Annexion de la Cisjordanie : le monde va-t-il enfin affronter Israël ?

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Une tante de Muhammad Abu Latifa pleure lors de ses funérailles dans le camp de réfugiés de Qalandia, entre Ramallah et Jérusalem, le 27 juillet 2015. Abu Latifa a été tué alors qu'il fuyait les commandos de la police spéciale israélienne lors d'un raid à son domicile tôt ce matin-là - Photo : ActiveStills/Oren Ziv

Par Ghada Karmi

Le 15 mai 72 ans se seront écoulés depuis la création d’Israël et la Nakba à laquelle elle a donné lieu.

Les conséquences de cet événement déterminant pour les Palestiniens n’ont pas disparues et nous affectent encore aujourd’hui, à savoir : six à huit millions de réfugiés dispersés dans des camps ou en exil à l’intérieur ou à l’extérieur de leur patrie d’origine ; un pays autrefois entier maintenant fragmenté en une série de territoires gouvernés par Israël mais aux statuts inégaux ; et ce qui semble être un avenir bien sombre.

Rien de tout cela n’était inévitable. Si ce n’était le statut de protégé accordé à Israël par les États occidentaux qui l’a mis à l’abri des sanctions quoi qu’il fasse, l’histoire moderne de la Palestine aurait pris un tout autre tour.

Un État au-dessus des lois

Cet exceptionnalisme date de l’époque de la Déclaration Balfour en 1917 qui a mené à la création de l’état d’Israël en 1948. Le projet sioniste derrière l’établissement d’Israël et ses politiques a été constamment encouragé et soutenu par les puissances occidentales.

Si Israël avait été un état normal, comptable de ses actes et passible de punitions et de sanctions, on ne l’aurait jamais laissé expulser les autochtones de Palestine, refuser leur retour, acquérir leur territoire par la force, ou les soumettre et les assiéger, ni commettre une multitude d’autres crimes contre eux.

Il n’y aurait pas eu de Nakba à commémorer le 15 mai et pas de réfugiés, et Gaza serait libre.

Cependant, grâce à la complaisance occidentale, Israël est aujourd’hui une superpuissance régionale, invincible sur la scène internationale, exerçant un pouvoir et une influence qui dépassent de loin sa taille et ses capacités. Il ne fait guère de doute qu’Israël n’a pu atteindre cette position dominante que par la garantie de l’impunité totale dont il jouit.

Comme l’atteste l’expérience des 72 ans d’existence d’Israël, aucune violation du droit international, aucun crime odieux contre des Palestiniens sans défense, ni même la déloyauté envers son mécène américain ne sont parvenus à éroder cette immunité.

La réponse appropriée

Il y a eu des époques de l’histoire du conflit lorsque l’indignation internationale suscitée par le comportement d’Israël aurait pu déclencher une réponse appropriée.

La situation désastreuse de Gaza est un cas d’espèce : un siège de 13 ans, draconien et sans objet qui viole tous les aspects des droits de l’homme. Les attaques militaires répétées d’Israël contre la population sans défense de Gaza, la pire de toutes en 2014 ; les tirs de snipers israéliens sur les manifestants non armés de Gaza, qui ont soulevé la question de crimes de guerre israéliens.

Une communauté internationale déterminée à mettre Israël au pas aurait pu contrer ces abus de nombreuses façons. Les marchés mondiaux auraient pu être fermés aux produits des colonies israéliennes, les relations avec Israël suspendues, les accords passés réexaminés ou non renouvelés, et, en dernier recours, des sanctions économiques ou diplomatiques imposées.

Pourtant, à part des condamnations verbales et des exhortations à amender son comportement, Israël n’a subi aucun effet néfaste. Par contraste, « l’annexion » de la Crimée en 2014 par la Russie, que tout le monde ne s’accorde pas à considérer comme une annexion, a été rejetée et condamnée sans équivoque. Les États-Unis et l’Union Européenne ont puni la Russie pour son « invasion et annexion illégales » en lui imposant des sanctions restrictives et de grande ampleur, toujours en vigueur.

La fin de l’impunité spéciale ?

Ces sanctions pourraient-elles constituer un précédent pour une action similaire contre l’annexion de la Cisjordanie projetée par Israël ? Et cela pourrait-il marquer le début de la fin de l’impunité spéciale d’Israël ?

Le projet annoncé récemment par le gouvernement d’union nationale d’Israël a pour objectif d’initier le processus d’annexion de la Vallée du Jourdain et des 128 colonies juives le 1 juillet.

C’est-à-dire de 30 à 40 pour cent de la Cisjordanie, qui, après l’annexion tomberont sous souveraineté israélienne. Ceci a suscité une opposition internationale, mais en réalité, ça ne changera pas grand-chose.

Le statut réel de ces zones, qui sont administrées en vertu du droit civil israélien, et considérées comme de facto faisant partie d’Israël depuis 1967, ne va guère changer.

Malgré cela, le président palestinien a menacé de déchirer tous les accords passés avec Israël si l’annexion avait bien lieu. Un appel à bloquer le projet signé de 220 généraux de l’armée israélienne à la retraite et responsables de la sécurité a été publié dans les journaux israéliens le mois dernier.

L’’Union Européenne, la Ligue arabe, et l’Égypte et la Jordanie, les deux états arabes qui ont conclu des traités de paix avec Israël, l’ont tous condamné.

Onze députés au Congrès états-unien ont lancé un appel à Israël pour qu’il abandonne l’annexion. La Chambre des Représentants états-unienne a adopté, Initiative sans précédent, une résolution d’opposition à l’annexion de la Cisjordanie par Israël.

La goutte de trop

En revanche, l’occupation des territoires de 1967 par Israël depuis 53 ans est tolérée par la communauté internationale, mais cette dernière initiative semble être la goutte de trop.

Il est vrai que l’annexion a été déclarée illégale par la charte de l’ONU en 1945, et l’ « inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la force » était le fondement de la Résolution 242 du Conseil de Sécurité qui figure toujours dans les statuts.

L’annexion va aussi exposer au grand jour le système d’apartheid qu’Israël a mis en place dans les territoires palestiniens. Dans le passé Israël a toujours réussi à camoufler ses crimes les plus odieux grâce à une communication habile, mais des violations aussi flagrantes du droit international ne peuvent être travesties.

Elles exigent une réaction. En l’absence de réaction, l’Occident, les états arabes, et les dirigeants palestiniens apparaîtront ostensiblement comme des faibles inoffensifs. Dans la longue histoire de capitulation devant les désirs d’Israël, même eux craignent de ne pouvoir laisser passer cette annexion, ne serait-ce que pour sauver la face.

Cela veut-il dire qu’ils vont sanctionner Israël, comme ils l’ont fait pour la Russie ? Sur la base de l’expérience passée, c’est peu probable, et Israël réussira encore à trouver la formule magique pour infléchir leur opposition.

D’un autre côté, si Israël va jusqu’au bout de son projet d’annexion, ce pourrait ne pas être une mauvaise chose pour les Palestiniens. Cela signifiera la fin définitive de la solution à deux états, et laissera comme seule réalité l’actuel état unique.

Les juifs israéliens et les Palestiniens qui y vivent ne sont actuellement pas égaux. Mais avec un plus grand nombre de Palestiniens exigeant l’égalité citoyenne dans les zones annexées, comme le craint Daniel Pipes, ardent soutien états-unien d’Israël, cela va changer.

Et la commémoration de la Nakba ce mois-ci pourrait bien être la dernière.

* Ghada Karmi est une ancienne chargée de recherche à l’Institut des études arabes et islamiques de l’université d’Exeter. Elle est née à Jérusalem et a été forcée de quitter sa maison avec sa famille à la suite de la création d’Israël en 1948. La famille a déménagé en Angleterre, où elle a grandi et a fait ses études. Ghada Karmi a exercé la profession de médecin pendant de nombreuses années en tant que spécialiste de la santé des migrants et des réfugiés. De 1999 à 2001, elle a été membre associé de l’Institut royal des affaires internationales, où elle a dirigé un important projet sur la réconciliation israélo-palestinienne.

13 mai 2020 – Middle East Eye – Traduction: Chronique de Palestine – MJB