Le journaliste international Ahmed al-Naouq - Photo : capture vidéo
Par Ahmed Al-Naouq
Le journaliste palestinien Ahmed Alnaouq est, avec la militante états-unienne Pam Bailey, à l’origine de l’association We Are Not Numbers / Nous ne sommes pas des chiffres) qui, depuis 2015, donne la parole à de jeunes Gazaouis.
Ces derniers témoignent de leur vie quotidienne dans l’enclave, à travers des textes aussi courts que forts, qui sont disponibles sur le site dédié. Au-delà de la nécessaire ré-humanisation des Palestiniens – trop souvent présentés comme de simples statistiques par les médias occidentaux – cette initiative offre une perspective inédite sur la vie à Gaza, pendant plus d’une décennie, en temps de paix (ou plus exactement de siège) comme en temps de guerre.
Dans cette première des 2 parties de cette interview, nous allons revenir sur le 7-Octobre, mais surtout la période qui a débuté dès le lendemain de l’attentat et se poursuit encore aujourd’hui.
Une interview par Arno Mansouri, responsable des éditions Demi-Lune
Arno Mansouri – M. Alnaouq, les lecteurs français du Monde ont pu vous découvrir dans un article de novembre 2023 consacré à la tragédie qui a éradiqué votre famille, et vous avez également participé à un colloque organisé par l’institut La Boétie à Paris en décembre 2024. Pouvez-vous vous présenter ?
Ahmed Alnaouq – Je m’appelle Ahmed Alnaouq. Je suis un journaliste palestinien originaire de Gaza, aujourd’hui installé à Londres. J’ai cofondé l’organisation «We Are Not Numbers», j’anime le podcast « Palestine Deep Dive » et j’ai codirigé la publication du livre Nous ne sommes pas des chiffres – Les voix de la jeunesse de Gaza, un recueil de récits de jeunes Palestiniens maintenant disponible en français.
Je me considère comme un Palestinien ordinaire, dont l’histoire fait écho au vécu de nombreuses personnes originaires de Gaza. J’ai connu la guerre et le siège ; même après avoir quitté Gaza pour Londres, le sentiment d’aliénation, la diabolisation des Palestiniens, ainsi que l’ignorance, l’indifférence et le mépris à l’égard de la vie palestinienne ont continué de façonner et de bouleverser mon existence.
Si je suis en vie aujourd’hui, c’est en grande partie parce que je me trouvais hors de Gaza lorsqu’en octobre 2023, Israël a bombardé ma maison familiale, tuant 21 membres de ma famille : mon père, deux frères, trois sœurs, 14 neveux et nièces ainsi qu’un cousin. Ce type de massacre a frappé de nombreuses familles à Gaza ; il s’agit de véritables « famillicides » perpétrés sous les yeux du monde entier.

Des enfants font la queue pour recevoir de la nourriture dans le camp de réfugiés de Jabalia à Gaza – Photo : Mahmoud İssa /Anadolu
Des milliers de familles ont été disloquées, voire totalement anéanties. Je suis simplement un jeune Palestinien qui aspire à la liberté et à la dignité, pour lui-même comme pour son peuple.
Dans l’imaginaire occidental, et notamment en France où les points de vue sont particulièrement antagonistes, Gaza est perçu soit comme « une prison à ciel ouvert », voire «un camp de concentration», par les militants pro-palestiniens, soit à l’instar des soutiens d’Israël, comme un territoire contrôlé par des «groupes terroristes» (tels le Hamas et le Jihad islamique) qui veulent « rejeter les Israéliens à la mer » et bénéficient du soutien de la population. Qu’en est-il selon vous et comment apporter de la nuance ?
Gaza a été qualifiée de « prison à ciel ouvert » par l’ONU ainsi que par de nombreuses organisations, internationales et crédibles, de défense des droits de l’homme, et même par [le Premier ministre britannique] David Cameron dès 2010 ! Pour les Palestiniens, il ne s’agit pas d’une étiquette politique abstraite. Depuis 2007, le blocus israélien restreint sévèrement la circulation des personnes, des biens, des idées et des capitaux à l’entrée et à la sortie de Gaza, y compris les fournitures essentielles, l’aide médicale et l’aide humanitaire vitale.
Ma propre famille a fait l’expérience de ce que signifient ces restrictions : ma mère est décédée à Gaza en 2020 après s’être vu refuser l’autorisation de se rendre à l’étranger pour suivre un traitement contre le cancer. Prenez un instant pour réfléchir à cela : ma mère, atteinte d’un cancer, s’est vu refuser son double droit à la libre circulation et aux soins de santé, et, en fin de compte, son droit à la vie.
Israël a orchestré son siège de Gaza pour instaurer précisément ce type de régime de mort à petit feu, suffisamment personnel pour mettre à l’épreuve la volonté de vivre, mais pas assez visible pour susciter une action internationale sérieuse.
Le confinement est devenu encore plus sévère au cours de ce génocide. Les forces israéliennes contrôlent l’accès à Gaza par voie terrestre, maritime et aérienne. Elles ont à plusieurs reprises déplacé les Palestiniens vers des zones de plus en plus restreintes, d’où il n’existe aucun moyen sûr de s’échapper. Le terme « camp de concentration » décrit avec justesse la situation à Gaza, à savoir l’enfermement massif d’une population dans une petite zone de terre, sans accès à l’aide et sans autre issue que la mort.
Soyons clairs : le Hamas et le Jihad islamique comptent certes des partisans parmi les habitants de Gaza, mais les Palestiniens ne constituent pas un bloc politique homogène, et aucun groupe armé de la région ne parle au nom d’une majorité de civils. Les sondages révèlent des opinions variées et changeantes, relevées à des moments précis. Ils ne montrent PAS un soutien unanime.
Même si certaines personnes soutiennent le Hamas, cela ne rend pas les civils responsables de ses actes ni ne donne à Israël le droit de punir toute une population.
L’humanité devrait avoir un sens. Elle devrait signifier considérer les Palestiniens comme des êtres humains ayant des opinions, des vies et des espoirs différents, et appliquer les mêmes principes moraux à tous. Elle ne peut pas signifier détourner le regard de la réalité d’un peuple pris au piège entre les bombardements, les déplacements forcés et la privation.
Ce qui se passe à Gaza est une guerre génocidaire contre une population civile. Nommer cette réalité ne nécessite pas d’abandonner la nuance ni de compromettre nos valeurs ; cela nécessite au contraire d’embrasser les deux.
En Occident en général, et en France en particulier, les médias grand public ont présenté l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » comme «le plus grand pogrom depuis la Seconde guerre mondiale», « un attentat antisémite sans précédent ». Or, non seulement les Israéliens tués ce jour-là n’ont pas été massacrés du seul fait de leur judéité, mais les Palestiniens – y compris les membres du Hamas ou d’autres groupes armés – sont eux-mêmes des sémites ; d’aucuns seraient tentés de dire qu’ils sont les vrais sémites, en tout cas bien plus sémites que les Israéliens d’origines ashkénazes, venus d’Europe de l’Est (Ukraine, Pologne, Pays Baltes, URSS/Russie, etc.) dans les dernières décennies ou au cours du XXe siècle et qui occupent les poste de responsabilité… Ce que je veux dire, c’est qu’il me semble qu’à nouveau, les Occidentaux (leurs classes dirigeantes, politiques, médiatiques) exorcisent leurs propres démons – l’antisémitisme spécifiquement anti-juif qui a sévit pendant longtemps en Europe – et les appliquent de manière totalement indue aux Arabes en général et aux Palestiniens en particulier.
Cela serait risible, si ce n’était pas aussi dramatique, puisque cela les place de nouveau du mauvais côté de l’histoire, et les conduit à soutenir inconditionnellement Israël et son «droit à se défendre», tout en condamnant par avance les Palestiniens à ne pas exister à cause de leur antisémitisme supposé et purement fantasmé. Quelle est votre opinion ?
Je tiens à faire la distinction entre les principes de « We Are Not Numbers » (WANN) et mes opinions personnelles. WANN trouve ses racines dans la résistance non violente à l’occupation, et nous n’approuvons ni ne soutenons aucun parti politique, que ce soit en Palestine ou ailleurs dans le monde. À titre personnel, je crois que les Palestiniens ont le droit de résister à l’occupation, tel que le consacre le droit international et comme l’ont exercé historiquement les pays européens sous occupation nazie, par exemple.
Cela ne signifie pas pour autant que toutes les actions soient justifiées : le droit international humanitaire protège les civils. Les attaquer délibérément est inacceptable, quel que soit l’auteur de ces actes. Cependant, aucune action de la résistance palestinienne, aussi contraire soit-elle au droit international, ne devrait servir à présenter les Palestiniens comme intrinsèquement antisémites ou à nier leur droit à la liberté.
Je rejette également l’idée selon laquelle les Palestiniens et les juifs seraient des ennemis naturels. Des communautés juives vivent en Palestine depuis des siècles, et l’histoire entre nos peuples est complexe. Le conflit ne porte pas sur les juifs en tant que tels ; il concerne un projet politique qui visait à établir un État sur une terre où vivait déjà un autre peuple, ainsi que la dépossession et l’occupation qui ont suivi. Je crois que la Palestine devrait être un foyer où les personnes de toutes religions peuvent vivre avec des droits égaux et dans la dignité.
Je ne m’engage pas dans le débat selon lequel les Palestiniens seraient les « véritables Sémites ». De nos jours, l’antisémitisme désigne la haine ou les préjugés à l’encontre des juifs ; débattre pour savoir qui est le plus « sémite » détourne l’attention du véritable enjeu et risque de transformer l’identité en arme. L’antisémitisme a une histoire particulière et dévastatrice en Europe, et les sociétés européennes doivent y faire face. Mais il ne doit pas être invoqué pour réduire les Palestiniens au silence ou pour assimiler la critique des politiques israéliennes à de la haine envers les juifs.
Les Européens devraient se pencher sur leur propre histoire d’antisémitisme et de racisme et écouter les Palestiniens lorsque nous parlons de nos droits et de nos vies. Personne ne devrait utiliser sa propre histoire d’antisémitisme pour justifier le déni de la liberté d’un autre peuple.
Au lendemain du 3e anniversaire du « 11-Septembre israélien », le bilan semble désormais fixé dans le marbre à « 1200 civils israéliens » tués. Pourtant, parmi les 1139 victimes officiellement reconnues, 71 victimes n’étaient pas de nationalité israélienne, 373 étaient des membres des forces de sécurité (armée, police et Shin Bet), et un nombre indéterminé mais non négligeable des 695 civils tués – dont certains étaient des réservistes ou des gens en âge de faire leur service militaire – le furent par l’armée israélienne (directive Hannibal étendue) de manière à minimiser le nombre d’otages ramenés à Gaza. Comprenons-nous bien : je ne suis pas en train de nier les crimes commis par la branche armée du Hamas ce jour-là, mais plutôt de revenir aux faits bruts et vérifiables. Que pensez-vous du traitement médiatique de cet évènement ? Est-il imputable au seul choc émotionnel ?
Même si le choc émotionnel était bien réel, il n’aurait pas dû être suivi de mensonges et de déshumanisation. Les journalistes et les rédacteurs en chef ont le devoir de vérifier l’intégrité et la fiabilité des informations qu’ils publient et diffusent. Ils ont également le devoir de vérifier les allégations formulées par n’importe quelle partie en temps de guerre. Et lorsque des erreurs sont commises, les rédacteurs en chef devraient s’empresser de les corriger et de présenter leurs excuses.
L’histoire des « 40 bébés décapités » en est un exemple. Cette affirmation spécifique n’était pas étayée, mais elle a été largement reprise et s’est ancrée dans l’esprit des gens. Dans le même temps, les questions graves concernant les tirs israéliens du 7-Octobre, notamment l’utilisation confirmée de la directive Hannibal, n’ont suscité aucune attention. Et à Gaza, l’armée israélienne a reconnu que ses forces avaient tué trois otages israéliens ; en une autre occasion, elle a déclaré que des otages avaient probablement été tués à la suite d’une frappe aérienne israélienne. Ces faits méritent eux aussi d’être relatés avec soin.
Les médias occidentaux ont peut-être « exagéré » le nombre de victimes civiles israéliennes (le nombre initial de 1400 a été révisé par la suite), mais ma critique porte sur l’inégalité de l’attention accordée et de la manière dont les évènements ont été présentés : les victimes israéliennes étaient souvent présentées comme des individus, tandis que les morts palestiniens étaient le plus souvent rapportés sous forme de chiffres, les sources palestiniennes faisant l’objet d’un plus grand scepticisme.

4 février 2026 – À l’hôpital Al-Nasser de Khan Yunis, Rahaf pleure la mort de ses deux filles, Rahaf, 12 ans, et Rimas Abu Jameh, 9 ans, tuées par Israël lors d’une frappe aérienne sur une tente abritant des personnes déplacées dans la région d’Al-Mawasi, dans la bande de Gaza. Parmi les autres enfants tués dans l’attaque figurait également Mohammed al-Qudra, âgé de 5 ans. Au moins 23 Gazaouis ont été tués, dont beaucoup d’enfants, lors des dernières attaques israéliennes depuis l’aube, portant le nombre de morts à plus de 500 depuis le début du « cessez-le-feu » en octobre 2025 – Photo : Doaa Albaz / Activestills
Il ne s’agit pas seulement de mon impression personnelle. Des études ont mis en évidence des déséquilibres récurrents dans la manière dont sont décrites les souffrances israéliennes et palestiniennes, et dans le choix des voix qui sont entendues. Cela ne signifie pas que chaque journaliste ou chaque reportage soit partial. Cela signifie que cette tendance mérite d’être examinée.
Le choc émotionnel peut expliquer certaines erreurs initiales, mais il ne saurait excuser un échec plus durable et systémique à appliquer les mêmes normes de vérification, de mise en contexte et d’humanité aux vies palestiniennes.
Le nombre de morts côté groupes armés palestiniens est difficile à estimer. On évoque maintenant 1600 morts (soit plus de la moitié des effectifs engagés), ce qui montre que si les forces israéliennes ont d’abord été débordées, elles ont ensuite usé de moyens militaires nettement supérieurs (chars, hélicoptères de combats, aviation, etc.) Qu’on les considère comme des terroristes ou comme des combattants, leur but était de prendre des otages pour obtenir leur échange contre la libération de milliers de « détenus administratifs » palestiniens (que l’on n’appelle jamais « otages ») et négocier la levée du blocus économique qui asphyxie Gaza depuis 2007. Les médias ont rarement pris la peine de contextualiser l’attaque… peut-être par peur de se voir accusés de la justifier. Qu’en pensez-vous ?
Le rôle des médias n’est pas de justifier les crimes ni d’excuser les attaques contre les civils. Mais expliquer le contexte n’équivaut pas à les justifier. Les journalistes ont la responsabilité de rendre compte de ce qui s’est passé, de vérifier les faits et d’expliquer l’histoire et les circonstances qui sous-tendent un conflit.
Lorsque la couverture médiatique passe sous silence l’occupation, le blocus et l’histoire de la dépossession des Palestiniens, elle donne au public une image déformée, comme si la violence avait commencé le 7-Octobre et n’avait aucune racine. Il est alors plus difficile de comprendre ce qui se passe en Palestine ou de demander des comptes aux détenteurs du pouvoir.
Cette incapacité à fournir un contexte ne date pas du 7 octobre 2023. Des années de couverture médiatique qui ont marginalisé les voix et le contexte palestiniens ont façonné la perception du public. Les journalistes qui remettent en cause le cadre narratif dominant peuvent également être confrontés à de fortes pressions et à des intimidations, ce qui peut contribuer à l’autocensure.
Je ne demande pas aux médias de justifier les évènements du 7 octobre. Je leur demande simplement de rendre compte des faits en toute honnêteté et de fournir au public le contexte nécessaire pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Sans cela, le public ne peut pas saisir pleinement le conflit ni son coût humain.
Pour aller plus loin, pourquoi les Occidentaux peuvent-ils d’une part s’identifier si facilement aux Israéliens, et d’autre part dans le même temps éprouver tant de difficultés à s’émouvoir du sort atroce fait à des Palestiniens civils, hommes, femmes et enfants qui n’ont absolument rien à voir avec le terrorisme ? Est-ce un relent de nos propres histoires colonialistes par lequel les populations autochtones sont par nature suspectes, dangereuses, sauvages ? Est-ce une déférence inavouée voire inconsciente au « Peuple de l’Ancien Testament » ? Ou du pur racisme, voire le véritable antisémitisme du XXIe siècle, qui dénie au peuple palestinien l’évidence de sa nature sémite ?!
Je ne pense pas qu’il y ait une seule raison, et je ne dirais pas que tous les Occidentaux s’identifient à Israël. De nombreuses personnes en Occident ont fait preuve d’une réelle solidarité envers les Palestiniens. Mais certains gouvernements, certains médias et une partie de l’opinion publique ont plus de facilité à s’identifier à Israël qu’aux Palestiniens.
L’une des raisons tient à la manière dont la Palestine est souvent présentée. Lorsque l’on ne parle pas aux gens de l’occupation, du siège et de l’histoire qui sous-tend le conflit, ils peuvent percevoir Israël comme un pays familier et ne voir les Palestiniens qu’à travers le prisme de la sécurité, de la colère ou de la violence. Le racisme et les préjugés antimusulmans jouent également un rôle. Les Palestiniens sont souvent dépeints comme des Arabes ou des musulmans en colère, alors qu’ils comptent à la fois des musulmans et des chrétiens et mènent des vies et ont des opinions très diverses.
Il y a également l’héritage de l’antisémitisme européen et de l’Holocauste. Il faut se souvenir de cette histoire, et s’opposer à l’antisémitisme partout où il se manifeste. Mais certains responsables politiques occidentaux semblent réagir à cette histoire en offrant un soutien inconditionnel à Israël, tout en considérant les droits des Palestiniens comme secondaires. Les Palestiniens ne devraient pas avoir à payer le prix des crimes passés de l’Europe contre les Juifs.
Les pressions politiques et la crainte d’être taxé d’antisémitisme ou de soutien au terrorisme peuvent également dissuader les gens de s’exprimer ouvertement sur la Palestine. Et peut-être que certaines personnes trouvent plus facile de sympathiser avec un État puissant considéré comme un allié qu’avec un peuple pauvre et spolié dont la vie et les perspectives leur restent étrangères.
Ces facteurs (l’ignorance, le racisme, les pressions politiques et les rapports de force inégaux) peuvent d’ailleurs se renforcer mutuellement. Mais aucun d’entre eux ne devrait empêcher les gens de considérer les civils palestiniens comme des êtres humains, ni de réclamer liberté, sécurité et dignité pour les Palestiniens.
En tant que journaliste palestinien, qu’avez-vous pensé de la presse occidentale, relayant avec bien peu de modération la propagande (hasbara) israélienne au sujet des « 40 bébés décapités », du « bébé jeté vivant dans un four », puis des allégations de viols de femmes israéliennes par des terroristes palestiniens ? Toutes ont été prouvées fausses, mais le fait qu’elles aient occupé massivement l’espace médiatique pendant quelques jours (parce que relayées par des dirigeants politiques tels que Netanyahu et Biden) suffit à les imprimer à jamais dans la tête des gens comme sinon une certitude, du moins une possibilité. Parfait formatage des esprits à la déshumanisation / diabolisation des Palestiniens dans leur ensemble… Et ce bien évidemment au moment même où l’armée israélienne tuait réellement des bébés palestiniens, voire pour certains de ses membres violait des détenus palestiniens ? Peut-on être plus malveillant dans le cynisme ?
La manière dont ces allégations ont été relayées a eu un impact considérable. Dans les premiers jours qui ont suivi le 7-Octobre, des informations non vérifiées et fausses, notamment celle selon laquelle 40 bébés auraient été décapités, ont été reprises par des responsables et des médias avant d’avoir été dûment vérifiées. Elles ont contribué à créer une image des Palestiniens comme étant particulièrement cruels et inhumains, ce qui a permis au public de considérer plus facilement que tout ce qui a suivi était justifié.
Je pense que certains responsables israéliens ont sciemment utilisé ces allégations pour influencer l’opinion publique ; les éléments disponibles montrent que ces fausses allégations ont été amplifiées. Que ce soit par désinformation délibérée ou par un traitement de l’information irresponsable, l’absence de vérification a eu de graves conséquences. Qualifier les Palestiniens d’«animaux humains» renforce cette déshumanisation et rend plus facile l’excuse de la violence à l’encontre de toute une population.
La machine de propagande israélienne a compris que la première impression véhiculée par les médias reste gravée à jamais. Les effets théâtraux de Netanyahu sont en grande partie le fruit des médias américains, sur lesquels il apparaît et où il maîtrise son image depuis des années. Combattre les mensonges ne fonctionne guère dans la vie réelle ; ils ont donc diffusé ces mensonges et ces accusations aussi fort et aussi loin qu’ils le pouvaient, et ont ancré une image malveillante des Palestiniens. Et je suis attristé de devoir dire qu’ils ont largement réussi à ternir l’image des Palestiniens, en particulier au début du génocide.
Les journalistes palestiniens ont payé un lourd tribut dans cette guerre : plus de 262 sont morts pour avoir voulu témoigner, sans que cela n’émeuve outre mesure leurs collègues occidentaux qui n’ont pas accès à Gaza… Plusieurs membres de l’association WANN sont morts dans des bombardements dès les premières semaines du conflit, qui répétons-le n’oppose par « Israël au Hamas » comme le serinent tous les médias, mais l’armée d’un gouvernement israélien d’extrême-droite au peuple palestinien de Gaza. Les jeunes auteurs de Nous ne sommes pas des chiffres, qui dans leur ensemble ont la vingtaine quand ils écrivent, ont dans leur enfance/adolescence connu pas moins de 3 guerres («Plomb durci» en 2008, « Pilier de défense » en 2012, « Bordure protectrice » en 2014) avant celle toujours en cours commencée le 8 octobre 2023.
Pourtant, et sans ironie aucune, on a l’impression que la vie à Gaza avant cette date, pourtant difficile, pleine de difficultés, de menaces, de privations et d’incertitudes, qu’ils expriment si bien dans leurs récits, semble maintenant relever du « bon vieux temps »… Pouvez-vous nous expliquer comment et en quoi, au-delà de l’évidente échelle sans précédent des destructions, sur lesquelles nous allons revenir, la guerre actuelle – qui continue malgré la trêve – diffère des précédentes ?
Je ne qualifierais pas ce qui se passe [depuis 2023] de guerre conventionnelle. Je le qualifie de génocide. J’étais à Gaza lors des attaques israéliennes de 2014, 2012 et 2008, ainsi que lors de nombreuses incursions militaires antérieures. Ces périodes ont été terrifiantes. Des gens ont été tués, des maisons détruites, et ma famille et moi avons perdu des êtres chers. Je ne veux pas minimiser ce que les gens ont enduré à l’époque, car c’était horrible.

20 juin 2025 – Les attaques israéliennes et les pénuries médicales à Gaza mettent des vies en danger. Mariam Abu Daqqa, âgée de deux ans, dont le diagnostic n’a pas pu être posé en raison des soins limités, voit son état s’aggraver. Ses parents font tout leur possible pour qu’elle être soignée en dehors de Gaza – Photo : Doaa Albaz / Activestills
Mais ce dont les Palestiniens sont les victimes et les témoins depuis maintenant trois ans est différent par son ampleur, sa durée, ses effets et, surtout, par la brutalité de son intention : tuer, en tout ou en partie, une population entière. Les forces israéliennes ont détruit des quartiers entiers. Elles ont tué ou dispersé de nombreuses familles, la grande majorité de la population ayant été déplacée à plusieurs reprises.
Parmi les pires atrocités commises par Israël, il y a la famine provoquée délibérément par les bombardements et les restrictions imposées à l’aide humanitaire. Israël est allé encore plus loin, détruisant les systèmes de santé et d’éducation de Gaza, et confinant la population dans des zones de plus en plus restreintes.
Gaza n’a jamais connu de situation normale avant le 7-Octobre. Nous vivions sous siège et avions déjà subi des assauts répétés. Mais je n’avais jamais vu de destruction et de privations d’une telle ampleur, se prolongeant aussi longtemps, avec autant de familles anéanties et une vie civile si largement détruite. La trêve n’a pas rendu la vie sûre ni restauré ce qui a été perdu. Pour moi, c’est une expérience sans précédent.
À ce jour, selon l’ONU, plus de 74 000 Gazaouis sont morts (dont 29 % d’enfants) et 175 000 blessés, auxquels il faut ajouter au moins 14 000 « disparus » et près de 60 000 orphelins. En France, les médias donnaient chaque jour des chiffres, en prenant soin de préciser qu’ils émanaient « des services du ministère de la Santé, dépendant du Hamas », manière plus ou moins subtile de laisser entendre qu’ils étaient surévalués. Or, c’est tout le contraire : ils sont vraisemblablement très sous-évalués, ne serait-ce que parce qu’ils ne prennent en compte que les morts avérés et documentés. J’ai commencé à avoir de sérieux doutes quand début 2024, les médias dominants parlaient en même temps de 30 000 « tonnes » de bombes et de 30 000 morts… sans se poser plus de questions : or il est évident à toute personne dotée d’un minimum de bon sens qu’une bombe guidée Mark 84 de 909 kg – capable à elle seule de pulvériser un immeuble et dont l’onde de choc et les fragments peuvent être létaux jusqu’à plus de 100 m du point d’impact– ne peut pas causer un seul mort en moyenne, qui plus est sur un territoire aussi densément peuplé que Gaza. Par ailleurs, les engins (thermo)bariques capables de brûler à une température de 3500 °C ne laissent aucun cadavre… Connaitrons-nous un jour le nombre réel de victimes à Gaza ?
Je ne pense pas que nous puissions connaître le nombre exact de personnes tuées à Gaza avant longtemps. Le bilan des victimes rapporté repose sur des informations recueillies au cours d’une catastrophe, alors que les forces israéliennes ont délibérément détruit des hôpitaux et démantelé le système de santé – un processus qui s’est achevé, plutôt qu’entamé, au cours du génocide. Il est donc très difficile de retrouver, d’identifier et d’enregistrer toutes les personnes qu’Israël a tuées.
L’ampleur, la fréquence et la nature des attaques israéliennes ont fait que des personnes ont été tuées et ensevelies sous les décombres. D’autres sont mortes indirectement parce qu’on leur a refusé le droit aux soins dont elles avaient besoin pour survivre à des maladies telles que le diabète ou les maladies rénales, ou encore à cause de la famine et de l’effondrement délibéré des services essentiels.
Des chercheurs ont déjà estimé le nombre de décès dus à des causes indirectes, mais ces estimations portent sur des périodes spécifiques et s’appuient sur des méthodes différentes. Elles ne peuvent pas encore nous fournir un bilan final complet.
Des fosses communes ont également été découvertes sur des sites hospitaliers à la suite d’opérations militaires israéliennes. Les dépouilles doivent être exhumées, identifiées et faire l’objet d’une enquête indépendante afin que les familles puissent savoir ce qui est arrivé à leurs proches. Il convient de ne pas aller au-delà de ce que les preuves permettent d’établir, mais ces découvertes renforcent la nécessité urgente d’une enquête approfondie. Et c’est précisément pour cette raison que les médias internationaux devraient être autorisés à entrer à Gaza. Si Israël a confiance dans la manière dont il a mené ses opérations militaires, il ne devrait craindre ni les médias ni les journalistes qui viendraient examiner la situation.
Tout cela pour dire qu’un bilan précis nécessitera des années de travail : accès aux sites, récupération et identification des dépouilles, dossiers médicaux et administratifs, ainsi que des recherches indépendantes. Nous ne connaîtrons peut-être jamais le nombre exact. Mais ce que je tiens à souligner ici, c’est que le bilan rapporté ne peut refléter l’étendue réelle des pertes. Il n’inclut pas les personnes toujours portées disparues, ni toutes celles qui sont décédées parce que les conditions de survie et les soins médicaux ont été détruits.
Au-delà du nombre sidérant de victimes, c’est tout le territoire qui a été détruit, à savoir plus de 80% des bâtiments, ¾ des routes et des égouts, 90% des infrastructures énergétiques, mais encore toutes les universités, la plupart des écoles et comme on le sait, même les hôpitaux. On manque de tout à Gaza, et en premier lieu d’eau potable et de nourriture. Dans ces conditions comment envisager l’avenir ?
Il est très difficile d’envisager un avenir radieux pour Gaza tant qu’Israël continue de tuer et de déplacer des populations, et de les empêcher de reconstruire leur vie. Les dégâts sont immenses, et les forces israéliennes continuent de contrôler certaines parties de la bande de Gaza et de restreindre les entrées de marchandises.
Gaza a besoin de réparations et d’un effort de reconstruction à grande échelle mené par les Palestiniens. Les habitants doivent pouvoir retourner en toute sécurité dans leurs foyers et sur leurs terres, et disposer des matériaux, de la nourriture, de l’eau, des fournitures médicales et de la liberté de circulation dont ils ont besoin pour se reconstruire. Cela passe par la levée du blocus et le retrait des forces israéliennes de Gaza.
Le désespoir qui règne parmi la population est bien réel, et nous ne devons pas idéaliser leur résilience ni leur demander d’endurer cette situation indéfiniment. Mais les Palestiniens n’ont pas renoncé à l’avenir. Lorsque je m’entretiens avec eux, je perçois leur détermination à se relever, à reconstruire et à vivre dans la dignité. L’espoir ne signifie pas prétendre que tout sera facile. Cela signifie croire que, si les massacres et les restrictions prennent fin, les gens pourront commencer à reconstruire leur vie.
La question va peut-être vous sembler étrange, mais en voulez-vous au Hamas et aux autres groupes responsables du 7-Octobre ? Les considérez-vous comme au moins en partie responsables de la situation actuelle ? Et qu’en est-il de la population de Gaza, de celle de Cisjordanie ? (Je rappelle ici que vous vivez en exil à Londres.) La présentation en septembre 2023 à l’ONU par Netanyahu de son plan IMEC de « Nouveau Moyen-Orient », les Accords d’Abraham, la situation gelée à Gaza avec le refus israélien de négocier quoi que ce soit : les dirigeants du Hamas avaient-ils un autre choix ?
Ma colère est dirigée contre l’occupation et le système qui a détruit la vie de ma famille et dévasté la Palestine. Je tiens Israël pour responsable du génocide et de la destruction qu’il a infligés à Gaza.
Cela ne signifie pas pour autant que les dirigeants palestiniens ou les groupes armés soient à l’abri de toute critique. Les Palestiniens doivent demander des comptes à leurs instances dirigeantes pour leurs échecs et pour les crimes qu’elles commettent. Le fait qu’il y ait occupation ne rend pas pour autant inévitable ou juste chaque décision prise par les dirigeants palestiniens.
Je pense qu’il faut faire la distinction entre la cause profonde et les symptômes. L’occupation est la cause profonde de cette injustice et d’une grande partie des souffrances qui en découlent.
Les décisions imprudentes et les agissements répréhensibles des Palestiniens doivent être abordés, mais ils n’effacent pas cette réalité et n’excusent pas les actions d’Israël. Ma colère vise l’occupation, et non un parti politique palestinien, même si je peux être en désaccord avec lui.
Si ce n’est peut-être lors de la Nakba, la Palestine a-t-elle connu des heures plus sombres que durant ces 3 dernières années ? Et la Cisjordanie doit-elle craindre le même sort que Gaza ?
C’est le cœur lourd que je dirais que ces trois dernières années ont constitué le chapitre le plus sombre de l’histoire palestinienne depuis la Nakba. Pour les habitants de Gaza, ce qui s’est passé est une nouvelle Nakba (la catastrophe). En termes de massacres et de destructions, son ampleur dépasse tout ce dont j’ai été témoin. La Nakba de 1948 a entraîné une dépossession massive et une perte de terres, et l’histoire ne peut se réduire à une simple comparaison. Mais les pertes humaines à Gaza ont été immenses.
Les habitants de Cisjordanie craignent de devoir eux aussi affronter un avenir marqué par des déplacements massifs et la dépossession. Je ne peux pas affirmer qu’Israël fera en Cisjordanie exactement ce qu’il a fait et continue de faire à Gaza, mais cette crainte est bien réelle car la mentalité politique israélienne reste la même : s’emparer d’autant de territoire palestinien que possible tout en y conservant le moins de population palestinienne possible.
L’expansion des colonies, les saisies de terres, les déplacements forcés et les mesures en vue de l’annexion modifient déjà la vie des gens et leur accès à leurs terres. Nous craignons que la situation ne s’aggrave et que davantage de Palestiniens soient chassés de leurs foyers.
Cette crainte n’est pas une prédiction de ce qui doit nécessairement arriver. C’est un avertissement concernant ce qui se passe actuellement et ce qui pourrait s’ensuivre si l’on laisse cette situation perdurer.
En guise de conclusion à cette première partie, quel message aimeriez-vous donner à nos lecteurs ? Tant de gens de bonne volonté détourne leur regard de Gaza parce que la situation dépasse ce qu’ils peuvent supporter et qu’ils se sentent impuissants… Y a-t-il encore de l’espoir en vous ?
Bien sûr, je garde espoir, malgré la désolation de ce moment et ce chapitre des plus sombres de ma vie. J’ai étudié l’histoire, et je sais que l’occupation et l’oppression ne durent pas éternellement. Lorsque les gens continuent de revendiquer leurs droits, et que d’autres se tiennent à leurs côtés, le changement est possible.
J’ai confiance en mon peuple, en les Palestiniens de Gaza et d’ailleurs, ainsi qu’en toutes les personnes à travers le monde qui ont à cœur la justice, la liberté et les droits de l’homme. Ils sont descendus dans la rue, ont fait entendre leur voix et ont refusé d’oublier Gaza. Le monde n’a pas oublié, et les Palestiniens n’oublieront pas leurs droits.
La liberté ne vient pas d’elle-même. Nous devons continuer à écrire, à nous exprimer, à revendiquer nos droits et à faire pression pour que les choses changent. Tant que nous persévérerons, je crois qu’un avenir fait de liberté et de dignité est possible.
Auteur : Ahmed Al-Naouq
* Ahmed Alnaouq, qui vit à Londres, est cofondateur de We Are Not Numbers, projet de témoignages de jeunes de Gaza. Son compte X.
17 octobre 2026 – Traduit et transmis par les éditions Demi-Lune.

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