Un père de famille, Osama Mansour, assassiné par les troupes d’occupation alors qu’il conduisait son épouse dans une clinique

La veuve Somaya Mansour et sa fille Nisan à la maison - Photo : Alex Levac/Haaretz

Par Gideon Levy

Un couple palestinien qui rentrait chez lui la nuit est arrêté par des soldats israéliens, interrogé puis renvoyé sur la route. Mais un soldat tire un premier coup de feu sur le véhicule et les autres soldats se mettent à tirer également. Le mari est tué. L’armée prétend qu’il a essayé de renverser les soldats.

Rue principale du village d’Al-Jib en Cisjordanie, sur la route du village voisin de Bir Naballah, au nord de Jérusalem. Lundi 5 avril, 2h45 du matin. Les Forces de défense israéliennes ont attaqué Al-Jib trois fois cette nuit-là. Les soldats ont garé leurs lourds véhicules blindés sur l’étroit îlot séparant les deux côtés de la route.

Trois semaines plus tôt, le 13 mars, ils avaient tiré de force un jeune Palestinien du nom d’Ahmed Ghanayem, de son lit pendant la nuit et l’avaient emprisonné. Maintenant, ils étaient revenus pour fouiller sa maison et le magasin de sa famille, qui se trouve au coin de la maison d’Ahmed.

Deux soldats se tenaient à côté de quelques voitures garées sur la bande médiane en face du magasin. Soudain, une vieille Toyota s’est approchée venant du côté est. Un soldat a fait signe au conducteur de se garer. Au début, le conducteur n’a pas remarqué la lampe de poche, mais sa femme lui a très vite crié de freiner. La voiture s’est arrêtée à environ quatre mètres des soldats. Après un rapide échange de mots, la voiture a été renvoyée sur sa route.

Mais à peine un instant plus tard, les soldats ont commencé à pulvériser le véhicule avec des dizaines de balles.

«Si une personne tombe d’un avion au milieu de la nuit, seul Dieu peut le sauver», a écrit le poète Dahlia Ravikovitch. Si une personne voyage en voiture au milieu de la nuit en Cisjordanie, seul Dieu peut apparemment la sauver. Oussama Mansour a été tué… Sa femme, Somaya, a survécu.

L’attrayant magasin Al Badawi de liquidation d’articles divers, de l’autre côté de la rue, vend des vêtements, des chaussures, des parfums et des ustensiles de cuisine à des prix avantageux. Un panneau dans le magasin indique, en hébreu : «Jusqu’à 50% de réduction sur toute la collection pour les membres du club.»

Les soldats sont arrivés une première fois ce soir-là vers 21h30. Une force considérable dans des vans, Hummers et autres véhicules blindés. Ils ont fouillé le domicile de Ghanayem. Des enfants et des adolescents leur ont jeté des pierres, et les soldats ont lancé des gaz lacrymogènes puis ont quitté le village pour y revenir à minuit. Encore une fois, des jets de pierres, encore une fois des gaz lacrymogènes, et des soldats ont lancé des perquisitions dans quelques maisons.

Des témoins directs ont eu le sentiment que les troupes d’occupation préparaient quelque chose.

Les soldats sont repartis vers 1 heure du matin, pour être de retour à 2h30. Deux véhicules, un van et une jeep, se sont arrêtés sur l’îlot de circulation en face du magasin. Deux autres véhicules blindés étaient garés à quelques dizaines de mètres. Il y en a peut-être eu plus.

La rue était calme à ce moment-là, si tard dans la nuit. Deux soldats se tenaient sur la même bande médiane sur laquelle nous nous tenions cette semaine lorsque nous avons essayé de reconstituer le fil des événements de cette nuit, étape par étape, avec l’aide de Iyad Hadad, l’enquêteur de terrain de la région de Ramallah pour l’organisation israélienne de défenses des droits de l’homme, B’Tselem.

Deux témoins directs, Azam Malkiya et Bassam Iskar, ont vu ce qui s’était passé depuis leurs appartements, de part et d’autre de la rue, avec les soldats au milieu.

La Toyota de Mansour – datant de 2010 – s’est approchée, un soldat a fait signe au conducteur de s’arrêter avec sa lampe de poche, et la voiture s’est complètement arrêtée.

Selon les témoins, le conducteur a également coupé le moteur. Somaya et Osama Mansour viennent du village voisin de Biddu, autrefois une plaque tournante pour les acheteurs israéliens le samedi, mais avant la construction du mur de séparation [mur d’apartheid] qui remonte à environ deux décennies.

Somaya et Osama ont dit aux soldats qu’ils rentraient chez eux et revenaient d’une clinique de Bir Naballah, car Somaya ne s’était pas sentie bien. La famille avait été frappée par le coronavirus : Osama s’en est remis facilement, sa mère Jamila est restée confinée pendant 25 jours à l’hôpital ophtalmique Hugo Chavez de la ville de Turmus Ayya – converti en hôpital pour patients COVID-19 – et Somaya souffrait de divers symptômes et s’était reposée chez elle.

Bisan et Nisan, les filles jumelles d’Osama et Somaya Mansour – Photo: Alex Levac/Haaretz

Le pire était passé, mais cette nuit-là, Somaya se sentit à nouveau mal. Le fils de Mansour, Mohammed, était également tombé malade, mais les autres enfants n’avaient pas été infectés.

Osama était un marchand de légumes qui faisait le tour des villages voisins avec sa voiture. Le jour où nous nous sommes rendus chez lui, lundi, aurait été celui de ses 36 ans. Il y a deux mois, il avait été libéré de prison après avoir purgé une peine de 18 mois. Il avait été arrêté à Jérusalem sans permis d’entrée et purgeait déjà une peine avec sursis.

Somaya, âgée de 35 ans, travaille comme couturière à Givat Ze’ev, une colonie israélienne située juste au nord de Jérusalem. Le couple a cinq enfants et vit dans une petite maison avec un toit en amiante, sur le terrain de la maison des parents d’Oussama.

Quand nous sommes arrivés, Bisan et Nisan, des jumelles de 10 ans en uniforme scolaire, venaient de rentrer de l’école. Elles sont à présent orphelines de père.

Une photo d’Osama est posée sur l’écran de télévision. Le dernier soir de sa vie, il a demandé à sa mère ce qu’il pouvait acheter pour le Ramadan, qui a débuté cette semaine. « Il est encore temps », lui a-t-elle répondu. L’une des dernières photos de lui a été prise à côté de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem. Il s’était glissé là pour prier, et plus tard, il a été pris et arrêté.

Somaya, la veuve, entre dans la pièce, vêtue de noir, accompagnée des jumelles. Elle est grande et impressionnante, avec une voix douce, sans larmes, bien que son visage soit douloureux et pâle. Osama était rentré du travail à 23h30, ce 4 avril, et il s’était empressé d’emmener Somaya à la clinique de Bir Naballah.

Somaya raconte qu’il la soignait toujours comme ça, l’emmenant chez un médecin chaque fois qu’elle était malade. Le médecin, dit-elle, lui avait dit qu’elle devait se reposer à la maison. Oussama a alors suggéré qu’ils devraient sortir un peu, car elle avait restée enfermée dans la maison toute la journée.

Elle se souvient qu’il lui a acheté un sandwich dans une épicerie ouverte au milieu de la nuit. Ils n’ont rien remarqué d’inhabituel avant de voir le soldat avec la lampe de poche leur signalant de se garer. Le soldat a pointé son fusil sur eux et a crié: «Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêté?»

«Pourquoi me criez-vous dessus ?» a répliqué Osama, qui connaissait l’hébreu. Le soldat a demandé où ils vivaient et d’où ils venaient, mais il n’a pas demandé à voir les cartes d’identité ou les documents d’immatriculation du véhicule.

Le soldat leur a dit de repartir et Osama a redémarré la voiture. Un instant plus tard, cependant, Somaya dit qu’elle a entendu le son d’un premier coup de feu tiré à l’arrière; aussitôt après, plusieurs soldats se sont précipités devant la voiture et l’ont criblée de balles. Somaya parle «d’une pluie de balles» qui s’est abattue sur eux.

Terrorisée, elle se pencha en avant pour se protéger. Elle sentit des éclats de balles lui frapper le dos. « Tu n’es pas blessée ? » lui a demandé Osama, et elle a répondu: «On nous a tiré dessus.»

La voiture zigzaguait d’un côté à l’autre de la rue, et Somaya s’est rendu compte qu’Osama avait perdu le contrôle du véhicule. «Pourquoi conduis-tu comme ça ?» lui a-t-elle demandé – mais il n’y a plus eu de réponse. Oussama est tombé sur les genoux de sa femme, sa tête ruisselant de sang. Somaya a commencé à crier, mais a gardé suffisamment de présence d’esprit. Depuis le siège passager, elle a pris le volant et a appuyé sur la pédale d’accélérateur pour tenter d’échapper au cauchemar.

Quelques centaines de mètres plus tard, elle a arrêté la voiture avec le frein à main et est même passée en mode stationnement. Les soldats ne les ont pas suivis. Quatre jeunes gens venant de la direction opposée se sont arrêtés et ont rapidement transporté Somaya et Osama dans leur voiture. Ce dernier respirait toujours, mais avait perdu connaissance.

Ils ont emmené Osama à la clinique Al-Carmel de Biddu, où le personnel a appelé une ambulance qui a conduit le mourant à l’hôpital public de Ramallah. Somaya a été soignée pour des blessures légères et les médecins lui ont dit qu’Osama était opéré.

À 4 heures du matin il a été déclaré mort, mais Somaya ne l’a appris que deux heures plus tard.

Les soldats sont allés à la voiture qu’ils avaient criblée de balles 15 minutes après l’incident et l’ont emportée. Ils se sont ensuite rendus dans les magasins et les immeubles d’appartements des environs immédiats et ont démonté les caméras de sécurité, y compris celle du magasin de la famille Ghanayem – on ne sait pas à quelle fin.

Ils ont également pris le temps de récupérer les douilles des balles dans la rue – les témoins ont rapporté qu’au moins une cinquantaine de coups de feu avaient été tirés sur la voiture des Mansours. Hadad, de B’Tselem, a trouvé sept douilles que les soldats avaient oubliées.

Le corps d’Oussama a été transféré à l’institut de médecine légale d’Abou Dis, près de Jérusalem, où un autopsie a été faite. Ses conclusions n’ont pas encore été publiées, mais pour autant que l’on sache, une seule balle l’a touché, à la tête.

L’armée israélienne n’a pas tardé à publier un communiqué indiquant qu’il y avait eu une tentative de collision avec une voiture et que le véhicule avait avancé rapidement vers les soldats et avait mis leur vie en danger.

Cette semaine, nous avons posé un certain nombre de questions au bureau du porte-parole de l’armée : les FDI [troupes d’occupation] soutiennent-elles toujours qu’il y a eu une attaque à la voiture-bélier ? Les soldats impliqués ont-ils déjà été interrogés par la police militaire ? Et s’ils pensaient que c’était une attaque, pourquoi les soldats n’ont-ils pas suivi le véhicule pour arrêter les auteurs ?

À toutes ces questions, la réponse a été: « À la suite de l’incident, une enquête de la police militaire a été ouverte et ses conclusions seront transmises au bureau de l’avocat général de l’armée. »

Salam Abu Eid, le responsable du conseil municipale de Biddu, a déclaré à Haaretz cette semaine: «C’était un crime non seulement contre Osama mais aussi contre sa femme et ses cinq enfants. Les soldats ont brisé la vie de sept personnes, pas seulement d’une personne. »

Des marguerites plantées par Oussama ornent la cour de la maison. Sa fille Baylasan, âgée de 13 ans, est assise, vêtue de noir, le regard sombre, à côté de frère aîné, Mohammed, âgé de 15 ans. Le Baylasan («sureau» en arabe) est une plante à fleurs blanches dont sont extraits la myrrhe et l’encens. Un membre de la famille raconte qu’aujourd’hui cette plante ne se trouve que de l’autre côté de la barrière, sur des terres volées par Israël.

Nisan, âgée de 10 ans, pose sa tête sur les genoux de sa mère, comme son père l’a fait dans ses derniers instants. Nisan se cache le visage derrière son téléphone portable, comme pour ne plus avoir à entendre, encore et encore, ce qui est arrivé à ses parents cette nuit où elle a perdu son père, alors qu’il n’avait très certainement rien fait de mal.

A1 * Gidéon Lévy, né en 1955, à Tel-Aviv, est journaliste israélien et membre de la direction du quotidien Ha’aretz. Il vit dans les territoires palestiniens sous occupation.


15 avril 2021 – Haaretz – Traduction : Chronique de Palestine