La défaite de Corbyn a porté un coup fatal à la dernière illusion de la gauche

Photo: Archives
Le dirigeant du Parti Travailliste, Jeremy Corbyn - Photo: Archives

Par Jonathan Cook

Ce fut une élection marquée par deux illusions.

La première a contribué à persuader une bonne partie de l’électorat britannique de voter la semaine dernière pour l’incarnation même du rupin sorti d’Eton, homme qui non seulement a manifesté un mépris total pour la plupart de ceux qui ont voté pour lui mais qui, sa vie durant, n’a guère pris la peine de le dissimuler. Pour lui, la politique est une affaire d’égo, un jeu dans lequel ce sont toujours les autres qui doivent payer et souffrir, un emploi auquel il a droit en raison de sa naissance et d’une éducation supérieure.

Jusqu’à quel point cette illusion domine aujourd’hui notre vie politique a été rendu manifeste deux jours avant l’élection par la déclaration sidérante d’un poissonnier du marché aux poissons de Grimsby. Il a dit qu’il voterait tory pour la première fois parce que « Boris semble être un type normal de la classe ouvrière. »

Johnson est tout aussi classe ouvrière, et « normal », que le Sun et le Daily Mail, propriétés de milliardaires. Le Sun n’est pas produit par un groupe de gars de la classe ouvrière au pub d’à côté en train de s’amuser, pas plus que le Mail n’est produit par des cadres moyens consciencieux désireux de défendre les « valeurs britanniques » et l’esprit d’équité et de probité. Comme le reste des médias britanniques ces organes de presse sont des machines, détenues par des sociétés d’envergure planétaire qui nous vendent les illusions – soigneusement conditionnées et commercialisées en fonction de notre intérêt sectoriel – nécessaires pour garantir que rien n’empêche le monde des affaires de réaliser d’énormes profits à nos dépends, et à ceux de la planète.

Le Sun, le Mail, le Telegraph, le Guardian, et la BBC se sont donné beaucoup de mal pour se créer une « personnalité » propre. Ils se présentent comme différents – comme des amis que nous, le public, pourrions ou non choisir d’inviter dans notre foyer – afin de pouvoir remporter la plus grande part possible de l’audience britannique, captant chaque section du public en tant que consommateurs de nouvelles, tout en nous alimentant d’une version déformée, et féerique de la réalité qui sert au mieux les intérêts du monde des affaires. A cet égard, Ils ne sont en rien différents des autres entreprises.

La victoire des médias

Les supermarchés britanniques comme Tesco, Sainsbury, Lidl et Waitrose se forgent une image pour attirer différentes catégories de clientèle. Mais tous ces supermarchés sont animés par le même besoin pathologique de faire des profits à tout prix. Si Sainsbury vend du thé équitable ainsi que du thé produit traditionnellement, ce n’est pas parce qu’il se soucie plus que Lidl du traitement des ouvriers et des dégâts causés à l’environnement mais parce qu’il sait que son segment de consommateurs est davantage préoccupé par ce type de questions. Et tant qu’il réalise les mêmes profits en vendant à la fois du bon et du mauvais thé, pourquoi ne devrait-il pas satisfaire sa part du marché au nom du choix et de la liberté ?

Cependant, les médias diffèrent des supermarchés sur un point. Ils ne sont pas seulement motivés par le profit. En fait, de nombreux organes médiatiques ont des difficultés pour être financièrement rentables. Ils sont mieux perçus comme promotions à perte en tête de gondole d’un supermarché, ou comme dépenses d’une entreprise déductibles des impôts.

Le rôle des médias consiste à servir d’arme de propagande du grand capital. Même si le Sun subit des pertes économiques, il a réussi s’il parvient à faire élire le candidat du capital, le candidat qui maintiendra l’impôt sur les entreprises, l’impôt sur les plus-values et tous les autres impôts qui touchent les profits des entreprises les plus bas possible sans provoquer une insurrection populaire.

Les médias sont là pour soutenir le ou les candidats qui acceptent de vendre de plus en plus de services publics pour des profits à court terme, permettant aux vautours des affaires de se repaître avidement sur leur carcasse. Le travail des médias consiste à soutenir le candidat qui favorisera les intérêts des entreprises contre ceux de la population, des profits rapides contre l’avenir du NHS (système de santé national), la logique autodestructrice du capitalisme contre l’idée – socialiste ou non – du domaine public, du bien commun. Les entreprises derrière le Sun ou le Gardian peuvent se permettre de faire des pertes tant que leurs autres intérêts commerciaux continuent de prospérer.

Ce n’est pas le Sun qui l’a remporté, c’est l’ensemble de l’industrie médiatique.

La BBC démasquée

La véritable révélation de cette élection est, cependant, la BBC, la mieux dissimulée de toutes ces machines à produire des illusions. La BBC est un diffuseur étatique qui utilise depuis longtemps sa section divertissement – allant des fictions en costumes d’époque aux documentaires sur la faune sauvage – pour nous séduire et s’assurer que la grande majorité des téléspectateurs ne sont que trop heureux de l’inviter chez eux. C’est l’absence de publicité à la BBC, l’absence en apparence d’un impératif commercial sordide, qui a été déterminant pour nous amener à croire au mythe selon lequel la British Broadcasting Coporation est animée par un objectif supérieur, que c’est un trésor national, et qu’elle est de notre côté.

Mais la BBC a toujours été l’arme de propagande de l’État, de l’establishment britannique. Il est arrivé, brièvement, à l’époque politiquement plus divisée de ma jeunesse, que les intérêts de l’État soient contestés. Il y eut des gouvernements travaillistes intermittents essayant de représenter les intérêts des travailleurs et des puissants syndicats que l’establishment britannique n’osait pas trop s’aliéner. Il n’était, alors, pas possible d’ignorer totalement les intérêts populaires compensateurs. La BBC faisait de son mieux pour donner l’impression d’être impartiale, même si elle ne l’était pas vraiment. Elle respectait les règles de peur des retombées dans le cas contraire.

Tout ça a changé, ainsi que cette élection l’a nettement révélé comme jamais auparavant.

La réalité c’est que la classe des affaires – le 0,001% – contrôle notre vie politique sans interruption depuis 40 ans. Comme aux États-Unis, les grandes sociétés se sont si bien approprié nos systèmes économiques et politiques que pendant la majeure partie de cette période nous nous sommes retrouvés à devoir choisir entre deux partis du capital : le parti conservateur et le New Labour.

Une société vidée de son contenu

Les grandes sociétés ont utilisé ce règne ininterrompu pour consolider leur pouvoir. Les services publics ont été vendus, les caisses d’épargnes sont devenues des banques commerciales, le secteur financier a été déréglementé pour faire du profit la seule échelle de valeur, et le NHS a été lentement cannibalisée. La BBC a aussi été touchée. Les gouvernements successifs ont plus ouvertement menacé son financement assuré par la redevance. La représentation syndicale, comme ailleurs, y a été érodée et les licenciements rendus plus faciles avec l’introduction de nouvelles technologies. Les dirigeants de la BBC ont été de plus en plus étroitement recrutés au sein du monde des affaires. Et ses rédacteurs en chef sont devenus de plus en plus interchangeables avec les rédacteurs en chef de la presse écrite détenue par des milliardaires.

Pour prendre l’un des nombreux exemples actuels, Sarah Sands, rédactrice en chef de l’émission phare Today sur Radio 4, travaillait auparavant pour les journaux le Daily Mail et le Telegraph, les meneurs de claque de Boris Johnson.

Lors de cette élection, la BBC s’est débarrassée de sa peau de service public pour laisser voir l’automate d’entreprise de type Terminator sous-jacent. C’était choquant à voir même pour un critique des médias expérimenté comme moi. Cette BBC re-stylée, soigneusement configurée au cours des quatre dernières décennies, témoigne que l’institution britannique de ma jeunesse – même mauvaise – a disparu.

Maintenant la BBC est le reflet de notre société vidée de son contenu. Elle n’est plus là pour maintenir la cohésion de la société britannique, pour forger des valeurs partagées, pour trouver un terrain d’entente entre la communauté des affaires et les syndicats, pour créer le sentiment – même fictif – d’un intérêt mutuel entre les riches et les travailleurs. Non, elle est là pour protéger le capitalisme néolibéral au moteur turbo, elle est là pour cannibaliser ce qui reste de la société britannique, et en fin de compte, comme nous risquons de le constater bientôt, elle est là pour générer une guerre civile.

Horizon moral rétréci

La deuxième illusion était celle de la gauche. Nous nous accrochions à un rêve, comme à un canot de sauvetage, dans lequel nous avions toujours un espace public ; dans lequel, bien que notre système électoral fût horrible, bien que les tabloïdes fussent partiaux, nous vivions dans une démocratie où un changement réel, significatif était encore possible ; dans lequel le système n’était pas truqué pour empêcher quelqu’un comme Jemery Corbyn de parvenir un jour au pouvoir.

Cette illusion reposait sur un grand nombre de fausses hypothèses. Que la BBC était toujours l’institution de notre jeunesse, qu’elle se comporterait assez équitablement pendant la période électorale, mettant Corbyn sur un pied d’égalité avec Johnson dans les dernières semaines de la campagne. Que les réseaux sociaux – malgré les efforts sans relâche de ces nouvelles entreprises médiatiques pour biaiser leurs algorithmes afin de nous piéger dans notre propre petite caisse de résonance – feraient contrepoids aux médias traditionnels.

Mais plus important, nous avons fermé les yeux sur les transformations sociales que 40 années de thatchérisme parrainé par les entreprises et non remis en question ont causées avec leurs effets dévastateurs sur notre imagination, sur nos aspirations idéologiques, sur notre capacité à ressentir de la compassion.

A mesure que les institutions publiques étaient démantelées et vendues, le domaine public s’est considérablement rétréci, de même que notre horizon moral. Nous avons cessé de tenir à une société qui de toute façon, nous avait dit Margaret Thatcher, n’existait pas.

De larges pans des générations plus âgées ont bénéficié de la liquidation du domaine public, et des politiques qui de manière flagrante faisaient fi de l’avenir de la planète. Ces générations étaient persuadées que ce modèle de profit à court terme, d’économie de la terre brûlée dont elles avaient personnellement bénéficié, était non seulement durable mais aussi le seul bon modèle, le seul possible.

Les plus jeunes générations n’ont jamais connu d’autre réalité. La recherche du profit, la satisfaction immédiate, l’assouvissement consumériste sont les seuls critères de valeur qu’on ne leur ait jamais offerts. Un nombre croissant de jeunes ont commencé à comprendre que c’est une idéologie malade, que nous vivons dans une société démente, profondément corrompue, mais ils se battent pour imaginer un autre monde, dont ils n’ont aucune expérience.

Comment peuvent-ils appréhender ce que la classe ouvrière a réalisé il y a des décennies – comment une société bien plus pauvre a créé un système de soins pour tous, un NHS dont le nôtre aujourd’hui n’en est qu’une pâle copie – quand cette Histoire, cette histoire de lutte est rarement racontée, et lorsqu’elle l’est, elle n’est racontée qu’au travers du prisme déformant des médias détenus par des milliardaires.

Un système politique truqué

Nous, à gauche, n’avons pas perdu cette élection. Nous avons perdu nos dernières illusions. Le système est truqué – comme il l’a toujours été – au profit de ceux qui sont au pouvoir. Il ne permettra jamais volontairement à un vrai socialiste, ou à un.e homme/femme politique profondément attaché.e à la santé de la société et de la planète, de prendre le pouvoir à la classe des affaires. C’est, après tout, la définition même du pouvoir. C’est ce que les grands médias sont là pour défendre.

Ce n’est pas une affaire de mauvais perdant, ou de rancœur.

Si dans des circonstances extraordinaires Corbyn avait surmonté tous ces obstacles institutionnels, toutes les calomnies, et avait gagné hier soir, j’avais l’intention d’écrire aujourd’hui un billet différent, mais celui-ci n’aurait pas célébré la victoire. Il n’aurait pas pavoisé, comme le font maintenant les partisans de Johnson et les opposants de Corbyn au sein du parti conservateur, de larges sections du parti parlementaire travailliste ainsi que les médias de droite et libéraux.

Non, j’aurais prévenu que la véritable bataille pour le pouvoir ne faisait que commencer. Que bien que les quatre dernières années aient été mauvaises, nous n’avions encore rien vu. Que ces généraux qui avaient menacé de se mutiner dès l’élection de Corbyn à la tête du parti travailliste attendaient toujours en coulisse. Que les médias ne renonceraient pas à leur pratique de désinformation, qu’au contraire ils l’intensifieraient. Que les services secrets qui avaient tenté de dépeindre Corbyn comme espion russe passeraient de l’insinuation à une action plus explicite.

L’avenir est de notre côté

Néanmoins, nous avons l’avenir de notre côté, aussi sombre puisse-t-il être. La planète ne va pas se guérir toute seule avec Johnson, Donald Trump et le brésilien Jair Bolsonaro aux commandes. Son état va beaucoup s’aggraver et beaucoup plus rapidement. Notre économie ne va pas devenir plus performante, ou plus stable après le Brexit. Le sort économique de la Grande Bretagne va être encore plus étroitement lié à celui des États-Unis, à mesure que les ressources s’épuiseront et que les catastrophes climatiques et environnementales (tempêtes, hausse du niveau des mers, inondations, sécheresses, mauvaises récoltes, pénuries d’énergie) vont se multiplier. Les contradictions entre une croissance sans fin et une planète aux ressources finies deviendront encore plus criantes, les krachs du type 2008 plus courants.

Le parti de l’entreprise que la victoire de Johnson a déchaîné entraînera, tôt ou tard, une gueule de bois véritablement terrifiante.

Il est très probable que les Blairistes vont exploiter cette défaite pour ramener le parti travailliste au stade de parti du capital néolibéral. Une fois de plus nous aurons le « choix » entre les partis Tory bleu ou rouge. S’ils y parviennent, la masse des adhérents va déserter le parti, et il deviendra une fois de plus une entité insignifiante, une coquille vide de parti ouvrier, aussi vide idéologiquement et spirituellement qu’il l’était jusqu’à ce que Corbyn s’efforce de le réinventer.

Ce serait peut-être une bonne chose que ce coup se produise rapidement plutôt que de s’éterniser pendant des années, nous maintenant plus longtemps prisonniers de l’illusion que nous pouvons réparer le système en utilisant les outils que la classe des affaires nous offre.

Nous devons descendre dans la rue – comme nous l’avons déjà fait avec Occupy, avec Extinction Rebellion, avec les grèves d’écoles – pour nous réapproprier l’espace public, pour le réinventer et le redécouvrir. La société n’a pas cessé d’exister. Elle n’a pas été liquidée par Thatcher. Nous avons seulement oublié ce à quoi elle ressemblait, que nous sommes des êtres humains, pas des machines. Nous avons oublié que nous sommes tous partie intégrante de la société, que nous sommes précisément ce qu’elle est.

Le temps est venu de remiser les enfantillages, et de reprendre notre avenir en main.

* Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Consultez son site personnel.

16 décembre 2019 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB