Cisco est un des plus zélés collaborateurs de l’État génocidaire

14 juillet 2026 - Des membres d'une famille palestinienne et leurs voisins assistent à la démolition de leur maison par les forces israéliennes dans le village d'Al-Deirat, au sud d'Hébron (Al-Khalil), en Cisjordanie, le 14 juillet 2026. La maison d'Osama Masaaf et de sa famille, composée de huit personnes, a été détruite au motif qu'elle ne disposait pas d'un permis de construire délivré par les autorités israéliennes d'occupation. Au cours des derniers mois, la plupart des maisons du village ont fait l'objet d'ordonnances définitives de démolition et beaucoup ont déjà été démolies. - Photo : Mosab Shawer/Activestills

Par Murtaza Hussain

« Ne jamais laisser une bonne crise se perdre » : des documents internes révèlent la collaboration croissante entre Cisco et l’armée israélienne tout au long du génocide à Gaza.

Cisco Systems est l’une des entreprises les plus influentes — mais aussi les moins visibles — de la Silicon Valley. Ce géant des réseaux, dont le siège se trouve à San José, affiche une capitalisation boursière supérieure à 270 milliards de dollars et un chiffre d’affaires annuel de 56,7 milliards de dollars en 2025.

Il fabrique les routeurs, les commutateurs, les pare-feu et les plateformes de communication qui font fonctionner l’infrastructure d’Internet, ainsi qu’une grande partie des réseaux mondiaux des entreprises, des gouvernements et des forces armées.

Cisco met un point d’honneur à souligner publiquement son engagement en matière de responsabilité sociale des entreprises et à bâtir « un avenir inclusif pour tous » dans les dizaines de pays à travers le monde où elle opère. Pourtant, la recherche hyper-active de contrats avec le gouvernement et l’armée israéliens — une part modeste mais croissante de son activité mondiale — a conduit à des accusations selon lesquelles, derrière cette façade reluisante, le géant des réseaux tirerait profit d’un génocide.

Une nouvelle série de documents divulgués — fournis à Drop Site par des lanceurs d’alerte inquiets des activités de l’entreprise en Israël — révèle la collaboration étroite et croissante de Cisco avec l’armée et les services de renseignement israéliens dans le cadre de ses guerres régionales et du génocide à Gaza.

En 2025, un officier de l’armée de l’air israélienne a publiquement évoqué l’utilisation d’une infrastructure fournie par Cisco pour soutenir ses opérations. Cet officier anonyme, identifié comme le chef de la branche opérationnelle de l’armée de l’air israélienne, a déclaré lors d’une conférence technologique en Israël que l’armée de l’air avait mené « des dizaines de milliers d’attaques » au cours de l’année écoulée, et a expliqué en quoi les systèmes informatiques avaient joué un rôle essentiel dans la conduite de ces opérations de combat.

L’officier a mentionné l’infrastructure Cisco utilisée par le personnel du renseignement de l’armée de l’air pour les communications et la gestion de volumes importants de données opérationnelles — notamment l’utilisation d’outils réseau par les opérateurs de drones et les forces terrestres pour stocker et analyser des vidéos, ainsi que pour partager des coordonnées en vue de frappes.

La collaboration de Cisco avec le gouvernement et l’armée israéliens a été documentée dans des articles de presse et des annonces commerciales publiées dans le pays. Mais les documents internes — notamment des présentations, des registres d’achats et de chiffre d’affaires, ainsi que des calendriers — mettent en lumière la liste en pleine expansion des services que Cisco fournit directement au ministère israélien de la Défense et à d’autres branches de l’appareil sécuritaire depuis plusieurs années.

Cisco n’a pas répondu à une demande d’explication.

Les besoins croissants en données et en réseaux du secteur de la défense israélien depuis le 7 octobre et les guerres qui ont suivi dans la bande de Gaza, au Liban, en Iran, en Syrie et au Yémen ont été considérés comme une opportunité commerciale prometteuse au sein de Cisco, comme le montrent les documents, ce qui a entraîné une augmentation du chiffre d’affaires à mesure que le gouvernement israélien recourait davantage aux services de réseau et de données pour ses opérations.

Une présentation interne, décrivant l’augmentation du chiffre d’affaires et de l’offre de services de Cisco Israël, la filiale israélienne de l’entreprise, montre que les intérêts commerciaux de Cisco dans le pays ont été très largement déterminés par les besoins de l’armée israélienne.

Une série de diapositives comparant les résultats en termes de chiffre d’affaires entre 2023 et 2025 montre que le chiffre d’affaires total réalisé en Israël par les activités de Cisco au cours du premier semestre de chaque année est passé de 109 millions de dollars à 150 millions de dollars entre 2023 et 2024.

Ces résultats étaient fortement influencés par le ministère israélien de la Défense : 52 millions de dollars et 98 millions de dollars de ces chiffres, chaque année, provenaient des services fournis à ce ministère.

Au premier semestre 2025, le chiffre d’affaires total a reculé à 115 millions de dollars, dont 42 millions étaient imputables aux activités liées au ministère de la Défense. (La présentation a été réalisée avant que les résultats de l’ensemble de l’année 2025 ne soient disponibles et comparait les résultats du premier semestre sur les trois années.)

Les résultats à plus long terme ont montré la croissance significative des activités de Cisco en Israël, le chiffre d’affaires total passant de 122 millions de dollars pour l’exercice 2015 à 283 millions de dollars en 2024.

Dans la ventilation du chiffre d’affaires de 2024, 111 millions de dollars sont attribués à l’« impact du conflit ».

La présentation souligne l’importance de « saisir les opportunités dans le domaine de la défense » en Israël, avec une diapositive titrée d’une citation attribuée à tort à Winston Churchill : « Ne laissez jamais une bonne crise se perdre. »

Dans une diapositive consacrée à la manière de répondre aux besoins du ministère israélien de la Défense, la présentation met en avant une opportunité pour Cisco : apporter un soutien à l’intégration de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires israéliennes, ainsi qu’un soutien à la cybersécurité et à l’infrastructure réseau de l’armée.

Les projets de Cisco visant à poursuivre cette collaboration lucrative ont été clairement exposés dans la présentation. Une section consacrée aux projets stratégiques et aux « Big Bets » mentionne spécifiquement deux projets pour le ministère israélien de la Défense (MOD), notamment un accord sur l’informatique basée sur l’IA d’une valeur de 50 millions de dollars et un accord sur un réseau optique routé évalué à 15 millions de dollars.

« Avions, chars et tout autre équipement militaire essentiel »

Cisco s’est depuis longtemps donné pour mission de défendre publiquement des pratiques commerciales éthiques, en publiant régulièrement des rapports soulignant son engagement en faveur du développement communautaire, du développement durable, de l’éducation et d’autres initiatives positives, toutes regroupées sous la bannière de « l’impact social ».

Pourtant, des documents montrent que, pendant la même période où Cisco aurait eu un impact « positif sur un milliard de vies », ses activités en Israël étaient disproportionnellement axées sur des services liés au domaine militaire et au renseignement.

Un rapport de mise à jour datant d’avril 2021, rédigé par des employés de Cisco Israël, suggère que l’entreprise tirait déjà entre 40 et 50 millions de dollars par an de contrats informatiques conclus avec le ministère de la Défense. Intitulé « Cisco Israel Ministry of Defense Win », ce rapport met en avant un accord visant à fournir une nouvelle liste de services détaillés au ministère de la Défense israélien, notamment des solutions de mise en réseau pour les entreprises et les centres de données, la cybersécurité et le support de réseaux tenus secrets.

Les applications militaires de ces contrats étaient explicites. Pour le ministère de la Défense, note le rapport, les services prévus dans l’accord avec Cisco « sont aussi importants […] que l’accent mis sur les avions, les chars et tout autre équipement militaire essentiel ».

Le ministère de la Défense considère « ses capacités numériques comme un atout crucial dans le contexte géopolitique israélien », estime le rapport, ajoutant que Cisco fait office de « partenaire dominant en matière de TIC (technologies de l’information et de la communication) pour le ministère de la Défense ».

L’analyse met également en évidence l’importance démesurée de l’armée israélienne, en particulier pour les activités de Cisco dans le pays, et inversement : « Le compte du ministère israélien de la Défense regroupe 10 organisations classifiées qui représentent 50 % du chiffre d’affaires de Cisco Israël. Le budget global de ce compte s’élève à 30 % du budget de l’État. »

Cisco avait progressivement renforcé ses relations avec le gouvernement et l’armée israéliens au cours de la décennie précédente. En 2013, l’entreprise a remporté un contrat de 150 millions de dollars pour fournir des technologies de communication à l’armée israélienne.

Cisco a également travaillé sur de nombreux projets fournissant des services à la police israélienne, tout en développant à la fois des pôles technologiques et des infrastructures de surveillance en Cisjordanie occupée et à Jérusalem, selon le centre de recherche « Who Profits ? », qui surveille la collaboration des entreprises avec le gouvernement israélien.

En 2017, Cisco a remporté un contrat de 250 millions de dollars pour fournir des serveurs au ministère de la Défense — un contrat financé par le gouvernement américain via son programme d’aide aux ventes militaires à l’étranger (Foreign Military Sales) destiné à Israël, selon un rapport de l’American Friends Service Committee.

L’entreprise a contribué à la mise en place d’un important centre de données militaire connu sous le nom de « David’s Citadel », destiné à étendre massivement les capacités de surveillance et de traitement des données des unités militaires et des services de renseignement israéliens, tout en fournissant une infrastructure de communication directement utilisée dans le cadre des opérations.

À partir de 2018, Cisco a également commencé à s’associer au gouvernement israélien pour mettre en place des « pôles numériques » dans le pays, dont plusieurs sont situés dans des colonies de la Cisjordanie occupée.

Prétentions « humanitaires »

Au lendemain des attaques du 7 octobre, un e-mail adressé à l’ensemble du personnel par Chuck Robbins, PDG de Cisco, a mis l’accent sur les « efforts humanitaires » déployés par l’entreprise en réponse à ces événements, afin d’apporter un soutien aux communautés israéliennes touchées et aux employés de Cisco, tout en ajoutant : « Nous espérons que cette guerre prendra fin rapidement et que nous pourrons œuvrer pour la paix. »

Quelques jours plus tard, lors d’une réunion interne à l’échelle de l’entreprise connue sous le nom de « Cisco Beat », M. Robbins a accordé une autre interview dans laquelle il a déclaré que Cisco « travaillait jour et nuit pour livrer sa technologie à Israël », y compris des capacités uniques en matière de cybersécurité demandées par le pays.

Des documents internes montrent que l’entreprise a très rapidement perçu la guerre comme un moyen de dynamiser un flux d’activité déjà fort juteux.

Une série de présentations sur la sécurité d’entreprise, élaborées immédiatement après les attaques et fournies à Drop Site, intitulée « Mise à jour sur l’opération israélienne ‘Iron Swords’ » — nom adopté par l’armée israélienne pour désigner sa campagne militaire et le génocide qui s’en est suivi à Gaza —, énumérait une liste de mesures à prendre par Cisco.

Outre la description des mesures visant à faciliter l’hébergement et les déplacements des employés israéliens de l’entreprise, ces présentations indiquaient clairement que l’entreprise considérait ces attaques comme une opportunité de renforcer son partenariat avec le gouvernement.

Un diaporama de présentation « Iron Swords » indique que « la fourniture d’équipements Cisco à Israël sera renforcée, la priorité étant donnée aux équipements de cybersécurité », tout en désignant des employés de Cisco chargés de « soutenir les équipes commerciales israéliennes dans la présentation de nos solutions de cybersécurité aux responsables et aux partenaires du secteur privé ».

En novembre 2023, un autre document intitulé « Détails du CAP d’Israël » décrivait en détail un plan s’étalant sur plusieurs mois visant à déployer en Israël un programme appelé Security Service Edge (SSE). SSE est une plateforme de sécurité basée sur le cloud proposée par Cisco qui permet de protéger les appareils et les données des utilisateurs, quel que soit leur emplacement.

Ce déploiement était spécifiquement décrit comme une réponse au conflit, précisant que « l’une des demandes d’aide et de soutien à Israël dans le cadre de la guerre consiste à mettre en place la présence d’Umbrella et/ou de SSE dans le pays ».

Une feuille de calcul présentant les ventes de Cisco en Israël, gérées par l’intermédiaire d’une société partenaire locale israélienne appelée Bynet, fait état de nombreux services récurrents vendus à des institutions qui constituent des maillons clés de l’appareil de sécurité israélien, notamment l’armée de l’air israélienne, la marine israélienne, l’unité des systèmes informatiques et d’information des Forces de défense israéliennes (connue sous son acronyme hébreu MAMRAM), le cabinet du Premier ministre, qui comprend le Mossad et le Shin Bet, l’administration pénitentiaire israélienne (SHABAS), l’unité informatique du ministère de la Défense (MALAM), ainsi que de nombreuses entreprises du secteur de la défense détenues par le gouvernement ou étroitement liées à celui-ci, notamment Elbit Systems, Rafael Advanced Defense Systems et Israel Aerospace Industries.

La liste des contrats inclut également des ministères israéliens impliqués dans l’occupation, notamment la Compagnie d’électricité d’Israël, Mekorot (la Compagnie nationale des eaux d’Israël), la municipalité de Jérusalem, le ministère israélien de la Justice, ainsi que de grandes banques israéliennes opérant en Cisjordanie telles que la Banque Leumi, la Banque Discount d’Israël et la Banque Hapoalim.

Les services fournis à ces institutions comprennent des outils de cybersécurité et l’accès à des plateformes de gestion et de surveillance des réseaux.

« Ce sont toutes des institutions largement complices de la mise en œuvre de politiques d’apartheid, et cela s’ajoute aux branches spécifiques de l’armée, de la marine, de l’armée de l’air, des services de renseignement militaire et de la police israélienne qui figurent ici », a déclaré Noam Perry, coordinateur de la recherche stratégique au Centre d’action pour la responsabilité des entreprises de l’American Friends Service Committee, qui a compilé des recherches sur les relations commerciales de Cisco en Israël et a également examiné la liste des clients.

« Cisco est véritablement au service du gouvernement israélien et de l’économie israélienne dans son ensemble. C’est une grande entreprise omniprésente dans de nombreux endroits, ce n’est donc pas nécessairement surprenant, mais l’armée et le gouvernement israéliens ont aujourd’hui un besoin croissant en matière de stockage, de puissance de calcul et de connectivité. »

Dissensions internes

À la suite du génocide à Gaza, Cisco a été secouée par des dissensions internes concernant sa collaboration continue avec l’armée israélienne, ce qui a conduit l’entreprise à mettre en place en 2025 des « garde-fous » interdisant de fait tout débat sur le sujet et à licencier des employés après qu’ils eurent fait part de leurs préoccupations.

Le 25 mars de cette année-là, un dirigeant de Cisco a déclaré aux employés lors d’une visioconférence à l’échelle de l’entreprise : « Certains sujets sont tout simplement trop difficiles, trop douloureux, trop source de division, et ils nous détournent de notre capacité à faire progresser les activités de Cisco ; un exemple concret serait le conflit en cours au Moyen-Orient. »

Le dirigeant a ajouté : « Nous avons pris la décision que ce sujet ne peut pas être abordé, ni faire l’objet d’un débat lors des réunions à l’échelle de l’entreprise ou de l’organisation. »

La question de la collaboration de Cisco avec Israël, et en particulier avec le ministère de la Défense, est devenue plus sensible à mesure que l’armée israélienne s’appuie de plus en plus sur des systèmes d’intelligence artificielle pour le ciblage et la surveillance dans le cadre de ses opérations militaires. Ces opérations, qui font appel à d’énormes volumes de données, nécessitent le stockage et le traitement d’une quantité colossale d’informations, que de nombreuses entreprises de la Silicon Valley, dont Cisco, se sont empressées de fournir.

Les opérations menées par l’armée israélienne à l’aide de l’IA, qui ont automatisé les processus de ciblage, ont été accusées d’avoir causé d’énormes pertes civiles, notamment lors d’une campagne aérienne qui a détruit la majeure partie de la bande de Gaza.

Cette semaine, Microsoft a annoncé le licenciement du directeur général de sa filiale israélienne et d’autres cadres supérieurs à la suite d’une enquête interne sur l’utilisation des services cloud Microsoft Azure par le ministère israélien de la Défense, notamment pour la surveillance de masse des Palestiniens.

Selon un article publié dans le journal israélien Globes, cette décision fait suite à une enquête interne portant sur le « service commercial chargé des relations avec le ministère israélien de la Défense », ainsi qu’à une autre décision récente de mettre fin aux contacts avec l’unité de renseignement 8200 des Forces de défense israéliennes (FDI).

Cisco, en revanche, continue de défendre ses relations avec Israël, malgré une opposition internationale croissante.

« Pour la filiale israélienne de Cisco, il est tout à fait naturel que ses employés fassent partie de la société israélienne, qu’ils souhaitent soutenir leur gouvernement et qu’ils veuillent tirer parti de leur position en tant qu’employés de Cisco pour créer une situation gagnant-gagnant. Mais cela pose véritablement un problème aux responsables du siège de Cisco, qui sont censés faire preuve de diligence raisonnable lorsqu’il existe des accusations crédibles de génocide à l’encontre d’un gouvernement particulier, et qui doivent vérifier si ces contrats posent problème », a déclaré Perry. « S’ils ont fait preuve de cette diligence, cela ne se voit pas. »

Vicky Wyatt, directrice de campagne chez Ekō, un groupe militant en faveur de l’investissement éthique, a déclaré que les entreprises qui coopèrent avec le gouvernement israélien sont désormais confrontées à « des révoltes d’investisseurs, des risques juridiques et une vague de surveillance », sans précédent dans l’histoire du secteur technologique.

« Cisco s’est bâti une réputation d’entreprise responsable, dont la technologie vise à connecter et à autonomiser les personnes », a déclaré Mme Wyatt. « Pour les millions de Palestiniens qui subissent les crimes de guerre d’Israël, l’entreprise fait exactement le contraire : elle fournit à l’armée israélienne les outils nécessaires pour expulser et tuer, en mettant à disposition l’infrastructure réseau de la machine de guerre israélienne alimentée par l’intelligence artificielle. »

15 mai 2026 – Drop Site News – Traduction : Chronique de Palestine

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