Illustration : Tehran Times
Par Chris Hedges
L’erreur de calcul catastrophique de Trump concernant l’Iran et son refus d’accepter le caractère inévitable de la défaite nous précipitent vers une dépression mondiale et condamnent des millions de personnes à la souffrance et à la misère.
Le tout dernier bourbier américain au Moyen-Orient ressemble à ses anciens bourbiers dans cette région.
Tout comme les guerres en Afghanistan et en Irak, il repose sur une grave méconnaissance de nos adversaires, une incompréhension catastrophique des limites de la puissance impériale et l’absence totale de stratégie discernable.
Il fait gonfler les profits de l’industrie de la guerre, gaspille des milliards de fonds publics, s’aliène nos alliés et érode la puissance et le prestige mondiaux des États-Unis.
Les empires moribonds, gouvernés par des corrompus et des incompétents, sont aveuglés par le militarisme et l’orgueil. Ils sont incapables de décrypter le monde qui les entoure. Ils s’engouffrent dans des impasses autodestructrices — comme nous l’avons fait en Irak, en Afghanistan et, auparavant, au Vietnam — où l’aventurisme militaire aggrave les blessures qu’ils se sont eux-mêmes infligées.
La guerre contre l’Iran est un chapitre de plus de notre déclin précipité et, à terme, fatal.
La proposition de cessez-le-feu temporaire en 10 points de Téhéran — négociée par des médiateurs pakistanais et présentée aux États-Unis 40 jours après le début de la guerre contre l’Iran — équivaut à des conditions de capitulation.
Elle exige la fin des attaques américaines et israéliennes, y compris au Liban. Elle appelle au retrait des bases et installations militaires américaines de la région. Elle consolide le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz.
Elle refuse d’abandonner l’enrichissement d’uranium. Elle demande la fin des sanctions et l’abrogation des résolutions anti-iraniennes du Conseil de sécurité des Nations unies et de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
Elle exige enfin la libération des avoirs gelés — estimés à 100 milliards de dollars— et des réparations pour les attaques américaines et israéliennes.
C’est une humiliation trop amère pour que les États-Unis et Israël l’acceptent.
Quelques heures après la proposition iranienne, Israël — déterminé à saboter tout accord — a lancé une attaque aérienne dévastatrice contre le Liban.
L’attaque, qui s’est déroulée sur 10 minutes, comprenait le bombardement du centre de Beyrouth.
Elle a mobilisé 50 avions de chasse et 108 frappes aériennes qui ont largué environ 160 bombes, tuant 350 personnes et en blessant 1000 autres. Ce massacre éclair et non provoqué, connu sous le nom de « mercredi noir », rappelle avec force qu’Israël n’a aucune intention de laisser cette guerre prendre fin.
Avec des États-Unis qui ne sont pas prêts à admettre leur défaite et la soif de sang d’Israël, nous allons au-devant d’une période très difficile.
L’Iran a soumis une proposition actualisée la semaine dernière, que Trump a qualifiée de « totalement inacceptable ».
Mais l’Iran, grâce à son emprise sur le détroit d’Ormuz, peut se permettre d’attendre. Plus il maintiendra son blocus sur le trafic maritime — environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz — plus il infligera de souffrances à l’économie mondiale.
Il n’y a pas d’issue favorable pour les États-Unis.
L’obstination de l’administration Trump et la détermination d’Israël à reprendre ses attaques contre l’Iran garantissent que l’économie mondiale se dirigera tout droit vers une dépression mondiale.
La Banque mondiale prévoit une hausse de 31 % du coût des engrais azotés produits dans le Golfe et transitant par le détroit d’Ormuz cette année si la guerre se poursuit. Cela garantit une flambée des prix alimentaires.
Les pénuries paralysent déjà l’industrie et la production mondiales. Les chaînes d’approvisionnement mondiales, fragiles et interdépendantes, sont en train de s’enlisent.
Cet écosystème économique, comme l’Iran l’a montré, est facile à détruire. Il sera très difficile de le reconstruire.
L’Iran a subi des coups dévastateurs portés à ses infrastructures civiles et à son économie — notamment aux zones résidentielles, aux écoles, aux centres de santé, aux stations de police, aux églises et synagogues ainsi qu’aux installations énergétiques, aux usines de dessalement, aux aciéries et aux installations pharmaceutiques — ainsi qu’à ses moyens militaires, y compris une partie de sa marine, de son armée de l’air et de ses capacités de lancement de missiles. Il a subi des « frappes de décapitation » contre ses hauts responsables politiques et militaires dirigeants au début de la guerre, qui comprenaient notamment les assassinats du Guide suprême de la Révolution islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, du secrétaire du Conseil de défense national iranien, Ali Shamkhani, et du chef d’état-major des forces armées iraniennes, Abdolrahim Mousavi.
Aucun des objectifs américains et israéliens n’a toutefois été atteint.
La nouvelle direction iranienne — centrée autour du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) — est plus défiante et intransigeante que la direction précédente.
L’Iran maintient son contrôle sur le détroit d’Ormuz. Il prélève jusqu’à 2 millions de dollars pour chaque pétrolier qui le traverse.
Ces droits de douane — que l’Iran a instaurés dans le cadre de sa demande de réparations de guerre — doivent être payés en monnaie chinoise, ce qui s’inscrit dans une tentative de l’Iran, de la Chine et de la Russie de briser l’hégémonie du dollar américain.
L’Iran conserve également d’importants stocks de missiles et de drones ainsi que de l’uranium enrichi, qu’il a averti qu’il porterait à 90 % d’enrichissement s’il était à nouveau attaqué.
L’Iran est le grand vainqueur de l’opération « Epic Fury ». Trump en est le grand perdant. Le dilemme réside dans le fait que la propension de Trump à inventer sa propre réalité signifie qu’il est peu probable qu’il reconnaisse son erreur et négocie une issue à la débâcle qu’il a provoquée.
Sans l’accord du Congrès, Trump a déjà gaspillé, selon le Pentagone, au moins 29 milliards de dollars dans cette guerre, bien qu’une analyse de Stephen Semler, de Popular Information, estime ce chiffre plutôt à 72 milliards de dollars.
Le coût humain est déjà très élevé. Les frappes américaines et israéliennes ont tué plus de 3300 civils iraniens, dont au moins 221 enfants.
Plus de trois millions d’Iraniens ont été déplacés, aux côtés de plus d’un million de Libanais, en raison des bombardements et du nettoyage ethnique menés actuellement par Israël dans le sud du Liban.
Parallèlement, on compte plus de deux millions de Palestiniens déplacés à la suite du génocide à Gaza, ainsi que 1100 morts et 40 000 déplacés en Cisjordanie occupée.
Les pénuries de carburant et les perturbations de l’approvisionnement paralysent les pays d’Asie, la Thaïlande étant confrontée à des achats paniques et au rationnement dans certaines stations-service.
Le Vietnam et la Corée du Sud s’efforcent de s’assurer des approvisionnements alternatifs en pétrole brut et en carburant.
Le Japon, qui dépend du golfe Persique pour environ 95 % de ses importations de pétrole brut, a dû piocher à deux reprises dans ses réserves stratégiques depuis le début de la guerre en février.
La hausse du prix du gaz de pétrole liquéfié a entraîné une augmentation d’environ 7 % des prix du combustible de cuisson à usage domestique en Inde, mais une flambée d’environ 76 % dans le secteur commercial. Cela a entraîné des réductions de production et des pertes d’emplois dans le secteur de l’habillement et du textile en Inde, ainsi qu’au Bangladesh et au Cambodge.
On observe des pénuries d’hélium, d’aluminium et de naphta, qui transitent également par le détroit d’Ormuz. Ces pénuries ont entraîné des baisses de production, notamment chez les fabricants de micropuces, les entreprises de construction et dans le secteur de l’emballage plastique.
Les aciéries en Inde et les constructeurs automobiles au Japon ont réduit leur production.
Des dizaines de milliers de travailleurs à travers le monde ont déjà perdu leur emploi.
Les compagnies aériennes asiatiques, ainsi que de nombreuses compagnies du continent européen — notamment celles d’Allemagne, de Turquie et de Grèce — stockent du carburant supplémentaire dans leurs aéroports, réduisent leurs vols et augmentent les surtaxes en raison du doublement du prix du kérosène.
Les Émirats arabes unis — l’un des États les plus riches du monde, avec des fonds souverains totalisant plus de 2000 milliards de dollars — ont demandé aux États-Unis une « bouée de sauvetage financière en temps de guerre » à la suite des dommages causés par des missiles aux gisements de gaz et de l’arrêt du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, selon le Wall Street Journal.
Des millions de personnes, notamment en Asie et en Afrique, risquent de sombrer dans une extrême pauvreté à cause de la guerre, selon le Programme des Nations unies pour le développement.
Les États-Unis, qui sont un exportateur net de pétrole et de gaz naturel, ont été relativement épargnés par le choc mondial, bien que les prix de l’essence aient augmenté d’environ 40 % pour atteindre plus de 4,50 dollars le gallon.
Le prix moyen du diesel aux États-Unis a augmenté de près de 50 %, dépassant les 5,60 dollars le gallon. Mais ce n’est qu’une question de temps avant que l’effondrement de l’économie mondiale ne ravage les États-Unis.
L’administration Trump nous pousse vers une dépression mondiale, avec toute l’instabilité sociale et politique qui accompagne une crise financière catastrophique.
Trump est au désespoir. Il crache des menaces truffées d’insultes à l’encontre de l’Iran sur les réseaux sociaux, écrivant : « Ouvrez ce putain de détroit [d’Ormuz], bande de salauds de fous. » Il publie également des images générées par l’intelligence artificielle montrant l’armée américaine anéantissant l’armée iranienne.
Il a menacé de bombarder les Iraniens « pour les renvoyer à l’âge de pierre, là où est leur place », et fustige ses détracteurs en les traitant de traîtres :
« Quand les Fake News disent que l’ennemi iranien s’en sort bien, militairement, contre nous, c’est pratiquement de la TRAHISON dans la mesure où c’est une affirmation tellement fausse, voire absurde. »
Il a déclaré sur Truth Social : « Ils aident et encouragent l’ennemi ! »
Ces vociférations ont été suivies d’une image d’une carte où le Venezuela est recouvert du drapeau américain. La légende disait : « 51e État. »
Avant de partir pour la Chine, Trump a vomi : « Nous tenons l’Iran bien en main… Soit nous parvenons à un accord, soit ils seront anéantis. D’une manière ou d’une autre, nous sortirons gagnants. »
Ces divagations sont pathétiques et délirantes. Mais elles sont aussi inquiétantes.
Les États-Unis renforcent leurs effectifs dans la région.
Ils ont déployé le groupe amphibie Tripoli avec la 31e unité expéditionnaire des Marines — composée d’environ 3500 marins et Marines — en plus d’avions de transport et de chasse, ainsi que de moyens d’assaut et tactiques.
Ils ont déployé le groupe amphibie Boxer ainsi qu’environ 2500 marines de la 11e unité expéditionnaire des Marines équipés de chasseurs furtifs F-35B Lightning II, de MV-22B Osprey, d’aéronefs à rotors basculants et d’hélicoptères d’attaque.
Les États-Unis ont également envoyé environ 2000 parachutistes dans le golfe Persique et envisageraient, selon certaines informations, de renforcer ces forces avec 10 000 soldats supplémentaires.
Une reprise des bombardements, associée à une offensive terrestre même limitée, garantirait une guerre longue et destructrice. Elle permettrait peut-être d’atteindre l’objectif d’Israël — qui cherche à réduire l’Iran à l’état de pays en faillite par les bombardements — mais porterait un nouveau coup fatal à l’empire américain.
Une offensive terrestre sur l’île de Kharg — située à 25 km au large des côtes iraniennes et qui sert de principal terminal de stockage et d’exportation de pétrole du pays, traitant environ 90 % des exportations pétrolières du pays — provoquerait des ondes de choc dans l’économie mondiale.
Et si les troupes américaines tentent de s’emparer du territoire iranien, l’Iran déploiera son arsenal de missiles de croisière antinavires, de missiles balistiques, de drones sous-marins et de mines, rendant toute occupation mortelle.
Nous sommes dans une situation très grave.
La gestion de ce conflit dépasse de loin les capacités des bouffons de l’administration Trump. Ils préfèrent la misère et le carnage mondiaux à la défaite.
Lorsqu’ils seront confrontés à l’inévitable, ils auront laissé derrière eux des montagnes de cadavres.
La tragédie n’est pas que l’empire soit en train de mourir. La tragédie est que l’empire entraîne tant d’innocents dans sa chute.
Auteur : Chris Hedges
* Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain. Ancien correspondant de guerre, il est reconnu pour son analyse de la politique américaine ainsi que de celle du Moyen-Orient. Il a publié plusieurs livres, dont le plus connu est War Is a Force That Gives Us Meaning (2002), et le plus récent A Genocide Foretold - Reporting on Survival and Resistance in Occupied Palestine.
14 mai 2026 – Substack – Traduction : Chronique de Palestine

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