Les musulmans doivent être à l’avant-garde de la lutte contre l’antisémitisme

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Hamid Dabashi - Photo : http://hamiddabashi.com/
Hamid DabashiJuifs et musulmans sont des victimes presque identiques de la haine raciste européenne.

Le 27 octobre 2018, un homme armé est entré dans la synagogue Tree of Life dans le quartier de Squirrel Hill à Pittsburgh, en Pennsylvanie, alors que les offices du matin de Shabbat avaient lieu. Il a tué 11 personnes et en a blessé sept autres. L’acte meurtrier était considéré comme l’attaque la plus meurtrière contre la communauté juive aux États-Unis. Le suspect, Robert Gregory Bowers, âgé de 46 ans, a été arrêté et inculpé au niveau fédéral de dizaines de crimes. Il était un raciste notoire avec des antécédents de discours de haine antisémite sur les médias sociaux.

En 2006, un jeune homme juif, nommé Ilan Halimi, a été kidnappé en France par un gang qui réclamait une rançon substantielle à sa famille, le « croyant riche, car il était juif ». Il a été torturé pendant trois semaines, puis retrouvé dans la banlieue de Sainte-Geneviève-des-Bois. Il est mort sur le chemin de l’hôpital. Plus tôt cette année, un arbre planté à son nom avait été coupé.

En Angleterre, le nombre record d’actes antisémites au cours des dernières années comprend : « un homme qui se dirigeait vers une synagogue quand de la nourriture lui a été lancée depuis une voiture, une femme qui s’est fait cracher à la figure dans un bus, une boulangerie vandalisée avec des graffitis antisémites et une brique jetée sur la porte en verre d’une synagogue ».

Les chiffres sont impressionnants et concernent toute l’Europe. Selon des experts, « l’antisémitisme est en forte augmentation en Europe », d’après un récent rapport du Guardian, alors que « la France signalait une augmentation de 74% du nombre d’infractions contre les juifs l’an dernier, et que l’Allemagne déclarait de son côté que le nombre d’attaques antisémites violentes avait grimpé de plus de 60% ». L’article dit également : « Les chiffres confirment les résultats de trois enquêtes européennes récentes montrant que les juifs se sentent davantage exposés à un risque et subissent une plus grande agression, alors que les discours de haine raciste et la violence se généralisent dans un environnement politique nettement plus violent dans ses discours et plus polarisé ».

Les racines profondes de l’antisémitisme en Europe sont très étendues et meurtrières. Entre une longue histoire de pogroms, en passant par les croisades et les horreurs de l’Holocauste – et une longue et terrible histoire entre ces périodes – les Juifs européens ont été le sujet constant de calomnies sans fondement, de vicieuses campagnes de diffamation, de mensonges et de rumeurs malhonnêtes, de théories conspiratrices sans retenue, le tout aboutissant à des massacres et finalement à un génocide sous l’Allemagne nazie. Dans aucun autre continent, pays ou culture, les Juifs n’ont été aussi brutalisés qu’en Europe.

Bien qu’aucun autre période ou continent ne soit totalement à l’abri de ce phénomène, l’antisémitisme est une maladie spécifiquement européenne, le christianisme européen étant le principal responsable des carnages provoqués. Les implications du pape Pie XII (1876-1958) pendant l’holocauste eu Europe lui ont valu le titre de « pape de Hitler ». Dans In Roots of Hate: Anti-Semitism in Europe before the Holocaust (Cambridge, 2003), William I Brustein présente un large éventail de racines religieuses, raciales, économiques et politiques de cette maladie européenne.

La critique du sionisme n’est pas de l’antisémitisme

L’antisémitisme est un fait horrible et les sionistes ont transformé l’antisémitisme en une fausse accusation encore plus horrible. Les exemples récents d’Ilhan Omar, représentante démocrate, et de Jeremy Corbyn, dirigeant du parti travailliste britannique, illustrent les abus constants et systématiques de l’accusation d’antisémitisme contre quiconque oserait faire entendre sa voix en faveur des Palestiniens, critiquerait l’histoire meurtrière du sionisme au cours de l’occupation et du vol de la Palestine.

Acceptez le vol sioniste de la Palestine et le massacre silencieux de Palestiniens, ou sinon vous serez qualifié d’antisémite par les sionistes. Ils enfourcheront ce cheval de bataille jusqu’à ce que leur campagne délirante finisse par s’échouer.

Sur la base de leurs positions publiques, ni Omar ni Corbyn ne sont antisémites. Ils critiquent simplement et calmement la politique israélienne et, dans le cas d’Omar, le pouvoir démesuré et pernicieux des groupes de pression sionistes aux États-Unis. Cela ne les rend pas antisémites. Cela les rend critiques à l’égard d’un projet colonial et de ses mécanismes propagandistes.

L’accusation d’antisémitisme n’est pas sans conséquence. Les sionistes savent ce qu’ils font. Ils lancent la charge de façon à faire taire, paralyser et neutraliser leurs opposants politiques. Longtemps cela leur a réussi, jusqu’à ce que leurs coups tordus finissent par être connus du monde entier.

Les sionistes prétendent que la création de l’État d’Israël a eu pour but de protéger les juifs contre la persécution. C’est clairement un mensonge. L’établissement de l’État d’Israël en Palestine, où les juifs avaient toujours vécu aux côtés des musulmans et des chrétiens, était un projet colonial européen qui, en tant que tel, a exacerbé la menace qui s’abattait sur les juifs.

Aujourd’hui, l’antisémitisme est réel et les sionistes ne sont absolument pas qualifiés même pour simplement le détecter, et encore moins pour le combattre. Les juifs sont les victimes de l’antisémitisme, alors que les sionistes en sont les bénéficiaires. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, librement et ouvertement choisi comme la plus haute figure politique des sionistes, est lui-même un infâme raciste qui s’appuie sur une vaste coalition faite d’autres racistes, y compris des antisémites comme le président Donald Trump.

Les sionistes ont transformé en arme l’accusation d’antisémitisme et cherchent à paralyser, punir et neutraliser ceux qui osent parler au nom des Palestiniens. Ce comportement très violent interdit aux sionistes de porter des accusations contre quiconque – même, et en fait en particulier – contre les véritables antisémites. Pour combattre l’antisémitisme, le protagoniste doit disposer d’une autorité morale. En tant qu’État raciste d’apartheid, Israël n’a pas cette autorité morale. En tant qu’idéologie de l’occupation raciste de la Palestine, le sionisme n’a pas cette autorité morale. En tant que défenseurs actifs, radicaux ou libéraux de cette idéologie du vol de terres, de l’occupation et du génocide progressif des Palestiniens, les sionistes n’ont pas cette autorité morale.

Crier au loup !

Les sionistes disposent de deux armes jusqu’ici meurtrières, mais toutes deux désormais totalement inutiles et obsolètes : leur stock énorme d’armes nucléaires et leurs procédés calomnieux à propos d’antisémitisme.

Que ce soit dans le journal Haaretz ou dans le New York Times où ils écrivent des articles d’opinion, ou quand ils réclament et exigent des milliards de dollars en armements de la part des États-Unis, les sionistes s’appuient sur ces deux armes : 1) ils sont l’unique pouvoir nucléaire dans leur région au service de l’empire, 2) lorsque quiconque ose leur dire qu’ils ne sont qu’un ramassis de racistes et de voleurs coloniaux européens volant la Palestine, ils se mettent à crier, comme le berger proverbial : « Au loup ! »

Ils ont si longtemps et tant de fois, tant de fois, crié au loup pour faire taire leurs adversaires politiques que personne ne leur accorde plus le moindre crédit aujourd’hui, même s’ils mettent le doigt sur une véritable manifestation d’antisémitisme.

Si ce n’est les sionistes, alors qui dispose de l’autorité morale nécessaire pour détecter et combattre l’antisémitisme ?

D’abord et avant tout, les juifs eux-mêmes luttent contre l’antisémitisme depuis longtemps dans l’histoire. Ils sont les victimes de cette maladie mortelle européenne. Ils ont payé lourdement et chèrement cette haine. Ils ouvrent la voie dans la bataille mondiale contre tous les types de racisme, et d’antisémitisme en particulier.

Peter Beinart a souligné à juste titre dans un article récent intitulé Détruire le mythe selon lequel l’antisionisme est antisémite, que « dans le monde entier, il est alarmant d’être juif – mais confondre l’antisionisme avec la haine des juifs est une erreur tragique ». C’est plus qu’une « erreur ». C’est un piège vicieux. Beinart n’est qu’un parmi les innombrables penseurs juifs critiques et progressistes, les organisations juives progressistes également qui ont ouvertement, hardiment et avec conviction argumenté contre l’assimilation de la critique d’Israël, voire du sionisme, à la haine des juifs.

Par principe, je ne suis pas d’accord avec un penseur critique qui déclare d’abord qu’il est juif avant de se lancer dans une critique d’Israël ou du sionisme. Je ne débuterai jamais ma critique de l’islamisme militant, de l’État islamique (ou ISIL), de l’Arabie saoudite ou de tout autre régime musulman au pouvoir, en déclarant d’abord: « Je suis un musulman ». Les juifs ont toujours été à l’avant-garde de toutes sortes de mouvements de justice sociale. Leur opposition à Israël ou au sionisme n’est pas une exception. Ce serait un succès de la propagande sioniste si nous identifions jamais le judaïsme avec le sionisme.

Des politiciens comme le président français Macron qui associent la critique du sionisme à l’antisémitisme ne font qu’étaler publiquement leur ignorance crasse sur les plans historique et intellectuel. Comme Azmi Bishara le souligne dans un essai récent, l’antisionisme est un phénomène essentiellement juif. Les juifs ont été à l’avant-garde du combat contre le sionisme. Dans son ignorance historique, son charlatanisme politique ou une combinaison des deux, Macron est en train de retourner les juifs contre eux-mêmes.

Les musulmans doivent être à l’avant-garde

Les musulmans ont le devoir moral et politique de se joindre aux juifs pour lutter contre l’antisémitisme. Les musulmans doivent être à l’avant-garde de la lutte contre l’antisémitisme, car l’islamophobie est l’autre face de la même maladie. Ni Israël, ni l’Arabie saoudite, ni aucun autre pays musulman de la planète Terre ne sont dans une position morale pour rejoindre les juifs et les musulmans dans cette bataille vitale.

Comme le montre l’horrible massacre de musulmans à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, le 15 mars, musulmans et juifs (ainsi que les Afro-américains et toute autre communauté que ces « blancs » considèrent comme des étrangers dans leurs colonies de peuplement) sont dans le monde entier les mêmes victimes des suprémacistes blancs racistes.

Depuis plus de 10 ans, je soutiens que l’islamophobie est la plus récente interprétation de la même alchimie qui a alimenté l’antisémitisme européen. Juifs et musulmans sont des victimes presque identiques de la haine raciste européenne. Historiquement, les juifs ont été victimes internes et les musulmans les victimes externes des Européens racistes. En Inde, au Myanmar et en Chine, l’élite islamophobe au pouvoir ne font que copier les racistes européens dans leurs pratiques.

La récente migration de musulmans en Europe a exacerbé cette haine et rechangé l’antisémitisme en islamophobie. Il est essentiel de garder à l’esprit le soutien européen à Israël, et la haine des musulmans est lié à cette politique. Les [Européens racistes] veulent que les juifs européens quittent l’Europe et aillent s’installer en Israël autant qu’ils souhaitent que les musulmans retournent dans leurs pays d’origine. La xénophobie européenne est fondée sur le même racisme que celui qui a donné naissance au nazisme.

Les juifs et les musulmans sont des alliés naturels dans cette lutte contre le racisme dans ses manifestations imbriquées d’antisémitisme et d’islamophobie. Les sionistes et les Européens racistes le savent. La fusion du sionisme et du judaïsme récemment mise en scène par Macron, est une mystification délibérée pour masquer le problème et empêcher une solidarité active de ces deux principales victimes de leur racisme.

* Hamid Dabashi est un professeur irano-américain titulaire de la chaire Hagop Kevorkian en Etudes iraniennes et Littérature comparée à l’Université Columbia de New York. Collègue et ami d’Edward Saïd, il poursuit sa réflexion critique dans le champ des études postcoloniales. Son compte twitter : @HamidDabashi

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17 mars 2019 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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