il n’y a pas beaucoup d’endroits dans le monde où les mots « plus jamais ça » devraient résonner autant que dans les limites de cet immense ghetto, créé par l’État des survivants de l’Holocauste. Ne pas aller à Gaza et voir ce qui se passe là-bas ? Ne pas vous identifier au sort de deux millions d’êtres humains enfermés dans un camp de concentration depuis 14 ans, à une heure de route de Jérusalem ? Comment est-ce possible ? Ne pas crier « plus jamais » à Gaza ? Comment ne le peuvent-ils pas ?

Quelques dirigeants ont apparemment équilibré leur visite ici avec une visite brève et cérémonielle à Ramallah, y compris une séance photo avec Mahmoud Abbas, qui est également la cible des protestations d’Israël.

Ce type de visite n’a aucune signification. Ramallah ne détermine pas le sort du peuple palestinien. Son sort est fixé dans l’enceinte du gouvernement à Jérusalem et dans l’enceinte de l’establishment de la défense à Tel Aviv.

Il fallait venir en Israël aujourd’hui pour rappeler au monde l’Holocauste, mais aussi le silence. Contre ce silence, il faut aussi crier : Plus jamais !

L’Holocauste ne se répétera peut-être jamais, mais le silence honteux continue, y compris en ce jour de commémoration à Jérusalem.

A1 * Gidéon Lévy : Né en 1955, à Tel-Aviv, est journaliste israélien et membre de la direction du quotidien Ha’aretz. Il vit dans les territoires palestiniens sous occupation.


23 janvier 2020 – Palestine24 Post – Traduction : Chronique de Palestine