28 juin 2025 - Des milliers de Palestiniens marchent le long de la rue Rashid, transportant des sacs de farine, après l'entrée de camions d'aide humanitaire dans la zone de Zikim, au nord de la ville de Gaza. Plusieurs personnes venues chercher de l'aide ont été abattues par les forces coloniales israéliennes. Cette scène met en évidence l'ampleur de la crise humanitaire, alors que des habitants désespérés se battent pour obtenir des denrées alimentaires de base dans un contexte de génocide, de pénurie et de blocus permanent. Le même jour, au moins 38 Palestiniens ont été tués et des centaines d'autres blessés sur le site de distribution d'aide à Rafah. Depuis que la GHF, soutenu par Israël, a commencé ses opérations à Gaza, plus de 600 Palestiniens ont été tués et plus de 4000 blessés sur les sites de distribution d'aide - Photo : Yousef al-Zanoun /Activestills
Par Aliki Blaquière
Répondre à l’urgence, à la crise. Secourir. Sauver. Soulager. Réparer. L’aide humanitaire est une aide d’urgence et ponctuelle qui intervient lorsque les personnes ne peuvent plus subvenir à leurs besoins essentiels.
Mais pour les Palestiniens, l’aide humanitaire est, depuis longtemps, une substitution à leurs droits les plus fondamentaux. Le blocus total de Gaza imposé par Israël depuis presque 20 ans (2007) empêche la libre importation, exportation, et commerce avec l’extérieur.
La Cisjordanie se fait ronger: les terres, les sources d’eau, les arbres, même les herbes aromatiques, tout est confisqué aux Palestiniens. Dans ce contexte, le peuple devient dépendant de l’aide humanitaire qui, au lieu de « soulager la souffrance » n’a fait que la perpétuer.
Et Israël s’en est très bien accommodé : en tant que puissance occupante, la protection des habitants et la fourniture de tous les services essentiels à la vie devraient lui incomber.
Mais si une agence internationale s’en occupe à sa place, c’est toujours des économies en plus et des tracas en moins pour Israël.
Le statut quo a ainsi duré pendant des décennies : en toute impunité, les israéliens privent les palestiniens de leurs droits, pendant que les ONG financées par d’autres Etats s’efforcent de répondre aux besoins les plus urgents. Tel était le cas jusqu’en 2023.
Avec Israël, l’aide humanitaire est devenue meurtrière
Depuis, notre si chère aide humanitaire aux Palestiniens est passée du statut de substitution à celui d’instrument. Le gouvernement israélien s’en est servi comme outil de chantage pour arriver à ses fins.
La CIJ ordonne à Israël d’autoriser l’entrée de l’aide humanitaire à Gaza
En utilisant le prétexte des otages, par exemple, Israël a utilisé la famine comme arme de guerre, a bloqué l’entrée des camions transportant des couvertures, des tentes, des médicaments et en usant de ce chantage, Israël rend la vie impossible à Gaza.
Le refrain de ce chantage était repris partout dans le monde : rendez tous les otages, ensuite, on verra !
Et pour faire taire les trop mauvaises langues, une toute nouvelle organisation soi-disant humanitaire est créée pendant le génocide : la Gaza Humanitarian Foundation, qui se vante de distribuer de la nourriture mais qui a tué 859 personnes au moins, hommes femmes et enfants, tout simplement en tirant dessus lors des distributions.
L’aide humanitaire est désormais une arme de guerre en Israël.
En « échange » de la dernière dépouille d’otage, Israël a annoncé l’ouverture du passage de Rafah pour permettre aux blessés et malades de sortir de Gaza pour se faire soigner . L’annonce n’est pas suivie d’actes. Une semaine passe, dix jours, quelle différence ? Cela fait deux ans que rien ne passe par ici.
Lundi 2 février, l’ouverture de Rafah fait les grands titres, et dans sa très grande générosité, Israël laisse sortir 5 personnes de Gaza. Mardi, seize. Mercredi, hop, on referme.
Il y a plus de 20 000 personnes en attente de soins médicaux urgents. Il y a les milliers de Palestiniens en Egypte qui souhaitent rentrer à Gaza chercher leurs familles. Pour humilier davantage, les Palestiniens qui ont le « privilège » de passer n’ont le droit de rien emporter avec eux. Pas même des vêtements.
Israël ouvre et ferme le robinet de Rafah -le seul point de passage de Gaza vers le reste du monde- à sa guise, décide de ce qui entre ou pas, en invoquant sa propre « sécurité » comme raison pour interdire la grande majorité de l’aide prévue et stationnée dans des hangars du côté égyptien de la frontière.
Des générateurs pour un hôpital ? Trop dangereux. Des tuyaux pour acheminer l’eau ? Arme de guerre. Des couvertures ? On n’a pas de garantie qu’elles seront utilisées comme tel…
Imposer des organisations « humanitaires » qui servent des objectifs politiques et militaires
Et voilà que maintenant, après avoir interdit toute entrée d’aide, quelle qu’elle soit, depuis près de deux ans, après avoir utilisé la famine comme arme de guerre, Israël impose désormais aux ONG souhaitant poursuivre leurs missions à Gaza, des conditions pour le moins surprenantes :
- 1.reconnaître l’État d’Israël comme un « état juif »
- 2.fournir la liste et les coordonnées des donateurs privés
- 3.fournir la liste du personnel palestinien travaillant au sein de l’organisme
- 4.ne pas coopérer avec la Cour Internationale de Justice ou le Tribunal Pénal International.
Aider et secourir les habitants des territoires occupés serait donc contraint à un positionnement politique favorable à la puissance occupante, contraint à un renoncement au Droit International, contraint aussi à la mise en danger des employés locaux.
Car si Israël réclame la liste des membres du personnel palestinien, ce n’est pas pour leur envoyer des cartes de vœux, vous imaginez bien. Israël a tué plus de 900 travailleurs humanitaires depuis 2023, et plus de 1300 membres du personnel médical.
A compter de ce mois-ci donc, Médecins Sans Frontières avec 36 autres ONG sont expulsés de Gaza. L’UNRWA est détruite. Après plus de 10 ans en poste, Le Directeur de la délégation Israël-Palestine de Human Rights Watch vient de démissionner, face à la complicité des Etats qui ont crée et façonné le droit international.
Aveu de faiblesse ou dernier coup de massue ?
Un État sûr de sa légitimité n’a pas besoin d’être reconnu pour permettre à la nourriture ou aux médicaments de parvenir aux populations affamées. De même, un pays en paix avec lui-même n’oblige pas les organisations humanitaires à signer des engagements politiques avant de distribuer de l’aide.
Alors, ce qu’Israël fait à l’aide humanitaire, est-ce une démonstration de force ou un aveu de faiblesse ? Exiger une reconnaissance idéologique comme condition d’accès humanitaire n’est pas un acte de souveraineté, mais un acte d’insécurité. Le chantage qu’ils pratiquent sous couvert de « sécurité » est le signe d’une puissance coupable qui cherche à gagner du temps pour mener à bien son projet génocidaire.
Suspendre le travail des ONG est un acte de très mauvaise augure : même si leur apport était insuffisant, les actions humanitaires accomplissaient des tâches que personne d’autre ne pourra accomplir dans la situation telle qu’elle l’est actuellement.
Mais aussi devrions-nous être alarmés par l’absence de réaction concrète des autres Etats. L’Union Européenne se vante sur son site internet d’avoir distribué l’équivalent de 550 millions d’euros depuis 2023, et plus d’1,3 milliards d’euros depuis 2000.
On peut y trouver un rapport bien détaillé qui recense tous les besoins, tous les chiffres, le nombre d’écoles et d’hôpitaux détruits, le nombre d’enfants amputés, le nombre d’enfants sous-nourris, et encore beaucoup beaucoup d’informations.
Mais JAMAIS, pas une seule fois, ne pourra-t-on y trouver une mention des causes de cette catastrophe. L’impunité d’Israël est définitivement normalisée. Quand l’entrave à l’aide humanitaire n’entraîne aucune réponse concrète, l’on crée un précédent. Lorsque les précédents s’accumulent, ils deviennent la règle.
Tantôt vue comme un soulagement, tantôt comme un outil de domination néo-coloniale, l’aide humanitaire a toujours pour objectif d’apporter aux être humains les besoins essentiels pour survivre : médicaments, eau, nourriture, abris et habillement.
Mais en Israël, l’aide humanitaire est devenue un chantage, elle se négocie, se troque, se vend comme un projet immobilier.
Et en Palestine, l’aide humanitaire tue. Sa présence tue, son absence tuera encore davantage.
Pour rappel, le droit international humanitaire (DIH) — surtout les Conventions de Genève et leurs Protocoles additionnels — encadre très clairement l’aide humanitaire en temps de conflit armé. En bref:
- 1. Le droit à l’assistance humanitaire
- Les civils ont droit à recevoir une aide humanitaire lorsqu’ils manquent de biens essentiels (nourriture, eau, soins, abris).
- Affamer des civils ou les priver volontairement de secours est interdit.
- 2. L’obligation de laisser passer l’aide
- Les parties au conflit doivent autoriser et faciliter le passage rapide et sans entrave de l’aide humanitaire impartiale.
- Elles peuvent contrôler les convois (pour des raisons de sécurité), mais pas les bloquer arbitrairement.
- 3. Neutralité et impartialité de l’aide
- L’aide humanitaire doit être :
- Impartiale : fondée uniquement sur les besoins
- Neutre : sans prendre parti
- Indépendante : non soumise à des objectifs politiques ou militaires
→ Si ces critères sont respectés, les États ne peuvent pas refuser l’aide pour des raisons politiques.
- 4. Protection des humanitaires
- Le personnel humanitaire, médical et les installations (hôpitaux, entrepôts, convois) sont protégés par le DIH.
- Les attaquer intentionnellement constitue un crime de guerre.
- 5. Responsabilité des puissances occupantes
- Une puissance occupante a l’obligation légale d’assurer l’approvisionnement de la population civile.
- Si elle n’en est pas capable, elle doit autoriser l’aide extérieure.
- 6. Interdiction de l’instrumentalisation
- Utiliser l’aide comme outil de pression, de punition collective ou de chantage est interdit.
- La punition collective des civils est formellement prohibée.
Auteur : Aliki Blaquière
* Aliki Blaquiere est diplômée en Droit International Humanitaire, polyglotte et curieuse. « Je m'intéresse aux relations internationales et je milite au sein du collectif Palestine 12, entre autres. »
12 février 2026 – Transmis par l’auteure.

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