27 décembre 2025 - Les Palestiniens luttent pour survivre dans des conditions météorologiques difficiles, dans des tentes de fortune, alors que de fortes pluies et des vents violents endommagent les abris au milieu des attaques israéliennes dans le camp de réfugiés de Bureij, à Gaza - Photo : Adem Bilal / AA
Par Richard Falk
La tragédie à Gaza expose au grand jour les contradictions d’un ordre mondial conçu pour gérer le pouvoir, et non pour rendre la justice ou faire appliquer ses engagements légaux.
La violence catastrophique à Gaza s’est développée au sein d’un système international qui n’a jamais eu pour objectif de restreindre les ambitions politiques des états puissants.
Comprendre pourquoi l’organisation des Nations Unies s’est avérée si bridée dans sa façon de réagir face à ce que beaucoup considèrent comme un assaut génocidaire nécessite de revenir aux fondements de l’ordre post deuxième guerre mondiale et d’examiner comment ses structures ont depuis longtemps favorisé l’impunité plutôt que la responsabilité.
Après la deuxième guerre mondiale, l’architecture d’un nouvel ordre mondial basé sur le respect de la charte des Nations Unies et le droit international a été adoptée en tant que fondement normatif d’un avenir pacifique.
L’objectif était avant tout de prévenir une troisième guerre mondiale. Ces engagements sont nés du carnage causé par le conflit mondial, l’atteinte à la dignité humaine qu’a été l’Holocauste perpétré par les Nazis, et les inquiétudes de la société civile au sujet des armes nucléaires.
Toutefois, l’impératif politique de satisfaire les besoins des états victorieux a compromis ces dispositions dès le départ. Les tensions créées par les priorités quant à l’ordre mondial furent masquées en accordant au conseil de sécurité le pouvoir décisionnel exclusif limitant ainsi davantage l’autonomie de l’ONU.
Cinq états reçurent le statut de membre permanent, avec chacun un droit de véto : les États-Unis, l’Union soviétique, la France, le Royaume-Uni [RU] et la Chine. En pratique, cela livra la sécurité mondiale en grande partie aux soins de ces états, préservant ainsi leur domination. Ce qui eut pour effet de soustraire les intérêts stratégiques des acteurs géopolitiques à toute obligation de respecter les contraintes légales, affaiblissant corrélativement le pouvoir de l’ONU.
L’Union Soviétique avait des raisons de se défendre contre une majorité électorale dominée par l’Occident, pourtant elle aussi utilisa le droit de véto de manière pragmatique et fit peu de cas du droit international et des droits humains, tout comme les trois démocraties libérales.
En 1945, on considérait que ces gouvernements ne faisaient que conserver la liberté de manœuvre traditionnelle exercée par les ainsi-nommées Grandes Puissances.
Le RU et la France, états membres dirigeants de l’OTAN, alliance euro-américaine, envisageaient l’avenir à travers le prisme d’une rivalité naissante avec l’Union Soviétique. La Chine, quant à elle était préoccupée par une guerre civile qui s’est poursuivie jusqu’en 1949.
Trois facettes de cet arrangement d’après-guerre déterminent notre compréhension du présent.
Premièrement, le versant historique : ce que nous apprennent les échecs de la Société des Nations, où l’absence d’états influents a discrédité la pertinence de l’organisation au regard des questions de guerre et de paix.
En 1945, il a été jugé préférable de prendre acte des écarts de pouvoir au sein de l’ONU plutôt que de construire un organisme mondial fondé sur l’égalité démocratique entre les états souverains ou la taille de leur population.
Deuxièmement, le versant idéologique : les dirigeants politiques des états les plus riches et les plus puissants ont accordé un bien plus grand crédit au militarisme de la puissance coercitive qu’au légalisme de la manière douce. Au point que l’arme nucléaire a été intégrée à la logique de dissuasion plutôt que le respect de l’Article VI du Traité de non-prolifération, qui exigeait la recherche sincère du désarmement.
Le droit international a été ignoré à chaque fois qu’il entrait en conflit avec les intérêts géopolitiques.
Troisièmement, le versant économique : la rentabilité de la course aux armements et des guerres a renforcé le modèle de la politique mondiale sans foi ni loi d’avant la deuxième guerre mondiale, entretenu par l’alliance du réalisme géopolitique, des grands médias, et du militarisme du secteur privé.
Pourquoi l’ONU a été incapable de protéger Gaza
Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que l’ONU se soit comportée de manière décevante au cours de cette période de plus de deux ans d’assaut génocidaire contre Gaza.
A bien des égards, l’ONU a fait ce qu’elle était censée faire dans la tourmente qui a suivi le 7 octobre, et seules des réformes structurelles impulsées par le Sud Global et la société civile transnationale peuvent modifier cette limite structurelle.
Ce qui rend ces évènements si perturbants c’est le mépris extrême d’Israël pour le droit international, la Charte de l’ONU, et même les valeurs morales fondamentales.
Néanmoins, l’ONU a agi de manière plus constructive qu’il ne lui a été souvent reconnu, en exposant les violations flagrantes du droit international et des droits humains par Israël. Toutefois, elle est restée en deçà de ce qui était légalement possible, notamment lorsque l’Assemblée Générale n’a pas exploré son possible auto habilitation au titre de la « résolution d’Union pour le maintien de la paix » ou de la « doctrine Responsabilité de protéger »
Parmi les contributions les plus fortes de l’ONU il y a les décisions judiciaires quasi unanimes de la Cour Internationale de Justice (CIJ) sur le génocide et l’occupation. Sur la question du génocide, la CIJ a accédé à la requête de l’Afrique du Sud en vue de prendre des mesures provisoires contre la violence génocidaire et l’obstruction faite à l’aide humanitaire à Gaza. Une décision finale est attendue en 2026 après de nouveaux débats.
Sur la question de l’occupation, en réponse à une requête de l’Assemblée Générale la Cour a rendu un avis consultatif historique le 19 juillet 2024, jugeant qu’Israël violait gravement ses obligations au titre du droit humanitaire international dans sa gestion de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Il faisait ordre à Israël de se retirer des territoires occupés en l’espace d’un an. L’Assemblée Générale à adopté cette opinion à une large majorité.
La réaction d’Israël a consisté à rejeter ou ignorer l’autorité de la Cour, soutenu en cela par l’affirmation stupéfiante du gouvernement états-unien selon laquelle le recours à la CIJ était dénué de fondement juridique.
L’ONU a aussi fourni une information et une couverture sur le génocide à Gaza, bien plus fiable que celle disponible dans les grands médias, qui avaient tendance à amplifier les justifications israéliennes et à supprimer les points de vue palestiniens.
Pour ceux en quête d’une analyse crédible des accusations de génocide, le Human Rights Council (Conseil des Droits de l’Homme) a produit une réfutation des plus convaincantes des distorsions pro-israéliennes. A Moon Will Arise from this Darkness: Reports on Genocide in Palestine, [en français : Quand le monde dort – Récits, voix et blessures de la Palestine], contenant les rapports rendus publiques de la rapporteuse spéciale Francesca Albanese documente et soutient fermement les constats de génocide.
Une autre contribution méconnue a été celle de l’UNRWA, l’agence onusienne dédiée aux réfugiés palestiniens, dont les services étaient indispensables à une population civile confrontée à une grave insécurité, à la dévastation, à la famine, à la maladie, et aux cruelles tactiques de combat.
Quelques 281 membres de son personnel ont été tués alors qu’ils procuraient abri, éducation, soins médicaux, et soutien psychologique aux Palestiniens assiégés au cours des actions menées par Israël depuis plus de deux ans.
Au lieu de recevoir les éloges mérités, l’UNRWA a fait l’objet de condamnations irresponsables de la part d’Israël et a été accusée, sans preuve crédible, d’avoir permis à des membres de son personnel de prendre part à l’attaque du 7 octobre.
Les démocraties libérales ont aggravé la situation en supprimant leur financement, et dans le même temps Israël a interdit l’entrée du personnel international à Gaza. Néanmoins, l’UNRWA s’est efforcée à poursuivre son action humanitaire au mieux de ses capacités et avec beaucoup de courage.
Compte tenu de ces carences institutionnelles et des succès partiels, les implications pour une gouvernance mondiale deviennent encore plus évidentes, ouvrant la voie à une évaluation plus large de la légitimité et de la responsabilité.
Le coût politique et moral de la paralysie de l’ONU
Il faut lire ce qui vient d’être exposé à la lumière du calvaire continu des Palestiniens, qui persiste malgré les nombreuses violations commises par Israël, avec pour conséquences la mort de plus de 350 Palestiniens depuis l’accord de cessez-le-feu conclu le 10 octobre 2025.
Le droit international semble n’avoir aucun impact direct sur le comportement des principaux acteurs gouvernementaux, mais il exerce une influence certaine sur la perception de légitimité.
En ce sens, les conclusions de la CIJ et les rapports de la rapporteuse spéciale qui prennent très sérieusement en compte les dimensions du droit international ont pour incidence indirecte de légitimer diverses forme d’action de la société civile en soutien à une paix juste et véritable, qui présuppose la concrétisation des droits fondamentaux des Palestiniens – avant toute chose, le droit inaliénable à l’autodétermination.
L’exclusion des Palestiniens du processus de d’élaboration du Plan Trump définissant l’avenir politique de Gaza imposé par les EU est le signe que les démocraties libérales campent avec opiniâtreté sur leur position insupportable de complicité avec Israël.
Finalement, l’adoption à l’unanimité de la Résolution 2803 par le Conseil de sécurité soutenant de façon inacceptable le Plan Trump aligne totalement l’ONU sur les EU et Israël, constituant une dérobade et une répudiation démoralisantes de ses propres procédures de recherche de la vérité. Elle établit également un précédent des plus regrettables en matière d’application du droit international et de responsabilité des auteurs de crimes internationaux.
Ce faisant, elle renforce la crise de confiance dans la gouvernance mondiale et souligne l’urgente nécessité d’une réforme significative de l’ONU si l’on veut un jour voir advenir justice et paix véritables.
Auteur : Richard Falk
* Richard Falk est professeur émérite, détenteur de la chaire Albert G Milbank de droit international à l’université de Princeton et chercheur à Orfalea Center of Global Studies.Il a aussi été rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme palestiniens. Pour consulter son blog et son compte Twitter
10 décembre 2025 – Al Jazeera – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

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