Inde et Israël : une « love story » entre marchands de canons

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Destructions dans Gaza, décembre 2008 - Israël exporte aujourd'hui son savoir-faire meurtrier acquis sur des populations civiles sans défense - Photo : Oxfam New Zealand
Vijay PrashadSi vous pensez que le peuple indien fait de façon unanime bon accueil au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, c’est que vous avez été trompé.

Les médias dominants – tant en Inde qu’en Israël – se sont concentrés sur les communiqués de presse des bureaux des Premiers ministres et ont acheté des hameçons, des lignes et des plombs dans leur propagande bien orchestrée.

Il y a eu les visites obligées : au Taj Mahal, à l’ashram [ermitage] Sabarmati de Gandhi et au samadhi (mémorial) de Gandhi. Il y a eu l’ouverture d’un centre de technologie ainsi qu’une réunion avec des chefs d’entreprise.

Pourtant, non seulement les médias n’ont pas couvert le véritable but de la visite de Netanyahu, mais ils ont aussi ignoré les Indiens qui protestaient contre cette visite et qui appelaient à la solidarité avec la Palestine.

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Contrats d’armements

Au milieu de toute cette pompe et toutes ces cérémonies, ce que les médias ont omis de relever, ce sont les contrats d’armements que le Premier ministre indien Narendra Modi et Netanyahu ont discuté. L’Inde est un important acheteur d’armes israéliennes : entre 2012 et 2016, le pays a ingurgité 41% des exportations d’armes israéliennes.

Les réunions de « chefs d’entreprise » mentionnées dans les médias comprenaient des fabricants d’armes et des entrepreneurs en armement – des marchands de canons – qui, dans leurs costumes bleus et leurs cravates en soie, prétendaient qu’il était question d’affaires et non de guerre. Ce qui a été discuté lors de ces réunions était plutôt important.

En avril 2017, l’Inde et Israël ont signé un accord pour un équipement militaire d’une valeur de 2 milliards de dollars. Mais le 2 janvier dernier, le gouvernement indien a informé les compagnies d’armes israéliennes qu’il ne respecterait plus le contrat de 500 millions de dollars pour l’achat des missiles antichars Spike. Au cours de la visite de Netanyahu, cependant, il a été dit que l’affaire était de nouveau sur la table. Apparemment, Modi avait personnellement informé Netanyahu de ne pas tenir compte de la décision du 2 janvier.

Pour ce faire, Modi a dû s’opposer à l’organisme militaire de recherche et de développement de l’armée indienne, qui agissait conformément à la politique industrielle « Make in India » du gouvernement indien. Plutôt que de fabriquer des missiles antichar par ses propres moyens, l’Inde devra débourser pour importer de la technologie israélienne.

Les armes sont au cœur de la relation entre l’Inde et Israël. Tout le reste est secondaire. Il aurait toutefois été trop grossier de mettre l’accent sur les contrats d’armes. Modi et Netanyahu sont tous deux des bateleurs de foire. Ils connaissent l’art de la propagande. Réduire leur relation à un marchandage pour des offres d’armes ne pouvait convenir. Ils veulent être considérés comme des hommes avisés qui réunissent leurs pays pour un but plus élevé.

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Gandhi et la Palestine

Le Mahatma Gandhi a longtemps été mis à toutes les sauces en Inde. Un homme qui méprisait l’argent et détestait le profit capitaliste est honoré sur chacun des billets de banque en Inde.

En 1931, quand Gandhi a été interrogé sur la force militaire, il a répondu à un journaliste qu’il espérait qu’une future Inde aurait « la plus petite armée imaginable ». Et aujourd’hui, l’Inde dispose de la deuxième plus grande armée permanente dans le monde (après la Chine, avec les États-Unis à la troisième place)…

L’Inde, qui dépense 56 milliards de dollars par an pour ses forces armées, est le cinquième sur la liste des pays en termes de dépenses militaires (après les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Arabie saoudite). Suivi de l’Arabie saoudite, l’Inde est de loin le premier importateur mondial d’armements.

Que Modi ait accompagné Netanyahu à l’ashram de Gandhi sur la rivière Sabarmati, près d’Ahmedabad et qu’il l’ait emmené à son samadhi à Raj Ghat (où il a été incinéré), est une insulte au défunt leader anti-colonial indien. C’était une décision scandaleuse non seulement parce que ces hommes s’étaient réunis pour cimenter un marché d’armes, mais aussi à cause des opinions de Gandhi sur les Palestiniens – un peuple oublié par les médias aux ordres pendant le voyage de propagande de Netanyahu.

En 1938, Gandhi écrivait: « La Palestine appartient aux Arabes […] Il est injuste et inhumain d’imposer les Juifs aux Arabes ». Il écrivait comme un homme impliqué dans une lutte anti-coloniale. Selon lui, l’Europe ne pouvait tout simplement pas expulser les Palestiniens de leurs terres et, poussée par sa propre histoire d’antisémitisme, y imposer l’installation d’une population juive européenne.

En 1946, deux ans avant la formation d’Israël, Gandhi écrivait: « Pourquoi les Juifs devraient-ils compter sur l’argent américain ou les armes britanniques pour s’imposer de sur une terre qui n’est pas la leur ? Pourquoi recourir au terrorisme pour faire leur atterrissage forcé en Palestine? » Il avait à l’esprit des groupes comme la Haganah et l’Irgoun, qui utilisaient la violence contre les Britanniques et les Palestiniens, comme prélude à l’expulsion forcée des Palestiniens de leurs terres pendant la Nakba (catastrophe) de 1948.

Modi et son gouvernement n’ont rien dit sur le point de vue de Gandhi sur les Palestiniens lors de cette visite. En réalité, ce point de vue aurait été en opposition aux offres d’armement.

Manifestations

Des manifestations ont eu lieu à travers le pays contre la visite de Netanyahu. À New Delhi, le mouvement communiste et les groupes pro-palestiniens ont ouvert la voie avec un rassemblement de masse.

Prakash Karat, un dirigeant du Parti communiste indien (marxiste), a déclaré qu’en invitant Netanyahu, le gouvernement Modi « donne une légitimité à l’occupation de la Palestine par Israël ». Il a souligné que même lorsque le président américain Donald Trump s’est rendu en Israël, il s’est rendu en Cisjordanie. Quand Modi est allé en Israël l’été dernier, il a ignoré la Palestine. L’absence de toute mention de la Palestine au cours de ce voyage fait partie d’une politique visant à effacer la Palestine de la conscience politique indienne.

Netanyahu s’est rendu à Mumbai, où il a rencontré des acteurs et des producteurs de Bollywood. Au cours de la réunion, un selfie avec le Premier ministre israélien a été réalisé, mettant en vedette les acteurs Amitabh Bachchan, Abishek Bachchan, Aishwarya Rai et Vivek Oberoi et les producteurs Raj Nayak et Ronnie Screwvala. Tous souriaient à la caméra, sans se soucier d’être photographiés avec un homme faisant l’objet d’une enquête pour corruption en Israël et qui devrait être placé sur la liste des criminels de guerre par la Cour pénale internationale.

Mais tout le monde dans l’industrie cinématographique indienne n’a pas apprécié la visite. Anand Patwardhan, le réalisateur de documentaires primés, a décidé d’aller manifester contre Modi plutôt que de participer à la mascarade. Quand je lui ai demandé pourquoi il protestait, Patwardhan a très bien résumé ses raisons : « Selon toute vraisemblance, certains des grands noms de Bollywood se joindront au hit-parade de Modi-Netanyahu pour larguer la cause de la Palestine. Ce que vous devez savoir, c’est qu’il s’agit d’une alliance impie composée da’autocrates et militaristes d’une part, et de grands pontes du cinéma qui stockent illégalement leur énorme richesse dans des paradis fiscaux comme le Panama. S’attendre à ce qu’ils s’inquiètent de la justice pour les dépossédés, c’est trop demander. »

* Vijay Prashad est un historien, auteur et journaliste indien, directeur des Etudes Internationales au Trinity College. Il a dirigé la publication de « Letters to Palestine » (Verso). Il vit à Northampton.

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21 janvier 2018 – Al- Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine