Palestine occupée : revenir aux réalités !

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Devant le mur d'apartheid - Photo : ActiveStills.org
Omar KarmiLa démission d’un gouvernement et la destitution d’un parlement – dans l’unique but de renforcer la position d’un président – n’inspirent pas confiance.

De fait, la position de l’Autorité palestinienne est plus faible qu’elle l’a jamais été en 25 ans d’existence. Son dirigeant, Mahmoud Abbas, essaie de démontrer sa validité et sa légitimité. La division palestinienne entre le Fatah d’Abbas et le Hamas est plus grande que jamais, et il n’y a aucune alternative viable à l’heure actuelle.

Israël se croit, depuis toujours, tout permis dans le processus de paix, et ni la stratégie de négociations du Fatah, ni la résistance armée du Hamas n’ont réussi à enrayer ni infléchir sa politique. En réalité, la question de la Palestine n’est une priorité que pour les petits partis dans les élections générales qui auront lieu dans quelques mois en Israël.

Et sur la scène internationale, les acteurs régionaux et internationaux n’ont pas réussi à profiter de la brèche laissée par les États-Unis qui ont perdu toute crédibilité comme médiateur (aujourd’hui, ils mènent même leur diplomatie sur Twitter) à cause de leur éternel parti pris en faveur d’Israël qui est devenu une orthodoxie politique paralysante avec Donald Trump.

On est donc à un moment critique pour l’Autorité palestinienne, une institution qui devait au départ enfanter un État mais qui pourrait bien entrer dans sa phase terminale sans s’être approché de cet objectif.

Et c’est un moment critique pour les Palestiniens en général, trahis par leurs dirigeants, divisés entre eux, niés par les Israéliens, et oubliés par la communauté internationale.

La désunion

Le 29 janvier, le gouvernement du premier ministre de l’AP, Rami Hamdallah, qui était au départ, en 2014, un gouvernement d’unité composé de technocrates et soutenu par le Fatah d’Abbas et le Hamas de Gaza, a présenté sa démission.

C’était le second volet d’un processus permettant à Abbas de former un nouveau gouvernement. Le premier avait été la dissolution du Conseil législatif palestinien en décembre dernier et l’appel à de nouvelles élections législatives.

Le Hamas avait condamné la première décision qu’il considérait comme une tentative d’Abbas pour établir un « gouvernement séparatiste ».

Il a contesté la validité de la deuxième décision (qui s’origine en partie dans la colère du Fatah de voir son désir de célébrer l’anniversaire de la fondation de Gaza contrecarré par le Hamas) et a déclaré qu’elle ne ferait que nuire aux efforts d’unité.

Le Hamas a d’ailleurs déclaré à plusieurs reprises qu’il était prêt à de nouvelles élections, présidentielles et parlementaires.

La décision de dissoudre le Parlement est largement symbolique. L’organe législatif n’a pas siégé depuis 2007, depuis que le Hamas a chassé les forces de l’Autorité palestinienne de Gaza suite au refus de l’AP de respecter les résultats des élections de 2006 que le Hamas avait remportées. Les lois ont été imposées par décret présidentiel depuis lors, et cela ne changera pas.

La décision d’Abbas le 6 janvier de retirer les agents de l’Autorité palestinienne du poste frontière de Rafah entre Gaza et l’Égypte est moins symbolique. Cette décision a contraint l’Égypte à fermer temporairement le poste, ce qui interdit à qui que ce soit de sortir de Gaza.

Des agents de l’Autorité palestinienne y avaient été déployés en novembre dernier dans le cadre des efforts de l’Égypte pour rapprocher l’Autorité palestinienne et le Hamas et adoucir le blocus israélo-égyptien de plus de 10 ans sur Gaza, blocus qui a provoqué l’effondrement de l’économie et terriblement augmenté la misère dans le territoire, et qui fait planer la menace d’une catastrophe humanitaire.

Leur déploiement avait permis d’ouvrir aux particuliers plus régulièrement ce poste frontière presque toujours fermé depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdulfattah al-Sisi en Egypte par un coup d’Etat en 2013. Après leur départ, le poste frontière est resté fermé pendant presque tout le mois de janvier avant d’être rouvert au début de ce mois.

La débâcle

L’AP a rappelé ses agents pour exercer une pression financière et politique sur le Hamas à Gaza, mais l’AP est également sous pression en Cisjordanie.

L’année dernière, les États-Unis ont suspendu leur aide financière à l’UNRWA, l’agence des Nations Unies qui s’occupe des réfugiés palestiniens. De plus, une nouvelle législation permettant aux citoyens américains de poursuivre les bénéficiaires étrangers de l’aide américaine pour complicité dans des « actes de guerre » a forcé l’AP à rejeter toute aide du gouvernement américain.

L’AP avait déjà rejeté la diplomatie américaine, après le coup de Trump sur Jérusalem, et le rejet de l’aide du gouvernement américain en était peut-être la suite logique. Toutefois, la loi de clarification antiterroriste n’a pas laissé beaucoup de choix à l’Autorité palestinienne qui a dû renoncer à des projets financés par l’USAID et l’agence de développement du département d’État, ainsi qu’au financement américain des forces de sécurité palestiniennes.

Pendant ce temps, Israël met les bouchées doubles pour profiter au maximum de la carte blanche sans précédent que lui donne cette administration américaine.

Le 28 janvier, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a annoncé qu’Israël s’opposerait à la prorogation de la Présence internationale temporaire à Hébron (TIPH), une mission de surveillance civile internationale honnie par les colons israéliens de la ville occupée de Cisjordanie.

Les rapports de la TIPH sont tenus secrets, c’est pourquoi les critiques pensent que la mission ne sert à rien. Mais des données ont filtré, comme cela arrive souvent, en décembre dernier.

Et personne n’a été extrêmement surpris d’apprendre que le seul rapport de la TIPH qui ait jamais fuité arrive à la conclusion, après 20 ans de surveillance, qu’Israël viole « gravement et régulièrement » le droit international à Hébron.

Le fait de ne pas prolonger le mandat de la TIPH a un sens symbolique. Le format actuel a été mis en place en 1997. Il y avait précédemment un autre format qui avait été mis en place en 1994 pour empêcher une réplique du massacre de 29 Palestiniens en prière par un colon israélien médecin militaire, Baruch Goldstein.

Cela a aussi un sens politique. Les administrations américaines antérieures ont toutes protégé Israël à l’ONU. Mais l’administration Trump a complètement lâché la bride à Israël qui ne fait même plus semblant de s’intéresser aux efforts internationaux pour rétablir la paix et la légalité.

La solitude

La construction de colonies de peuplement israéliennes atteint également de nouveaux sommets avec le projet d’Israël de couper la Cisjordanie en deux, ainsi que Jérusalem, dans le cadre du plan E1, originellement proposé par Yitzhak Rabin en 1995.

L’AP a essayé de lutter contre l’impuissance et le désintérêt croissant de la communauté internationale. Elle a obtenu la direction du Groupe des 77 (qui comprend actuellement 134 pays, dont la Chine), c’est le groupe Onusien qui comprend le plus de pays. Mais c’est surtout symbolique : qui connaît ce groupe ? Et même si on le connaît, pourrait-on nommer le pays qui a dirigé le G-77 avant l’AP (Égypte) ?

Les Palestiniens insistent aussi pour que l’Union européenne joue un rôle de médiateur plus actif. Mais sans grand résultat. Le président français Emmanuel Macron avait déclaré à plusieurs reprises que son pays présenterait son propre plan de paix si les États-Unis n’en proposaient pas : Les États-Unis ne l’ont pas fait. La France non plus.

L’UE reste le premier donateur de l’AP et les pays européens ont augmenté leurs contributions à l’UNRWA après que les États-Unis ont mis fin à leur financement. Mais la lassitude gagne, et si les pays européens arrivent à la conclusion que la solution à deux États qu’ils n’ont cessée de soutenir n’a pas d’avenir, pourquoi l’UE continuerait-elle à verser chaque année près d’un milliards de dollars à l’AP ?

IL y en a déjà qui soutiennent que le financement international doit tenir compte de l’absence d’horizon politique.

D’ailleurs le Washington Post lui-même officialise la situation en déclarant, ces jours-ci, que le processus de paix a échoué.

Mais est-ce que cela signifie que la partie est finie, et qu’Israël a gagné ?

Nouveaux horizons

Israël a un problème : plus il installe de colons, plus il s’approprie de terres. Plus il s’approprie de terres, plus il a d’ennemis chez les Palestiniens.

Avec plus de 620 000 colons installés actuellement en Cisjordanie, y compris dans Jérusalem-Est, la création d’un État viable et d’un seul tenant pour les Palestiniens est tout simplement devenue matériellement impossible.

Il reste donc trois options : évacuer les civils israéliens des territoires occupés (en appliquant le droit international), chasser les Palestiniens de Cisjordanie, y compris de Jérusalem (et entamer une nouvelle vague massive de nettoyage ethnique), ou prendre acte que les deux entités sont inextricablement liés et agir en conséquence.

Israël a eu 25 ans pour prouver qu’il est prêt à respecter le droit international, à mettre fin à son projet de colonisation civile dans les territoires occupés, à renoncer au contrôle de ces territoires et à laisser les réfugiés exercer leur droit au retour. Il n’en a rien fait.

Au cours de cette période, ce n’est pas seulement le nombre de colonies et de colons qui a augmenté. Il y a aujourd’hui presque autant, sinon plus, de Palestiniens dans le territoire historique de la Palestine, du Jourdain à la mer Méditerranée, que d’Israéliens.

L’éternel débat entre deux États ou un État a fait place à un débat entre trois États ou aucun état. Mais la réalité c’est que dans les faits il n’y a qu’un seul État : il a des frontières contestées et abrite deux peuples qui adhèrent largement à trois religions.

Israël a rendu impossible leur séparation sur le terrain. Personne – ni en Israël ni ailleurs – ne peut rien y faire. Et les vœux pieux et l’intransigeance n’y changeront rien.

Il ne reste plus qu’à décider du fonctionnement cet État unique.

L’odeur du café

Pour le moment, cet État fonctionne comme un État d’apartheid. Les Palestiniens vivent dans un système juridique différent de celui des Israéliens, et ils sont soumis à un contrôle absolu avec quelques nuances. Les Palestiniens de citoyenneté israélienne, les Palestiniens avec une carte d’identité de Jérusalem, les Palestiniens de Gaza ou d’Hébron vivent dans des conditions légèrement différentes. Pourtant, même si certains d’entre eux jouissent de plus de liberté que d’autres, ils ont tous moins de droits que les Juifs qui vivent autour d’eux.

Les états d’apartheid ne peuvent pas durer. Benny Morris – un historien qui a révélé la culpabilité d’Israël dans le problème des réfugiés palestiniens seulement pour se plaindre que cette première vague de nettoyage ethnique en 1948 n’avait pas été assez loin- a compris que la solution de deux États pour deux peuples avait été enterrée par les colonies israéliennes.

Voilà ses prédictions :

« Le régime d’occupation continuera à fonctionner. Les Arabes souffriront et les Juifs souffriront aussi (bien qu’un peu moins) », a écrit récemment Morris. « A la fin du processus, un état unique prendra forme. »

Les fervents partisans d’Israël le savent. « Combien de temps va durer le statu quo ? s‘est interrogé Daniel Kurtzer, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël. « Nous allons nous réveiller un jour pour constater que nous vivons dans un seul état. »

Le seul problème, c’est que, à l’instar de groupes de réflexion comme l’Institut israélien d’études de sécurité nationale (INSS), ils pensent que cela se produira « à la fin du processus », ou « un jour ». L’INSS, par exemple, met en garde contre le « glissement vers le scénario à un seul état ».

Mais il n’y a déjà qu’un seul État. Un état mal géré, certes ; un état dans laquelle un seul groupe de personnes a ses pleins droits, certes. Mais un État, selon la définition classique : contrôle des frontières et du territoire et affirmation du monopole de l’usage légitime de la force.

C’est un fait, quel que soit le mirage pour lequel le Hamas et l’AP pensent se battre, quelle que soit la réalité alternative dans laquelle Kurtzer pense vivre, quel que soit le « processus » que Morris croit voir, quel que soit le « défi » que les think tanks ont identifié.

C’est une réalité que les Palestiniens doivent affronter de toute urgence. Et la première chose qu’ils doivent faire, c’est de cesser de se chamailler entre eux pour un fantasme.

* Omar Karmi est ancien journaliste correspondant à Jérusalem et à Washington, DC, pour le journal The National, et il est rédacteur en chef adjoint de The Electronic Intifada.

12 février 2019 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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