Un État raciste et colonialiste ne peut être réformé !

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Manifestation contre la destruction par l'armée israélienne d'occupation en juillet 2018 du village bédouin de Khan al- Amar, près de Jérusalem-Est, afin d'étendre une colonie juive - Photo : ActiveStills

Par Lana Tatour

Il est temps de renoncer à l’illusion de l’inclusion et de se mobiliser autour d’un projet radical de décolonisation.

Israël vient de tenir ses troisièmes élections législatives en l’espace d’un an. Bien qu’aucun des deux partis dominants – le Likud de Benjamin Netanyahu ou le Bleu et blanc de Benny Gantz – n’ait remporté la majorité, un vainqueur clair a été la Liste commune, une alliance de quatre partis palestiniens en Israël.

Non seulement la Liste commune a maintenu sa position forte en tant que troisième parti de la Knesset (après le Likoud et le Bleu et le Blanc), mais elle a augmenté son nombre de représentants de 13 à 15 sièges, gagnant des dizaines de milliers de nouveaux sympathisants. Le nombre de sièges et le fait que quatre Palestiniennes deviendront membres du Parlement, est un succès sans précédent.

Lundi, selon des informations parues dans les médias, Benny Gantz a commencé à courtiser la Liste commune palestinienne dans le but de former un gouvernement après avoir conclu un accord avec le « faiseur de rois » israélien Avigdor Lieberman.

Succès de la liste commune

Les Palestiniens ont clairement voté à des taux plus élevés que lors des élections précédentes. Le plan israélo-américain du président américain Donald Trump a été un facteur déterminant, puisqu’il comprend une proposition de transfert des villages de la région du Triangle vers [l’éventuel] État palestinien, privant ainsi quelque 250 000 Palestiniens de leur citoyenneté israélienne.

Un autre élément a été le succès retentissant de la campagne de la Liste commune, qui s’appuyait principalement sur deux piliers : l’un était le sentiment anti-Bibi contre les tactiques d’intimidation de Netanyahu dans le vote et son avertissement raciste de 2015 que les électeurs arabes » se dirigeaient vers les bureaux de vote en masse ». Et c’est justement ce que la La Liste commune a exhorté les Palestiniens à faire, pour protester contre l’incitation à la haine et la délégitimation voulue par Netanyahu à l’égard des citoyens palestiniens et de leurs dirigeants.

Le deuxième pilier consistait à faire de la Liste commune le camp démocratique d’Israël et le seul véritable bloc de gauche, faisant partie d’un programme plus large de renforcement des alliances judéo-arabes. En conséquence, la Liste commune a accru son pouvoir parmi les électeurs juifs choqués par l’alliance entre le Meretz, le parti travailliste et le Gesher.

Ces derniers mois, l’impasse politique en Israël a attiré l’attention sur la Liste commune et sa place apparemment de plus en plus forte dans le paysage politique israélien. Le Time magazine a appelé le leader de cette liste, Ayman Odeh, qui aspirerait à être le Martin Luther King palestinien, un « faiseur de rois possible » et l’a inclus dans sa liste des 100 étoiles montantes. De même, le New York Times a déclaré : « Le sort de Netanyahu peut dépendre des électeurs arabes israéliens. »

Dernier espoir pour les sionistes dits « libéraux »

Les Palestiniens en Israël sont devenus le dernier espoir des sionistes « libéraux », qui ont compris que le remplacement de Netanyahu était impossible sans l’appui de la Liste commune. Les citoyens palestiniens ont été salués comme les sauveurs potentiels d’Israël « libéral ». La Liste commune a pleinement assumé ce rôle, Odeh déclarant : « Nous déciderons qui sera le prochain Premier ministre d’Israël. » Il a appelé Gantz « à être courageux, tout comme Yitzhak Rabin l’a été en 1993 ».

Pourtant, le jeu politique israélien reste un espace exclusivement juif, où les Palestiniens et leurs représentants ne sont pas perçus comme des acteurs légitimes. Le 4 mars, Netanyahu a déclaré qu’il avait remporté les élections parce que « les Arabes ne font pas partie de l’équation », une déclaration qui va dans le sens de ce que pense la grande majorité du spectre politique sioniste.

Lors du tour électoral précédent, lorsque la Liste commune (avec la réserve de Balad) s’était précipitée pour soutenir Gantz – le général qui s’était vanté de ramener Gaza à « l’âge de pierre » – comme futur Premier ministre, celui-ci avait repoussé l’offre. Lors de ces dernières élections, Gantz a bien rappelé qu’il ne formerait un gouvernement qu’avec une majorité juive.

L’augmentation du pouvoir électoral des Palestiniens en Israël ne doit pas être confondue avec une augmentation de leur pouvoir politique. Qu’ils aient 13 ou 15 sièges, le pouvoir de la Liste commune sera toujours très restreint dans un paysage exclusivement juif.

L’obstacle à une montée en puissance ou à une influence sur la politique ne dépend pas du nombre de sièges ou du bon sens politique; l’obstacle est structurel, enraciné dans les fondements de l’État israélien lui-même. Israël est un État colonial, colonisateur et raciste, et son architecture et son infrastructure juridique reposent sur le maintien d’une distinction et d’une hiérarchie raciales entre juifs et Palestiniens.

Devons-nous choisir le prochain bourreau de Gaza ?

Cela est clairement mis en évidence par la loi sur l’État-nation d’Israël, qui stipule que le droit à l’autodétermination est un droit exclusif du peuple juif, ainsi que plus de 60 autres lois qui discriminent les Palestiniens dans la Palestine historique. En tant qu’État fondé sur l’effacement et le nettoyage ethnique des Palestiniens, Israël est intrinsèquement structuré pour refuser à ses citoyens palestiniens toute influence.

Et pourtant, la Liste commune aspire à faire partie intégrante du paysage politique israélien. Son programme est de démocratiser Israël, en présentant une alternative démocratique de gauche.

Mais cet objectif est basé sur la dangereuse normalisation d’Israël, considérant cet État comme une entité qui peut être réformée et transformée. En outre, nous dit la Liste commune, les Palestiniens citoyens d’Israël devraient prendre la tête de ce processus.

Une question que les dirigeants palestiniens n’ont pas encore abordée de manière adéquate est la légitimité de l’État israélien. En tant que citoyens, nous avons une relation complexe avec l’État; nous devons discuter avec lui et nous faisons partie de son paysage politique, que cela nous plaise ou non.

Cela dit, notre position en tant que citoyens ne doit pas être instrumentalisée pour écarter des questions importantes sur la façon dont nous considérons notre relation avec l’État. Sommes-nous simplement des citoyens victimes de discrimination, qui peuvent lutter pour la justice et l’égalité à l’intérieur du système, ou sommes-nous des sujets colonisés dans un système qui toujours nous rejettera ?

Netanyahu et son racisme sont-ils le problème, ou simplement le symptôme du racisme et du colonialisme israéliens ?

Nous devons nous demander si nous voulons – et ce que cela signifie – assumer le rôle de « faiseurs de rois ». Voulons-nous être ceux qui décident qui sera le prochain dirigeant israélien à bombarder Gaza et à poursuivre l’occupation et la colonisation de la Palestine ?

Ce n’est ni une préoccupation marginale, ni une question de pragmatisme… C’est une question fondamentale et de principe.

Repenser les idées fausses

Il ne s’agit pas nécessairement d’un appel au boycott des élections israéliennes, mais plutôt d’un appel à repenser les idées fausses qui sont les nôtres et qui sont nourries – aussi par nos propres représentants – de la possibilité d’imposer des changements à l’intérieur du système.

Il est temps de renoncer à l’illusion de l’inclusion, de sortir des paramètres de l’État israélien et de la citoyenneté israélienne, et de se mobiliser autour d’un projet radical de décolonisation. Ce projet devrait être un projet palestinien et non israélien.

Comme l’écrivain Audre Lorde l’a si bien formulé : « Les outils du maître jamais ne serviront à démanteler la maison du maître. » A certains moments nous devons utiliser les outils du maître, mais nous ne devons miser que sur notre lutte.

Depuis plus de 70 ans, nous essayons de nous intégrer dans la « maison du maître ». Nous avons échoué. Nous devons aller au-delà d’un projet qui vise à faire d’Israël une entité meilleure et plus équitable, et mener un projet qui se concentre sur le démantèlement de l’État colonial-colonisateur.

* Lana Tatour est chercheur postdoctoral au Center for Palestine Studies, Columbia University. Son compte Twitter : @Lana_Tatour


10 mars 2020 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine