23 janvier 2025 - Des Palestiniens inspectent les décombres d'une maison à Burqin, en Cisjordanie occupée, où deux résistants palestiniens ont été tués lors d'un raid israélien dans le gouvernorat de Jénine. Les hommes - identifiés comme Mohammed Nazzal, 25 ans, et Qutaiba Shalabi, 30 ans - ont été tués après avoir participé à des affrontements avec les forces coloniales israéliennes, qui ont assiégé la ville et utilisé des missiles et des machines lourdes pour démolir la maison, tuant Mohammed et Qutaiba. Leurs corps n'ont pas été restitués. Les combattants ont été accusés d'avoir mené une opération au début du mois de janvier, tirant sur un bus et tuant trois colons israéliens. Le raid sur Burqin s'inscrit dans le cadre d'une vaste opération militaire israélienne qui a débuté le 21 janvier dans la région de Jénine et qui vise à réprimer la résistance armée palestinienne - Photo : Wahaj Bani Moufleh / Activestills
Par Majd Jawad
La dernière famille du village palestinien de Yanoun a quitté sa maison et ses terres la semaine dernière. Le village rejoint ainsi la liste croissante des communautés qui ont été rayées de la carte par des « avant-postes pastoraux » israéliens.
Ma dernière visite au village de Yanoun remonte à environ deux ans, lorsque j’ai réalisé un reportage sur la seule école qui subsistait dans ce hameau assiégé du nord de la Cisjordanie occupée. Les colons israéliens et l’armée harcelaient sans relâche les habitants de ce village palestinien afin de les forcer à partir.
« Regardez attentivement le village et examinez-le avec soin », m’avait alors dit Rashid Murrar, un représentant local. « Vous ne le verrez peut-être plus la prochaine fois. »
Il avait raison. Khirbet Yanoun, un petit hameau rural au sud-est de Naplouse, connu pour sa production agricole, n’existe plus.
Le dimanche 28 décembre 2025 au matin, les autorités militaires israéliennes ont émis un avertissement soudain : tous les habitants de Yanoun devaient évacuer les lieux avant 16 heures.
Murrar a emballé toutes ses affaires dans la soirée et a quitté Khirbet Yanoun avec sa famille. Autrefois habité par des dizaines de familles, le village s’est retrouvé complètement vide pour la première fois depuis des décennies.
La famille de Murrar était la dernière à avoir tenu bon dans le village face à l’expansion incessante des colonies. Depuis la fin des années 1990, lorsque les colonies israéliennes et leurs avant-postes ont commencé à encercler Yanoun, l’état colonial n’a de cesse d’en chasser ses habitants.
Mais aucune image de ce lent processus de déplacement n’a égalé celles qui ont été prises la semaine dernière, d’un Yanoun aux routes, maisons et champs désormais complètement déserts et silencieux.
Voici l’histoire d’une nouvelle communauté rurale palestinienne victime du nettoyage ethnique perpétré par les colons israéliens et l’armée israélienne, qui rejoint ainsi la liste croissante des communautés palestiniennes de la campagne cisjordanienne rayées de la carte.
Une vie infernale
Le calvaire de Yanoun a commencé entre 1996 et 1999, avec la création de la colonie israélienne d’Itamar et d’une série d’avant-postes environnants, notamment Giv’ot Olam et Givat Arnon (également connu sous le nom de Hill 777). Au fil du temps, ces colonies ont resserré leur emprise sur le hameau, restreignant les déplacements, l’accès aux terres et la vie quotidienne de ses habitants.
Près de vingt familles ont été déplacées de Yanoun dans les années qui ont suivi, beaucoup après des attaques répétées des colons. En 2002, les familles restantes ont été contraintes de quitter complètement le hameau pendant près d’un an, pour s’installer dans la ville voisine d’Aqraba, où elles ont séjourné chez des parents ou loué de petits appartements.
Rashid Murrar décrit ces attaques comme implacables et calculées. « Ils sont venus avec des chiens et des fusils. Ils ont battu les habitants », raconte-t-il. « Ils nous ont dit qu’ils ne voulaient plus voir personne ici la semaine suivante et que nous devions déménager à Aqraba. »
En 2005, sous la pression des organisations humanitaires et des militants internationaux qui les accompagnaient, les habitants de Yanoun sont retournés chez eux. Mais les violences n’ont jamais cessé, s’intensifiant même ces derniers mois.
Selon les habitants, des colons masqués pénétraient régulièrement dans le hameau, pour frapper les gens, leur jeter des pierres, vandaliser les cultures, vider les réservoirs d’eau et voler les moutons. « La vie est devenue insupportable », se souvient Murrar. « Nous vivions un enfer. »
« Nous avons essayé de rester dans le village aussi longtemps que possible, mais finalement, ils nous ont assiégés dans nos propres maisons », a-t-il déclaré. « L’armée a empêché les gens extérieurs au hameau de traiter avec nous, de nous vendre ou de nous acheter quoi que ce soit. Ils nous ont enlevé tout moyen de subsistance, nourriture comprise. »
Désormais, les colons israéliens s’emparent des terres palestiniennes de la campagne de Cisjordanie en établissant dessus ce qu’ils appellent des avant-postes pastoraux, c’est-à-dire des avant-postes illégaux, pour y faire paître du bétail, généralement en prélude à des formes plus violentes de harcèlement et d’intimidation. Yanoun est l’un des premiers terrains d’essai de cette stratégie de colonisation rurale, comme l’eplique l’historien et chercheur social local Hamza Aqrabawi, dans une interview accordée à al-Quds al-Arabi le 29 décembre 2025.
Aqrabawi a déclaré à al-Quds al-Arabi qu’un colon du nom d’Avraham Avri Ran avait établi un avant-poste pastoral près de Yanoun au milieu des années 1990, qui servait de point de rassemblement aux gangs de colons et qui a ensuite formé le noyau de ce qui allait devenir le mouvement Hilltop Youth.
L’avant-poste établi par Ran, aujourd’hui connu sous le nom de Giv’ot Olam, a organisé les attaques contre Yanoun et les communautés environnantes, ce qui a fait de Ran, une des figures idéologiques clés du mouvement.
Au cours des années qui ont suivi, les attaques des colons contre les habitants de Yanoun se sont poursuivies de manière intermittente ; la première attaque avec lynchage a eu lieu en 1996 et a détruit l’ouïe d’un vieil homme. Ces dernières années, on a assisté à une escalade significative tant en fréquence qu’en violence.
Selon le maire d’Aqraba, la municipalité qui supervise administrativement Yanoun, il y a eu environ 273 attaques de colons au cours des deux dernières années. Parallèlement, la confiscation des terres restantes de Yanoun, réduites à environ 3 500 dunams (350 hectares), se poursuit. Cela ne représente plus que 20 % des terres du hameau. Près de 80 % ont déjà été confisquées par les autorités israéliennes, qui les ont soit désignées comme zone militaire fermée, soit attribuées à l’expansion des colonies.
La municipalité a tenté d’aider les habitants à rester en les exemptant des frais d’électricité et d’eau, en plus d’autres services. Des appels ont également été lancés aux organisations internationales pour financer des projets agricoles et de services.
« Mais sous l’occupation, nous ne pouvons pas assurer la sécurité », a déclaré le maire d’Aqraba. « Nous avons fait appel à plusieurs organismes internationaux pour qu’ils mettent en place des projets agricoles et de services pour le hameau, mais nous ne pouvons pas leur fournir de protection contre l’occupation. »
Afin de soutenir la détermination des habitants, les villageois ont rénové une vieille maison en 2000 pour servir d’école. Le bâtiment ne dépassait pas 150 mètres carrés et ne comprenait que trois pièces.
L’occupation israélienne interdisait l’agrandissement de l’école ou même les réparations de base. Pour empêcher sa démolition, les villageois ont dû la recouvrir de tôles ondulées.
L’école accueillait une vingtaine d’élèves du hameau. Le trajet vers l’école n’est pas, pour les enfants palestiniens, une simple promenade de santé. C’est un parcours long et pénible : outre la distance, le chemin est semé d’embûches, du fait des nombreux points de contrôle, des soldats et de la présence constante de véhicules militaires. Le pire étant les fouilles auxquelles « les élèves sont soumis par les soldats aux points de contrôle sur le chemin de l’école », selon Salah al-Din Jaber, le chef de la municipalité d’Aqraba.
Fin décembre 2025, l’école de Yanoun a été fermée. Les élèves et les enseignants ont cessé de venir après que l’escalade des menaces des colons et les attaques continues ont fini par rendre la poursuite de l’enseignement trop dangereuse.
« Les colons ont installé des postes de contrôle aux entrées du hameau, rendant difficile l’accès des enseignants », a déclaré Jaber. « Cela a conduit à sa fermeture. »
La fermeture de l’école n’a pas seulement perturbé l’apprentissage. Elle a fini de déchirer irrémédiablement le tissu social de la communauté.
Terre, eau et survie
Yanoun était plus qu’un simple groupe de maisons. C’était une zone agricole dont le sol fertile avait servi de base à l’économie locale pendant des décennies. Les habitants racontent à Mondoweiss que les champs de blé, d’orge et de lentilles s’étendaient autrefois sur les pentes de Yanoun, tandis que les oliviers centenaires constituaient une part importante des moyens de subsistance du village.
À l’entrée du village se trouve Ain Yanoun, la source locale qui a donné son nom au hameau ; son eau vient du nord et est recueillie dans une magnifique fontaine en pierre.
De nombreux habitants préfèrent le nom « Ain Yanoun » à la désignation arabe khirbeh, souvent traduite en français par « ruines », arguant que ce terme implique l’abandon. Ils insistent sur le fait que Yanoun n’a jamais été abandonné ; ses oliviers en témoignent largement.
Mais c’est précisément son importance agricole qui a fait de la communauté une cible. Les politiques israéliennes ont progressivement coupé les Palestiniens de leurs terres, imposé des restrictions à la culture et utilisé des avant-postes ruraux comme couverture pour ce que de nombreux Palestiniens considèrent comme une annexion de facto des terres.
En 2006, les habitants ont adressé une pétition à la Cour suprême israélienne pour récupérer l’accès à leurs terres agricoles. La cour a jugé que refuser l’accès aux agriculteurs sous prétexte de protection était disproportionné, ce qui les a réinséré dans le cadre antérieur des dispositions de sécurité complexes qui ne les avaient jamais vraiment protégés.
Le sort de Yanoun reflète celui de dizaines de villages palestiniens entourant Itamar et ses couloirs d’expansion. Ces communautés sont prises pour cible par une combinaison de confiscations de terres, d’avant-postes coloniaux implantés près des habitations, de postes de contrôle militaires et de sévères restrictions sur l’agriculture et le pâturage.
« Chaque olivier dont les olives ne peuvent pas être récoltées est un pas de plus vers le dépeuplement d’un village », a déclaré Ayham Abu Bakr, militant communautaire, à Mondoweiss. « Yanoun est depuis longtemps un exemple vivant de cette stratégie. »
« L’objectif est de nous forcer à capituler », a-t-il ajouté, « d’épuiser les gens pour vider la terre de ses propriétaires. »
Aujourd’hui, Yanoun est vide. Mais son histoire n’est pas terminée.
« Nous avons déjà été contraints de partir une fois, puis nous sommes revenus », explique Murrar. « Je vis temporairement dans une vieille maison. Ma femme vit loin, à Aqraba. J’espère que je pourrai bientôt la rejoindre. »
Yanoun n’a pas disparu du jour au lendemain. Il a été effacé méticuleusement, petit à petit, morceau par morceau.
Auteur : Majd Jawad
* Majd Jawad est journaliste et chercheur originaire de Jénine, en Palestine. Il est titulaire d'une maîtrise en démocratie et droits de l'homme de l'université de Birzeit et d'une licence en journalisme.
4 janvier 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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