Le gouvernement américain s’acharne à persécuter l’étudiante Leqaa Kordia

Leqaa Kordia - Photo : via Mondoweiss

Par Sam Judy

Leqaa Kordia, emprisonnée depuis près d’un an, vient d’être hospitalisée suite à une crise d’épilepsie. Sa famille et ses avocats affirment qu’on lui fait subir des conditions de plus en plus difficiles pour la punir de son activisme en faveur de la Palestine et de sa foi.

L’hospitalisation, puis la disparition de la dernière manifestante de l’université Columbia ne sont que les derniers signes de la détérioration des conditions de sa détention.

Alors qu’elle approche d’une année entière de détention, Leqaa Kordia, 33 ans, manifestante de Columbia et défenseuse des droits humains palestiniens, a disparu pendant plus de 72 heures alors qu’elle était sous la garde de l’ICE, à la suite d’un incident médical vendredi dernier.

Le 6 février, Kordia a été hospitalisée à la suite d’une crise, probablement causée par un traumatisme crânien, dans les toilettes du centre de détention. Il a fallu attendre plus de 24 heures pour avoir la confirmation de son hospitalisation ; et encore deux jours avant que l’emplacement de l’hôpital ne soit divulgué à un journaliste du Dallas Morning News, sans aucune condition, alors même que le DHS avait refusé de communiquer l’emplacement de l’hôpital aux avocats et à la famille en invoquant des « risques pour la sécurité ».

« L’ICE a refusé de fournir des informations sur le lieu où elle était détenue, sur son état de santé et sur son pronostic vital, et n’a rien dit non plus à sa famille. Imaginez la terreur et la panique qu’on peut ressentir en apprenant qu’un être cher vient d’avoir une crise d’épilepsie alors qu’il est détenu par l’ICE ! Ces 72 heures ont donc été incroyablement stressantes et douloureuses pour sa famille », a déclaré Travis Fife, du Texas Civil Rights Project et de l’équipe de soutien de Kordia, à Mondoweiss, après le retour en détention de cette dernière.

« Il ne s’agissait pas d’un problème médical accidentel. C’était le résultat de 11 mois de privations quotidiennes pendant lesquels Leqaa a été détenue de manière anticonstitutionnelle par l’ICE. »
Travis Fife, Texas Civil Rights Project

Avant son hospitalisation, Kordia s’était plainte de plusieurs symptômes, notamment de la fièvre, des vertiges et des troubles cognitifs, probablement dus à la malnutrition. Hamzah Abushaban, le cousin de Kordia, venu de Miami, en Floride, pour lui rendre visite à Dallas, l’a rencontrée seul le dimanche précédent et a témoigné qu’elle était « mal nourrie » et « très malade ».

Manifestante de Columbia détenue par l’ICE, Leqaa Kordia raconte sa captivité

Dans une interview accordée à Mondoweiss, Abushaban a déclaré que, du fait de son franc-parler et de son ardeur à défendre les autres, sa cousine était de plus en plus mal traitée.

« C’est une personne très altruiste », a déclaré Abushaban. « Chaque fois qu’il y a une injustice à la prison, elle dit : « ce n’est pas normal », que ce soit pour la nourriture ou d’accès aux tablettes [informatiques], elle s’exprime, même si cela ne la concerne pas personnellement. Et le lendemain, comme par hasard, il lui arrive quelque chose de mal… Je pense que c’est une forme de représailles. »

Le centre de détention de Prairieland à Alvarado, au Texas, où Kordia se trouve depuis peu après son arrestation par le DHS le 13 mars 2025, serait surpeuplé, aurait des problèmes de plomberie et d’insalubrité alimentaire et, comme l’a affirmé Kordia, les dortoirs sont infestés de cafards. Elle a souffert d’éruptions cutanées et de diverses maladies et elle présente des symptômes de malnutrition depuis son incarcération. Elle s’est également vu refuser des aménagements religieux en tant que femme musulmane.

Le DHS/ICE n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Le centre de détention Prairieland à Alvarado, au Texas, est géré par LaSalle Corrections et sert de lieu de transfert pour les détenus de l’ICE dans tout le pays. Les détenus de cet établissement ont signalé des problèmes de plomberie, de surpopulation, d’hygiène médiocre et de nourriture de mauvaise qualité. (Photo : Sam Judy)

De plus en plus isolée

Avant sa disparition, le vendredi 30 janvier, Kordia s’était vu refuser la visite de deux députés démocrates du Texas, Abushaban et Salam Bhojani, qui s’étaient présentés au centre de détention de Prairieland. À leur arrivée, la police d’Alvarado, y compris son chef, les attendait avec jusqu’à huit véhicules dans le parking. Après avoir interrogé les deux hommes, la police a déclaré que les visites au centre de détention étaient annulées pour une durée indéterminée, sans fournir d’explication.

Kordia, qui était malade de la grippe, a été informée en même temps que les visites étaient annulées, bien qu’il y ait encore des visites, selon elle. Le personnel du centre de détention a déclaré à Kordia qu’il y avait des restrictions en raison de la présence de « plus de 200 manifestants à l’extérieur » à ce moment-là. En réalité, il y avait moins de dix personnes à l’extérieur, toutes membres de la famille ou membres des équipes de Kordia ou de Bhojani.

Kordia est en détention depuis plus de 330 jours. Elle attend actuellement une décision sur une requête en habeas corpus, déposée à la mi-septembre, ainsi qu’une décision finale sur sa caution, qu’un juge avait déjà ordonnée avant l’appel du DHS. L’équipe de soutien de Kordia, dirigée conjointement par le Texas Civil Rights Project, Muslim Advocates et CLEAR, a tenu une conférence de presse après la violation de son droit de visite.

« C’est comme les camps d’internement japonais, où les personnes d’un même pays sont prises pour cible. La religion de Leqaa et [ses liens avec] la Palestine… c’est pour cela qu’elle est prise pour cible. C’est évidemment injuste, et nous ne devons pas l’accepter. Si quelqu’un est pris pour cible, cela signifie que n’importe lequel d’entre nous peut l’être. »
Salman Bhojani, représentant de l’État du Texas, s’adressant à Mondoweiss au sujet de la persécution de Leqaa Kordia par le gouvernement américain.

Le député Bhojani fait partie des nombreux législateurs qui, au niveau fédéral comme au niveau des États, réclament la libération de Kordia. Plus de trente autres élus se sont prononcés contre son maintien en détention dans des lettres rédigées par le représentant Cory Booker et le représentant Bhojani lui-même.

En l’absence de Kordia, sa famille a dû faire face à des difficultés accrues, notamment en ce qui concerne la prise en charge de son frère handicapé et le soutien financier qu’elle apportait grâce à son emploi de serveuse.

« Nous tenons parfois nos amis et notre famille pour acquis », a déclaré Abushaban. « Mais lorsque vous retirez de la société une personne aussi sereinement efficace que Leqaa, cela a un impact énorme. »

Le cousin de Kordia, Hamzah Abushaban, photographié ici lors d’une interview dans le centre-ville de Dallas, a pris le rôle de porte-parole de la famille pour dénoncer sa détention. (Photo : Sam Judy)

Ciblée par le gouvernement américain

Abushaban a souligné que le gouvernement avait pris Kordia pour cible avec, pour preuve, la brève chasse à l’homme que la police a menée à l’échelle nationale en mars dernier, pour la retrouver. La police est même venue chez lui, à Miami.

Le combat pour la Palestine est notre combat à tous !

« Je suis dans la voiture avec mon manager, et un numéro commençant par 201 n’arrête pas d’appeler. Je le refuse, encore, encore et encore. Et mon manager me dit : « Mec, je ne pense pas que ce soit un appel indésirable. Tu devrais répondre », alors je réponds. Il ne me dit pas : « Bonjour, je suis untel ». Il me dit : « Connaissez-vous une certaine Leckay Carda ? Je réponds : « Vous vous êtes trompé de numéro, mec. » Et il raccroche », raconte Abushaban.

« Après, je reçois une notification m’informant qu’il y a des gens devant chez moi. Je regarde la caméra et je vois un groupe de types en tenue ordinaire, en jeans, rien qui indique qu’ils sont de la police, à part leurs grosses plaques d’identité. Mon père n’est pas un criminel, je ne suis pas un criminel, ma mère n’est pas une criminelle. Je vis avec mon petit frère, et ma petite sœur était à la fac de médecine. On est tous discrets, rien d’extravagant. Je me dis : « Pourquoi quatre types frappent à ma porte à huit heures du soir ? » C’était donc une chasse à l’homme à l’échelle nationale. »

Pendant que des agents rendaient également visite à la mère de Kordia dans le New Jersey, des agents du DHS ont été envoyés à Miami pour savoir si sa famille cachait Kordia ou savait où elle se trouvait. Après l’arrestation de Kordia, le compte bancaire de la famille a été brièvement gelé en raison de paiements effectués à des membres de la famille en Palestine. Abushaban affirme que seule la menace d’une action en justice lui a permis de retrouver l’accès aux comptes.

« Elle se bat simplement pour sa propre liberté et celle de la Palestine. Et c’est toujours son combat. Elle sait que sa petite victoire personnelle, qui consiste à sortir de prison ou à attirer l’attention sur cette affaire, est aussi une victoire pour la liberté de la Palestine à terme. Je pense que c’est ce qui lui permet de garder sa santé mentale, et c’est sa priorité… Elle ne s’est jamais vraiment considérée comme une militante. Elle veut simplement que nous ayons les mêmes droits que tous ceux qui vivent sur cette terre. »
Hamzah Abushaban, cousin de Leqaa Kordia, à propos de son statut de prisonnière politique.

Lorsque les agents ont déclaré que « New York » la « recherchait », Abushaban a supposé que Kordia avait manqué une audience au tribunal pour un délit mineur lié à une manifestation. Puis la famille a découvert qu’il s’agissait de son statut d’immigrante. « C’est là qu’il est devenu très évident, très clair, que le seul crime qu’elle avait commis était d’être palestinienne et de parler de la Palestine », a déclaré Abushaban.

Fife affirme que le gouvernement cible « avec détermination et sans aucun doute possible » Kordia et a souligné l’utilisation par l’État de sites sionistes de doxxing [1] dans le cadre d’un effort concerté visant à traquer les personnes qui soutiennent la Palestine, notamment Kordia.

« Non seulement le DHS a publié un tweet à son sujet en la qualifiant d’anti-américaine, mais il a également admis – comme l’ont précisé des hauts responsables du DHS dans une affaire au Massachusetts – qu’il s’appuyait sur des sites web tels que Betar et d’autres sites de propagande sioniste pour identifier les personnes sympathisantes de la cause palestinienne. »

« Il n’a jamais été aussi urgent de demander sa libération »

La famille et l’équipe juridique de Kordia, indignés par ses récents problèmes de santé et sa disparition, ont renouvelé et élargi leurs appels en faveur de sa libération. Dans une déclaration publiée le 9 février après le retour de Kordia en détention, Abushaban souligne le danger que court toujours Kordia.

« Bien que nous soyons soulagés que Leqaa soit sortie de l’hôpital, nous ne savons toujours pas comment elle va, ni ce qui lui est arrivé au cours des trois derniers jours. Elle est maintenant contrainte de retourner vivre dans les conditions cauchemardesques de la détention de l’ICE qui l’ont conduite à l’hôpital. Il n’a jamais été aussi urgent de demander sa libération », a déclaré Abushaban au nom de la famille.

Sadaf Hasan, un autre membre de l’équipe juridique de Kordia, a déclaré que sa disparition était « tout à fait conforme aux méthodes utilisées par l’ICE » pour « isoler, dissimuler et punir toute personne qui lui déplaît ». Fife a déclaré que ces évènements permettent de comprendre « à la fois l’inhumanité du traitement infligé à Leqaa en détention et le traumatisme émotionnel causé par la séparation familiale ».

Les inquiétudes concernant la santé de Kordia sont plus grandes que jamais. Même dans une interview accordée quelques jours avant l’hospitalisation de Kordia, Fife a décrit son état de santé comme sa principale préoccupation. Fife s’attend toutefois à de nouvelles difficultés avec l’arrivée du mois sacré du ramadan, vers le 18 février.

« Je suis inquiet parce qu’elle souffre déjà de malnutrition avant même le début du ramadan. Comment va-t-elle pouvoir pratiquer sa religion ? », a déclaré Fife à Mondoweiss. « Elle souffre énormément de la faim, même sans respecter le calendrier de jeûne plus strict imposé par le ramadan. »

La libération sous caution de Kordia continue d’être entravée par les appels juridiques du DHS, mais sa demande de libération par voie d’habeas corpus [2] suit son cours, et son équipe affirme que le juge pourrait toujours ordonner sa libération à tout moment.

« Répondre aux appels téléphoniques, répondre aux demandes de commentaires de la presse, faire face à la pression publique, vous savez, c’est une lourde charge supplémentaire », a déclaré Fife. « Les mesures d’application de la loi en matière d’immigration se sont terriblement renforcées et c’est évidemment très inquiétant. Mais l’énorme opposition publique à ces mesures a, je pense, vraiment amené les gens à remettre en question certaines idées fondamentales concernant le pouvoir que nous avons accordé au DHS et à l’ICE, en particulier en tant qu’agence subsidiaire du DHS. »

Notes :

  • [1] Le doxing, ou doxxing, comme il est parfois orthographié, est le fait de révéler sur Internet des informations permettant d’identifier quelqu’un. Ces informations sont ensuite diffusées dans le public, le tout sans la permission de la victime.
  • [2] Le habeas corpus est un principe juridique fondamental qui protège la liberté individuelle en permettant à un individu de contester la légalité de sa détention devant un tribunal.

10 février 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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