Grandir à Gaza

Photo : Mohamed Zarandah

Par Mohammed Rafik

A Gaza, sous le ciel sombre du soir, quelque part entre l’odeur des coups de feu et les enfants qui pleurent, ma mère m’a donné le jour.

C’était sous la lumière de la lune que je suis sorti de son ventre, la tête en avant, vers les flammes de la guerre. Si j’avais eu alors la moindre conscience cognitive de ce qu’était la guerre, j’aurais peut-être voulu retourner dans le refuge du ventre maternel…

Au lieu de cela, la seule alternative était, et continue d’être, de survivre.

Vingt-deux ans après ce soir-là, je dois toujours vivre sous le grondement des avions de combat et des drones de surveillance, la routine des nuits blanches et les battements de cœur qui soudain s’accélèrent.

La tragédie de la guerre s’est imposée comme ma compagne de toujours. Pire encore, elle s’est aussi imposée à des milliers de personnes comme moi.

En définitive, tout cela ressemble à une attaque directe contre mon enfance. Lors de ce qui devait être des jours normaux d’école, j’ai des souvenirs de chute de fusées et d’obus. Les images sont pour la plupart floues, mais la peur que j’ai ressentie en fuyant mon école, ne sachant où courir, dans l’espoir d’échapper aux assauts violents sur ma ville, reste très vive.

Depuis ma prime enfance, j’ai été le témoin de la situation dramatique dans ma famille. J’ai perdu deux tantes et un oncle, l’un après l’autre, à cause de la maladie. Je pensais que nous aurions pu avoir plus de temps, mais leur péché d’être Gazaouis signifiait qu’ils n’étaient pas autorisés à quitter ce lieu pour disposer des médicaments et des traitements nécessaires.

En tant que Gazaouis, nous sommes isolés dans une crise humanitaire permanente et débilitante qui nous enfonce toujours plus dans le dé-développement, en particulier dans des secteurs importants comme la santé.

Lire également : Iyad Alasttal : raconter Gaza pour résister

Plus sinistre, nous sommes également privés de la capacité de rechercher des ressources et un soutien externes, car les moyens médicaux sont liées à la situation politique. Selon la situation, un mois vous avez une lus grande possibilité de sortir, et d’autres pas. Si nous avons de la chance, nous tombons malades le bon mois.

De même, nous sommes limités dans notre capacité à voyager dans notre propre pays. Cela fait partie de toute cette absurdité : le fait que nous nous battons non seulement pour voyager à l’étranger, mais aussi dans les parties en pièces de notre propre terre, la terre qui est de plus lentement détruite.

Nous vivons sous une occupation imposée par l’armée qui injecte dans le dictionnaire des Palestiniens en général et des Gazaouis en particulier des mots que beaucoup d’autres peuples ne connaissent pas : blocus, isolement, apartheid, bombardements destructeurs et privation systémique.

Être Palestinien n’est pas une raison suffisante pour assassiner nos rêves. Ce n’est pas une raison suffisante pour nous séparer des terres dont nous avons été dépossédés et des maisons dont nous détenons encore les clés.

L’oppression s’intensifie, tout comme notre résilience

En l’espace de sept ans, j’ai miraculeusement survécu à trois guerres destructrices. Plus que survivre, j’ai réussi à trouver l’amour et à me marier, à créer ma propre famille.

Mais ces années m’ont également accablé avec la perte de nombreux êtres chers et amis proches. Je me suis constamment retrouvé à essayer de réconcilier toutes les différentes manières dont le chagrin peut se manifester.

Lire également : Gaza : Une terre de paradoxes et de contradictions

Au-delà de la réalité de leur mort, je pense à toutes les vies qui avaient des espoirs et des rêves, et je vis pour elles.

Nous, Gazaouis, surmontons l’obsession de notre oppresseur de faire de nous une population sans vie. Chaque massacre renforce notre unité. Nous restons enracinés dans la même croyance qui soutient nos aînés, qui ont connu les première, deuxième et troisième dépossessions.

Notre terre est notre identité. L’expérience des douleurs et des décès instille davantage notre enracinement. Nous nous réveillons tous les matins, confrontés à une pire version des mêmes défis, et nous recommençons à chercher les solutions.

Mais la vérité est qu’il est terriblement éprouvant de maintenir ce genre de persévérance dans toute une population. Je m’étonne de tous ceux qui ont voulu saisir la chance de nous forger un nouvel avenir, juste pour se faire ensuite tuer. Je suis impressionné par leur esprit et aussi l’esprit de leurs enfants qui ont été dépouillés de leur enfance, orphelins, laissés sans système de santé ni possibilité d’études, isolés, guidés uniquement par des rêves d’espoir et le désir de rire et de courir à la mer, juste pour rire et jouer ensemble.

Un espoir très réel dans notre romantisme

Nous communiquons l’espoir sur les ténèbres de la vie et rejetons la désespérance et la paralysie. Le poète palestinien Rafeef Ziadah a déclaré avec passion: « Nous nous réveillons chaque matin pour enseigner la vie au monde, Monsieur ». Cela est vrai, même si les chances de se réveiller sont chaque jour un peu moins fortes.

Nous osons affirmer que les jours continuent à venir, malgré les épreuves, les disparitions tragiques, les rappels continus que nous sommes assiégés par la guerre comme une réalité perpétuelle, à l’exception des courts moments de calme relatif.

Lire également : Razan al-Najjar était une belle âme

Et nous pouvons le faire car il y a aussi de la beauté. Nous avons tellement de choses à célébrer – notre terre verte d’oliviers et de palmiers est le socle où nous attachons nos âmes. Les olives et l’huile d’olive sont notre identité et notre gagne-pain – le bois des oliviers est notre abri et notre chaleur et les arbres eux-mêmes symbolisent notre filiation avec la terre, c’est pourquoi les colons israéliens cherchent à la détruire.

Je suis un époux, un fils, et je suis un fils de cette terre, fier des épreuves parce que c’est aussi le témoignage de faire partie d’un peuple et d’une terre qui veulent la liberté. Pas l’avidité de la richesse ou du pouvoir, mais la liberté.

Ce n’est pas la durée de notre lutte qui est le défi, mais plutôt la façon dont nous sommes capables de naviguer à travers nos existences alors que nous continuons à poursuivre nos rêves.

Je n’ai pas vu ces endroits Haïfa, Safad, Yaffa, mais je sais que j’en fais partie. Je continue de m’accrocher à cette appartenance, comme les millions dispersés à Gaza et dans le monde. Je continue mon chemin vers l’instant où la liberté ne sera pas seulement des sentiments et des mots, mais une réalité vécue.

Jusque-là, nous donnerons naissance à des enfants au clair de lune et au grondement de la guerre.

* Mohammed Rafik qui est né et a grandi à Gaza, a survécu à trois guerres. Il travaille comme formateur, traducteur et écrivain en anglais. « Mhawesh » est le nom de famille avec lequel il est né. Comme cela signifie «combattant» ou «fauteur de troubles» et quil a estimé que ce n’était pas dans sa nature, il a préféré « Rafik », qui est le nom de son père et signifie « miséricordieux ».

13 février 2021 – WeAreNotNumbers – Traduction : Chronique de Palestine