Le rôle du discours islamique dans la lutte contre le suicide

Photo : réseaux sociaux
Dr Samah Jabr, responsable de l'unité de santé mentale au ministère palestinien de la Santé, parle de la Journée internationale de lutte contre le suicide dans un programme animé par Nisreen Awad sur Voice of Palestine - Photo : réseaux sociaux

Par Samah Jabr

Une mère est venue me voir suite au suicide de son fils.

Elle avait consulté un cheikh – en l’occurrence quelqu’un qui prétendait être un guide religieux – pour trouver une consolation, mais ce qui lui a été répondu, c’est que quiconque se tue volontairement restera à jamais dans les feux de l’enfer. La mère, profondément choquée, est ensuite tombée dans une grave dépression.

Nous avons récemment appris que l’imam d’un village palestinien avait refusé de prier pour un jeune homme qui s’était suicidé et avait retardé son enterrement jusqu’à ce que quelques villageois moins rétrogrades se chargent d’enterrer le jeune homme eux-mêmes. Il est facile d’imaginer combien l’attitude de l’imam a pu affecter la famille en deuil.

Nous avons aussi occasionnellement écho de personnes présentant des symptômes psychiatriques et qui sollicitent un traitement auprès de «chefs religieux» – des imposteurs qui peuvent battre la personne pour « chasser le diable » et retarder un traitement médical approprié, au point que certains malades ont fini par se suicider.

Je ne dis pas que le suicide devrait être autorisé par la religion. Au contraire, je crois que l’interdiction du suicide est une excellente règle sociale pour la santé publique. Je reçois dans ma clinique, tous les jours, des gens très malades qui s’abstiennent de se suicider à cause d’une interdiction divine.

Ce à quoi je m’oppose, c’est à la diffamation de la personne qui s’est suicidée.

L’ostracisme qui frappe ceux qui se suicident impose la honte aux membres survivants de la famille. Il ne fait qu’aggraver leur peine et permet aux pensées suicidaires de certaines personnes de se développer en silence. Il convient de noter que les érudits en Islam recommandent que les personnes qui souffrent soient dispensées des obligations incombant aux personnes en bonne santé, et que les personnes qui se suicident aient droit à tous les rites religieux d’un enterrement musulman.

Le suicide : un point de vue médical

Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique que près de 800 000 personnes dans le monde se suicident chaque année, la collecte du nombre de suicidee dans les pays musulmans est généralement très faible. En Palestine, les statistiques nous font supposer que le nombre de suicides augmente chaque année – mais tous les suicides ou tentatives de suicide ne sont pas enregistrés. Les cas de mort violente à la suite d’accidents de voiture, d’overdoses de drogues et de certains actes désespérés de « résistance » à l’occupation peuvent être motivés par des idées suicidaires – et nous manquons de données fiables pour ces cas.

La confrontation aux conflits familiaux, le manque de soutien social, la solitude, les difficultés économiques et l’omniprésence de l’oppression, des traumatismes et du deuil rendent également plus probable la décision de se suicider.

En Palestine, malheureusement, nous manquons de lignes téléphoniques d’assistance spécialisées qui fourniraient un moyen important de prévention du suicide, et fourniraient en même temps une possibilité de collecte de données pour aider à la recherche de meilleures stratégies de traitement.

Un discours médical instruit de la religion

Le sociologue français Emile Durkheim a souligné le rôle de la religion dans le renforcement de la capacité à supporter la souffrance. Analysant les raisons pour lesquelles les suicides ont été rares dans les sociétés islamiques dans le passé, il cita le Coran: « Nous avons évalué la mort parmi vous, l’avons précipitée pour certains et retardée pour d’autres », concluant que rien n’est plus contraire à l’esprit général de la culture islamique que le suicide.

Olfa Mandhouj, professeur de psychologie à l’Université de Genève, explique que « dans les cas de suicide, la religion doit être intégrée dans le traitement », car la religion traite des questions morales et du sens de la vie et de la mort. Elle procure aussi de l’espoir aux gens, contrairement au sentiment de vide ressenti par la plupart des personnes aux prises avec des idées suicidaires.

Effectivement, avoir foi en un pouvoir supérieur et savoir donner du sens au monde ont tendance à rendre les problèmes personnels d’une personne moins écrasants.

Un discours religieux instruit de la médecine

La plupart des personnes qui pensent au suicide survivent malgré tout grâce au soutien de leur famille, de leurs amis et de professionnels de la santé. En Palestine, où les gens font confiance aux imams et au clergé, le conseil religieux peut être un support important pour les personnes risquant le suicide et peut également jouer un rôle clé pour éliminer la stigmatisation et apporter un soutien aux membres traumatisés de la famille. Dans notre société, de nombreuses personnes en souffrance psychologiques peuvent se tourner vers un cheikh ou une prédicatrice.

Il est important de savoir que la seule façon d’apprendre si quelqu’un envisage de se suicider est de le lui demander. Contrairement aux croyances dominantes, poser des questions sur le suicide n’amènera pas cette idée dans la tête de quiconque, ne se propagera pas de manière contagieuse à celui qui la pose. Au contraire, poser directement des questions sur les sentiments apporte un réconfort, prouvant que la personne qui interroge a relevé que quelque chose n’allait pas et écoute avec intérêt… Cela atteste que la personne questionnée n’est pas seule.

Il est également important que les personnes qui ne sont pas des professionnels de la santé mentale, dont les personnalités religieuses, n’imaginent pas que les individus qui envisagent le suicide amélioreront leur état sans y être aidés. Leur consacrer du temps peut leur sauver la vie. Écouter ce qui occupe leur esprit et leur donner l’occasion de parler est beaucoup plus utile que les sermons et les intimidations.

La famille et les personnalités religieuses ne devraient pas accepter de garder confidentiels les projets suicidaires de quiconque. La sécurité doit être la première préoccupation. En cas de doute, il convient de contacter la famille ou les amis de la personne en question pour s’assurer que cette dernière reçoit l’aide appropriée de spécialistes cliniques. Assurons-nous que la personne qui attend de l’aide sait que la porte reste toujours ouverte – car les idées suicidaires ne disparaîtront pas sans changements substantiels dans les conditions personnelles. Et bien que les personnes aux prises avec des pensées suicidaires puissent voir leur état s’améliorer, elles peuvent être de temps en temps être aux prises avec des pensées suicidaires. Il est important qu’elles sachent pouvoir à nouveau bénéficier de l’attention et des soins de professionnels, de conseillers religieux, de leur famille et de leurs amis.

Toute personne connaissant la vie sait à quel point il est difficile de fournir de l’aide à une personne qui envisage de se suicider, en particulier sur une longue période de temps. Il est donc essentiel pour les spécialistes de former des conseillers religieux, de les encadrer et de les soutenir afin qu’ils puissent apporter une aide efficace, et aussi afin de les protéger psychologiquement de traumatismes indirects.

Aller de l’avant

Des études ont démontrent que le discours religieux basé sur le réconfort atténue la dépression et l’anxiété, facilite la guérison et favorise la prévention du suicide en renforçant l’état moral et en donnant de l’espoir.

Au ministère de la Santé, nous conduisons un projet national pour mettre sur pied une stratégie globale de prévention du suicide, en cherchant activement à améliorer les politiques de prévention du suicide en sensibilisant mieux la communauté et en établissant un réseau avec l’ensemble des fournisseurs de services parmi les ministères et les institutions de la société civile, dont le clergé et les institutions religieuses.

Nous sommes persuadés que les imams et le clergé sont des partenaires cruciaux dans cet effort car ils bénéficient d’une grande confiance et parce que la littérature islamique recèle beaucoup de sagesse sur la guérison et l’espoir. Les responsables religieux dignes de ce nom peuvent amener la communauté à réconforter la famille du défunt en offrant des condoléances, en adaptant les prières pour aborder le sujet et en conseillant les proches pour traiter les émotions négatives qui surgissent naturellement dans de telles situations.

Afin que les responsables religieux contribuent aux initiatives nationales de prévention du suicide, il est urgent et déterminant d’introduire des cours de santé mentale et de conseil dans les institutions d’études religieuses, afin que les érudits religieux soient formés au conseil psychologique, soient familiarisés avec les complexités de la psyché humaine et capables d’aider les individus en désarroi à faire face aux difficultés qui défient la vie humaine.

A3 * Samah Jabr est psychiatre et psychothérapeute à Jérusalem, et Professeur adjoint de clinique, Université George Washington. Elle milite pour le bien-être de sa communauté, allant au-delà des problèmes de santé mentale. Elle écrit régulièrement sur la santé mentale en Palestine occupée. Son dernier livre paru en français : Derrière les fronts : Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation.

21 novembre 2019 – Middle East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah