Censurer les voix palestiniennes sur les réseaux sociaux est une politique délibérée

Rima Najjar (Deuxième à partir de la droite) lors d'un rassemblement avec Khalida Jarrar (G) et Mustafa Barghouti (C) sur le campus de l'Université Al-Quds, Abu Dis 2014 (fournie par Rima Najjar)
Benay BlendDans un article paru dans Telesur en décembre 2017, des journalistes citaient déjà l’observation de Glenn Greenwald selon laquelle l’augmentation de la répression militaire israélienne contre les citoyens palestiniens était accompagnée de ce qu’il appelait un « déchaînement de la censure » visant à supprimer autant de récits palestiniens que possible.

Dans un article plus récent intitulé « Censored and Surveilled » (Censurés et sous surveillance), les auteurs se demandent si les réseaux sociaux sont un « espace sûr » pour les Palestiniens, étant donné la probabilité que vous soyez arrêté et accusé d’ « incitation » pour avoir écrit quelque chose que le gouvernement israélien n’aime pas.

En quoi le cas du Dr Rima Najjar, interdite sur Quora, est-il différent ? Il est différent parce qu’elle se bat non seulement pour son droit à la liberté d’expression, mais aussi pour celui de tous les Palestiniens réduits au silence par ce que Telesur appelle « l’impérialisme des réseaux sociaux ».

Le 2 mai 2019, Rima Najjar, professeure palestinienne à la retraite de l’Université Al-Qods, et moi-même avons été bannies de Quora, où nous administrions conjointement deux « Spaces » consacrés à des sujets liés à la Palestine. Quora est une plateforme de questions/réponses sur les réseaux sociaux et « Spaces » sont des sites innovants similaires aux « Groupes » sur Facebook que Quora expérimente actuellement.

Rima Najjar se prépare maintenant à poursuivre Quora pour discrimination, car, comme l’écrit son avocate Rima Kapitan dans la lettre de règlement, l’interdiction de Mme Najjar repose uniquement sur « son plaidoyer pour les droits des Palestiniens de par son opposition au sionisme », et pour « le refus illégal qui lui est opposé d’accéder à un site public en raison de l’origine nationale du Dr Najjar ».

Au lieu d’intenter un procès, Mme Najjar a proposé (entre autres exigences) que Quora rétablisse son compte ainsi que le mien, qui a été interdit, non pas pour son contenu, mais simplement parce que j’ai soutenu le Dr Najjar et relayé un de ses billets.

Dans sa lettre juridique, Me Kapitan fait référence à la loi californienne d’hébergement public qui prévoit des structures d’accueil, avantages, moyens, prérogatives ou services égaux et complets dans toute entreprise de toute nature quelle que soit l’ « origine nationale ».

La loi couvre des sites internet comme Quora parce qu’il s’agit d’ « une sorte d’entreprise » qui relève du domaine de l’hébergement public. En outre, le titre II du Civil Rights Act de 1964 (loi sur les droits civils), qui renvoie souvent à la discrimination raciale et/ou sexuelle, comprend également comme catégorie « origine nationale ».

Lorsque Quora a banni le Dr Najjar le 2 mai, il l’a fait, selon Me Kapitan, en raison de son origine nationale : à savoir palestinienne.

Plus précisément, Quora a affirmé que Mme Najjar se livrait à un « discours haineux » pour avoir utilisé le terme « sioniste », parce qu’elle avait déjà écrit sur ce terme d’une manière moins que positive, violant ainsi la politique du « Soyez gentil, soyez respectueux » de Quora qui, en fait, est utilisée pour exercer une discrimination à l’encontre des Palestiniens, tolérant par contre ceux qui renient leur nationalité palestinienne.

Pendant le temps passé à Quora, le Dr Najjar a vécu ce que Me Kapitan appelle « une campagne concertée de harcèlement et de censure de la part des sionistes et des Israéliens » qui l’ont prise pour cible en raison du contenu de ses écrits. De plus, comme mentionné plus haut, cette campagne aurait pu être commanditée par le gouvernement israélien, car des journalistes ont fait état de son régiment de personnes rémunérées dont le seul travail consiste à attaquer quiconque défend un point de vue différent.

Par exemple, un écrit de Varda Epstein pour The Israel Forever Foundation, intitulé « Quora : The New Battlefront for Israel » (Le nouveau champ de bataille pour Israël) décrit comment elle, Epstein, « combat » les voix pro-palestiniennes sur les réseaux sociaux.

Epstein explique en utilisant tout du long des termes militaires:

« J’examine une question comme celle là et le mécanisme se met à tourner dans ma tête. Les doigts me démangent de taper sur mon clavier. Je veux répondre à cette question de telle sorte que mon parti pris en faveur d’Israël effacera le parti pris anti-Israël exprimé dans cette question. Parce que c’est la guerre, Habibi. »

Ici, Epstein met ses paroles en action. En réponse à une question demandant pourquoi il y a tant de violence entre Palestiniens et colons israéliens, elle dit :

« La question sert à affirmer une contrevérité : à savoir qu’il y a une sorte de réciprocité dans la guerre arabe contre les Juifs (voir : La guerre arabe contre les Juifs). Les Juifs n’attaquent pas les Arabes. C’est le contraire qui est vrai : Les Arabes attaquent les Juifs. »

Epstein nie ensuite l’existence même des Palestiniens :

« Le terme ‘Palestinien est aussi un élément de propagande, car il n’y a jamais eu d’état arabe souverain du nom de ‘Palestine’. Le terme n’est utilisé que pour délégitimer l’État d’Israël, l’État juif, et n’a en réalité aucune signification. »

Décrivant ce comportement, un article récent de Mondoweiss explique qu’Israël a lancé une nouvelle campagne de recrutement de « guerriers des réseaux sociaux » peu après que ses entreprises eurent été dénoncées pour précisément propagation de désinformation.

En effet, selon plusieurs rapports cités dans l’article, sur les réseaux sociaux, les Palestiniens peuvent s’attendre à recevoir un nombre stupéfiant de messages insultants dans un laps de temps très court. Sur Quora, je peux personnellement attester que cela est vrai non seulement pour les voix palestiniennes mais aussi pour leurs partisans juifs comme moi.

Malgré les obstacles, le Dr Najjar a passé beaucoup de temps à faire appel des décisions du modérateur et a écrit de nombreuses réponses bien documentées pour contrer la hasbara [propagande] citée ci-dessus.

Dans une récente entrevue avec Nada Elia de Mondoweiss, elle explique pourquoi elle a persévéré :

« J’écris sur Quora parce que j’ai le profond désir d’intégrer les droits des Palestiniens dans l’univers de Quora, sur la base des droits universels et du besoin de justice, d’égalité et de liberté pour tous. »

En gommant sa voix, Quora gomme sa nationalité, poursuit-elle, comme le fait Varda Epstein ci-dessus, dans un effort de nettoyage ethnique des Palestiniens pour faire place à l’État juif.

Après que le Dr Najjar eut reçu un avis d’interdiction permanente, j’ai publié un article qu’elle avait écrit sur Medium, récapitulant son expérience. Peu de temps après, j’ai reçu, moi aussi, un avis d’interdiction. De toute évidence, mon expulsion n’était pas due à mon propre contenu, mais à celui du Dr Najjar, qui, tout au long de ce processus, a été harcelée, interdite de publication et intimidée bien plus que je ne l’étais moi-même.

Je pense qu’il s’agit d’une question importante pour plusieurs raisons. Dans un article intitulé “Advocacy for Palestine on Social Media: An Instrument of Change,” (Plaidoyer pour la Palestine sur les réseaux sociaux : Un instrument de changement), Nour Odeh, explique qu’un tel travail est crucial pour les Palestiniens depuis de nombreuses décennies, et ceci depuis bien avant l’avènement des réseaux sociaux.

Avec l’introduction de cette plate-forme, cependant, l’Internet a fourni aux Palestiniens et à leurs partisans une précieuse solution autre que celle des grands médias qui font preuve de partialité dans leur couverture de l’occupation.

Néanmoins, Nour Odeh explique que l’utilisation croissante des « bots » ou comptes rémunérés pour intimider les voix pro-palestiniennes a rendu les choses difficiles, surtout depuis que l’armée et le gouvernement israéliens ont engagé des étudiants pour leur servir d’ « armée électronique ».

Que cela se soit produit sur Quora ou non, nous n’en sommes pas certaines, mais le nombre d’attaques par des auteurs sionistes était stupéfiant. Si le Dr Najjar gagne cette affaire, cette forme de harcèlement pourrait peut-être être maîtrisée par des politiques de Quora plus acceptables.

Tout aussi inquiétant, tandis que la hasbara sévit sur ces sites, elle pourrait contribuer à une augmentation des actes criminels non seulement contre les Palestiniens, mais aussi contre toutes les personnes de couleur. De plus, il semble que la désinformation se multiplie à un rythme alarmant, ce qui fait qu’il est difficile de rétablir la vérité.

Loin d’admettre la défaite, la lettre juridique du Dr Najjar à Quora pourrait créer un précédent pour les batailles juridiques à venir sur ces questions de liberté d’expression, et démontrer que les Palestiniens et leurs partisans ne sont pas prêts à tolérer la propagande qui se fait passer pour vérité. Sans des voix comme la sienne, des auteurs comme Epstein, qui est très prolifique, sont libres d’éliminer verbalement les Palestiniens du paysage.

Même si le Dr Najjar perd, cependant, cet incident offre l’occasion de faire connaître au public jusqu’où les propagandistes sont prêts à aller pour faire taire les voix opposées. Une véritable guerre est déjà menée contre les journalistes à Gaza, ainsi qu’au Mexique et au Honduras, pour ne citer que quelques exemples. Cela rend le cas du Dr Najjar d’autant plus urgent que c’est en partie grâce à des paroles comme la sienne que la lutte sera gagnée.

* Benay Blend a obtenu son doctorat en études américaines de l’Université du Nouveau-Mexique. Ses travaux universitaires comprennent Douglas Vakoch and Sam Mickey, Eds. (2017), “’Neither Homeland Nor Exile are Words’: ‘Situated Knowledge’ in the Works of Palestinian and Native American Writers”. (Douglas Vakoch et Sam Mickey, Eds. (2017), « ‘Ni la patrie ni l’exil ne sont des mots’:’Le savoir en situation’ dans l’œuvre des écrivains palestiniens et amérindiens’ « ). Cet article est une contribution de l’auteure à Palestine Chronicle.

11juin 2019 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB