« Nos impôts transforment les hôpitaux en fosses communes ! » « Les travailleurs e la santé exigent une Palestine Libre ! » - Photo : via al-Shabaka
Par Weeam Hammoudeh, David Mills, Bram Wispelwey, Osama Tanous, Rania Muhareb, Yara Asi
Le génocide fait peser sur la vie et la santé des menaces à la fois délibérées et prévisibles, qu’elles découlent de violences directes ou de la mise en place de conditions destinées à détruire un groupe. Pourtant, les sciences de la santé, dont la vocation première est de comprendre et d’atténuer les atteintes à la vie, à la santé et au bien-être, restent une ressource largement inexploitée pour instruire les faits, repérer précocement les processus génocidaires et, éventuellement, les enrayer.
Introduction
Le génocide est un processus d’élimination par lequel les auteurs cherchent à détruire un groupe, avec des conséquences dévastatrices pour la santé et le bien-être de la population.
L’article II, alinéa c), de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide définit clairement comme un acte de génocide le fait de « soumettre délibérément un groupe à des conditions d’existence devant entrainer sa destruction physique totale ou partielle », dès lors que cet acte est « commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».
À Gaza, la santé de la population a été directement prise pour cible par les politiques génocidaires israéliennes : du recours au siège et à la famine à l’anéantissement du système de santé. Malgré le lien manifeste entre le génocide et ses conséquences sanitaires, les sciences de la santé continuent de contribuer trop peu aux études sur le génocide.
De nombreuses associations et revues de santé publique et de médecine ont gardé le silence, relayé des récits fallacieux minimisant les réalités humanitaires et politiques du génocide à Gaza ou, dans certains cas, l’ont couvert en présentant les actes du régime israélien comme relevant de la légitime défense.
Au lieu de condamner sans réserve les bombardements d’hôpitaux comme des crimes, certaines revues médicales ont publié des articles et des commentaires qui en font matière à débat, justifiant les violences contre les civils par l’accusation selon laquelle les hôpitaux serviraient de « boucliers ».
Dans l’ensemble, la production scientifique dans le domaine des sciences de la santé reflète un paysage disciplinaire réticent à reconnaitre l’ampleur d’un génocide qui se déroule sous nos yeux, et plus encore à plaider pour qu’il soit immédiatement interrompu ou empêché.
Cette note de synthèse soutient que les sciences de la santé, qui englobent les comportements, les politiques et les systèmes de santé, ainsi que leurs effets, peuvent contribuer de manière décisive à recueillir et à interpréter les preuves nécessaires pour prévenir les génocides, poursuivre leurs auteurs en justice et les sanctionner.
Elle examine d’abord les liens entre santé et génocide, notamment dans le contexte du colonialisme de peuplement. Elle re-contextualise ensuite la manière dont la santé peut être prise pour cible comme une « technique de génocide », en mettant au jour des mécanismes récurrents dans des contextes qui semblent, à première vue, sans rapport.
Enfin, elle présente trois contributions possibles des sciences de la santé aux études sur le génocide : produire des preuves et des éclairages utiles aux démarches visant à établir les responsabilités juridiques, d’alimenter le débat public et la mobilisation, et de renforcer la prévention en anticipant les risques de génocide et d’autres crimes de masse.
Santé, génocide et colonialisme de peuplement
Le génocide ne se commet pas uniquement par le massacre de masse : il passe aussi par la destruction des conditions indispensables à la survie collective, de celles qui permettent de préserver la santé et la vie.
C’est en 1944 que Raphaël Lemkin, juriste juif polonais, forge le terme génocide. Pour lui, le génocide impliquait « la destruction des fondements essentiels de la vie des groupes nationaux, dans le but d’annihiler ces groupes eux-mêmes ». La destruction de la santé n’était pas, à ses yeux, un effet secondaire du génocide, mais l’une des « techniques » employées pour détruire un groupe.
L’objectif du génocide, soutenait-il, est la « désintégration des institutions politiques et sociales, de la culture, de la langue, des sentiments nationaux, de la religion et de l’existence économique des groupes nationaux, ainsi que la destruction de la sécurité personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité et même de la vie des individus appartenant à ces groupes ».
En tant que déterminant de la santé, le colonialisme de peuplement constitue un facteur de risque majeur de génocide.
Les deux phases du génocide définies par Lemkin, la destruction et le remplacement, rejoignent la définition que donne Patrick Wolfe de la logique coloniale de peuplement : l’élimination de l’Autochtone.
De fait, au cours des cinq derniers siècles, le génocide a été une tactique récurrente de cette entreprise d’élimination coloniale. La capacité du groupe visé à survivre est souvent affaiblie par un processus qu’Helen Fein, spécialiste des études sur le génocide, désigne comme le « génocide par attrition » : la « privation des conditions indispensables au maintien de la santé, entrainant ainsi une mortalité massive ».
Cette définition souligne en outre que les atteintes à la santé ne sont pas de simples conséquences du génocide : elles constituent l’une de ses techniques.
Les théories portant sur l’élimination des peuples autochtones dans les colonies de peuplement remontent au XIXᵉ siècle. Le géographe et zoologiste allemand Friedrich Ratzel forge le terme Lebensraum (espace vital) pour désigner ce qu’il percevait comme un instinct des populations humaines dominantes : étendre leur territoire et s’approprier les ressources nécessaires à leur subsistance aux dépens des autres.
Après avoir observé l’expansion de la frontière coloniale de peuplement en Amérique du Nord, Ratzel conclut que la lutte pour le Lebensraum était une lutte d’anéantissement. L’un de ses moyens les plus efficaces consistait à déplacer les populations, à les confiner dans des espaces restreints et à limiter leur accès à la nourriture et à l’eau. Ainsi, les populations visées périssaient en grand nombre, et pas seulement sous l’effet de tueries directes.
Comprendre le génocide de cette manière montre pourquoi la santé et les soins sont au cœur tant de la perpétration du génocide que des efforts déployés pour y résister, le documenter et, finalement, le prévenir. La destruction massive et continue du système de santé palestinien à Gaza par Israël en offre une illustration saisissante.
Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, a conclu que la destruction des hôpitaux de Gaza s’inscrivait dans la logique génocidaire d’Israël, qui « ignore délibérément leur rôle de centres indispensables à la survie de la société, pour les milliers de blessés comme pour tous ceux, bien plus nombreux, qui y cherchent refuge ».
Elle a également reconnu que le génocide à Gaza s’inscrivait dans « une phase d’escalade d’un processus colonial de peuplement et d’effacement de longue date… [qui] a asphyxié le peuple palestinien en tant que groupe — sur les plans démographique, culturel, économique et politique — dans le but de le déplacer, de le déposséder de ses terres et de ses ressources, puis d’en prendre le contrôle ».
Comme elle le soutient, le génocide se comprend mieux comme un processus et, dans le cas de la Palestine, comme l’aboutissement de plus d’un siècle de colonialisme de peuplement sioniste, y compris le système d’apartheid médical de longue date qu’Israël impose au peuple palestinien.
Avant que le régime israélien n’intensifie son blocus illégal de Gaza en 2007, Wolfe avançait que le colonialisme de peuplement pouvait servir d’indicateur du risque génocidaire et, ainsi, aider à prévoir et à prévenir le génocide.
Il observait que la situation en Cisjordanie et à Gaza était déjà comparable à celle du système américain des réserves et du ghetto de Varsovie.
Soulignant la portée prédictive de son analyse, Wolfe écrivait qu’il fallait « surveiller les situations où le colonialisme de peuplement s’intensifie » afin de prendre d’urgence des mesures pour empêcher le génocide. Près de vingt ans plus tôt, il qualifiait déjà la situation des Palestiniens de « cas particulièrement alarmant », anticipant ainsi les conditions actuelles et mettant en évidence la valeur prédictive et préventive de la grille d’analyse du colonialisme de peuplement.
En tant que déterminant de la santé, le colonialisme de peuplement constitue un facteur de risque majeur de génocide. Envisager le colonialisme de peuplement comme un cadre d’analyse en santé publique nous aide à reconnaitre et à analyser les outils et les techniques, sans cesse renouvelés, employés au fil du temps pour éliminer, déplacer et confiner les peuples autochtones.
Cibler la santé: une technique génocidaire
En septembre 2025, la Commission d’enquête internationale indépendante a conclu que la « destruction systématique et totale du système de santé à Gaza par le régime israélien, la privation de fournitures médicales imposée aux Palestiniens par le siège et le refus d’autorisations de sortie pour raisons médicales aux Palestiniens qui en avaient le plus besoin participaient de l’intention de détruire les Palestiniens de Gaza, en les empêchant de se soigner, de se rétablir et de vivre ».
Parallèlement, des responsables israéliens ont tenu des centaines de propos déshumanisants à l’égard des Palestiniens, constituant une incitation à la violence et au génocide.
De fait, de nombreuses preuves documentées attestent de la destruction de la santé des Palestiniens par le régime israélien, au moyen de schémas de violence auxquels d’autres régimes génocidaires ont eu recours.
L’entrave à l’accès aux soins – voire leur destruction pure et simple – n’est pas une simple conséquence involontaire du génocide, mais un acte délibéré de violence structurelle visant à détruire un peuple.
L’eau fut utilisée comme une arme lors du génocide des peuples Herero et Nama perpétré par l’Allemagne en Afrique du Sud-Ouest – l’actuelle Namibie – entre 1904 et 1908.
Largement considéré comme le premier génocide du XXᵉ siècle lié à un projet colonial de peuplement, cet épisode vit des soldats allemands occuper les puits « dans le cadre d’une stratégie d’anéantissement ».
Tout au long du génocide des Arméniens perpétré par les Turcs (1915-1923), les Arméniens furent victimes de déportations massives et tués par « fusillades, assassinats par des moyens médicaux, expériences médicales et d’autres moyens ». Des médecins turcs empoisonnèrent des enfants dans des hôpitaux et des écoles, et menèrent des « expériences avec du sérum contre le typhus » sur des patients arméniens, tandis que médecins et infirmiers étaient systématiquement pris pour cible.
Le massacre des communautés juives d’Europe [Holocauste] a révélé la complicité systématique du corps médical dans le génocide, mise au jour par la suite lors du procès des médecins de Nuremberg. Lemkin a identifié trois « techniques physiques » par lesquelles le régime nazi génocidaire a procédé à la destruction physique de groupes dans l’Europe occupée : les massacres de masse, la discrimination raciale dans l’accès à la nourriture et la mise en péril de la santé.
Cette troisième technique consistait à priver les populations des « nécessités élémentaires à la préservation de la santé et de la vie », notamment de l’accès aux médicaments et au combustible, et à créer des conditions préjudiciables à la santé, entre autres celles qui favorisaient la propagation des maladies.
À la suite de la Seconde Guerre mondiale furent adoptés le Code de Nuremberg de 1947, la Déclaration de Genève de 1948, qui consacrait les principes de l’éthique médicale, la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, ainsi que les Conventions de Genève de 1949, qui inscrivaient les dispositions visant à protéger les services de santé en temps de conflit armé, y compris sous occupation militaire.
Malgré la codification de ces normes et engagements, les processus génocidaires se sont poursuivis tout au long des XXᵉ et XXIᵉ siècles.
Les attaques contre les hôpitaux et les personnels de santé sont demeurées une constante. Ce fut notamment le cas lors du génocide rwandais de 1994, au cours duquel la plupart des hôpitaux et des cliniques furent endommagés, et plus de 80 % des professionnels de santé tués ou contraints de fuir.
Physicians for Human Rights (Royaume-Uni) a constaté que les établissements médicaux avaient été délibérément pris pour cible, en raison de « la croyance séduisante, mais généralement erronée, [des civils] selon laquelle les établissements médicaux étaient des lieux sûrs ».
L’organisation a également relevé qu’une technique de génocide consistait à « rechercher et tuer les survivants blessés des massacres précédents une fois qu’ils étaient commodément réunis dans les hôpitaux [en tant que] moyen efficace d’achever le travail ».
Les médecins qui résistaient et « refusaient d’exécuter les patients ou de les livrer » étaient, pour la plupart, tués.
Entre 1992 et 1995, les forces serbes de Bosnie ont pris pour cible la santé de la population et les conditions de sa survie collective pendant le génocide. Elles ont délibérément attaqué des hôpitaux, commis des viols systématiques et assiégé des villes. Le siège de Sarajevo a notamment consisté à « couper l’accès à la nourriture et à interrompre l’approvisionnement en eau de la population […] afin de la contraindre à partir ».
Au Darfour, dès 2004, des professionnels de santé ont alerté sur le risque de génocide, évoquant la privation de nourriture et d’eau, ainsi que des « attaques ciblées systématiques, une destruction massive des moyens de subsistance […], l’entrave organisée à l’aide humanitaire et la soumission délibérée des populations à des conditions propices à la mort par exposition aux éléments et par maladie ».
En 2005, la situation au Darfour a été déférée à la Cour pénale internationale (CPI), qui a inculpé le président soudanais alors en exercice, Omar al-Bashir, de trois chefs de génocide, entre autres crimes.
Malgré les particularités de chaque contexte historique ou actuel de génocide, les actes commis par les auteurs dans différents lieux et à différentes époques présentent un même fil conducteur : entraver l’accès aux soins ou les détruire purement et simplement. Il ne s’agit pas d’une conséquence involontaire du génocide, mais d’un acte délibéré de violence structurelle visant à détruire un peuple.
Sian Persad et Cheng Xu avancent que « les [difficultés] d’accès des groupes ciblés à une alimentation suffisante, à de l’eau potable, aux services d’assainissement et à d’autres services de santé essentiels – qu’il soit restreint ou entièrement refusé – s’observe dans presque tous les génocides recensés. Les victimes ne sont pas seulement contraintes d’entrer dans des chambres à gaz ou d’être conduites sur des lieux d’exécution : elles sont aussi laissées à mourir en masse, au fil du temps, dans des conditions parfaitement évitables, délibérément instaurées ».
Face à ces atrocités, des professionnels et des chercheurs en santé publique ont documenté les conséquences physiques et psychologiques du génocide, dans l’immédiat après-génocide comme des années, voire des décennies plus tard.
Les recherches menées sur le Rwanda, en matière de santé publique, montrent que les séquelles psychologiques du génocide persistent chez les survivants et leurs enfants ; d’autres travaux, portant sur des contextes plus larges, révèlent un risque accru de démence chez les survivants de génocide.
Dans l’ex-Yougoslavie, des analyses cliniques menées auprès de survivants ont mis en évidence une prévalence accrue de certaines maladies infectieuses et cardiovasculaires. De nombreuses études ont évalué l’état de santé physique et mentale des survivants de la Shoah, jusque plusieurs décennies après les faits.
Pourtant, la contribution des sciences de la santé aux études sur le génocide peut largement dépasser la documentation rétrospective de ces conséquences : elle peut aussi consister à examiner activement les schémas de préjudices à l’échelle des populations et les conditions structurelles qui les produisent.
Le rôle des sciences de la santé dans les études sur le génocide
Il est urgent d’adopter une approche partagée de santé publique pour comprendre le génocide, en reconnaissant que « le discours de la santé et de l’épidémiologie demeure partie intégrante des stratégies de destruction mises en œuvre par les responsables du génocide ».
Une telle approche permettrait de prendre en compte les conséquences sanitaires durables qui affectent les groupes visés tout au long de leur vie et qui se prolongent d’une génération à l’autre.
Une approche de santé publique attentive aux déterminants structurels de la santé permet de comprendre le génocide comme un processus plutôt que comme un évènement isolé. Un processus qui englobe des actes aussi divers que les déplacements forcés, la dépossession des terres, les violences individuelles et de masse, ainsi que les privations.
Cette approche reconnait également que le démantèlement des structures oppressives – et non la seule tentative de rétablir le statu quo antérieur au génocide – est une dimension essentielle de la justice due aux survivants.
Prévisibilité : préjudices réels et intention génocidaire
Les conséquences sanitaires les plus directes du génocide sont la mort et les atteintes graves à l’intégrité physique et mentale. À Gaza, certaines estimations indiquent que jusqu’à 10 % de la population a été tuée, blessée ou portée disparue depuis le début du génocide.
L’espérance de vie serait passée de 77,4 à 47,5 ans chez les femmes et de 73,7 à 35,6 ans chez les hommes.
En outre, le régime israélien a fait de l’incapacitation et de l’altération des capacités physiques une tactique génocidaire. Les estimations du nombre de blessés donnent une compréhension épidémiologique sommaire des préjudices directs, mais ne rendent compte ni de la complexité et de l’ampleur des blessures, ni des décès futurs, de la morbidité et des handicaps qu’elles entraineront.
En apportant des données sur les conséquences prévisibles de la violence, les sciences de la santé sont particulièrement bien placées pour contribuer à établir l’intention génocidaire.
Par conséquent, la prévisibilité inhérente aux méthodes des sciences de la santé est essentielle pour comprendre l’ampleur réelle des préjudices génocidaires et déterminer l’intention.
Ainsi, les fractures complexes consécutives à des blessures par écrasement ou les traumatismes pénétrants causés par des projectiles balistiques nécessitent l’expertise de médecins de différentes spécialités afin d’optimiser les résultats à long terme. Ces blessures présentent un risque élevé d’infection et d’autres complications, de douleurs chroniques, ainsi que de traumatismes psychosociaux et émotionnels.
À Gaza, des professionnels de santé ont documenté et témoigné de la nature et de l’ampleur des blessures révélatrices du génocide en cours perpétré par Israël. Leur travail comprend notamment des preuves radiographiques montrant que des enfants ont été pris pour cible par des snipers, ainsi que des observations déterminantes sur les tactiques et les armes employées pour commettre des actes génocidaires.
Les blessures, les incapacités et les besoins futurs en soins intensifs sont souvent prévisibles, non seulement à partir des tactiques militaires et des armes utilisées, mais aussi à partir des données probantes déjà accumulées dans les domaines de la médecine et de la santé publique. En fournissant des informations sur les conséquences sanitaires prévisibles, voire inévitables, de la violence, les sciences de la santé sont particulièrement bien placées pour contribuer à établir l’intention génocidaire.
La santé des individus comme des communautés nécessite non seulement l’accès aux soins médicaux, mais aussi des déterminants sociaux et structurels de la santé favorables.
Tout au long du génocide en cours à Gaza, la plupart des infrastructures fournissant des services essentiels aux Palestiniens – notamment les points d’accès à l’eau potable, les établissements de santé et d’enseignement, les installations d’assainissement et d’hygiène, ainsi que les abris – ont été partiellement ou entièrement détruites, avec de graves conséquences sanitaires résultant du génocide.
La propagation des maladies transmissibles en est un exemple. L’épidémie de poliomyélite à Gaza – dans une population où le taux de vaccination des enfants était de 99 % avant octobre 2023 – montre comment la destruction des services de santé publique a créé des conditions propices à la propagation de maladies, d’une manière entièrement prévisible au regard des connaissances établies en matière de prévention.
L’épidémie de méningite chez les enfants constitue un autre résultat prévisible de la destruction des infrastructures de santé publique, des déplacements de masse et de la malnutrition liée à la famine.
Le syndrome de Guillain-Barré (SGB) – une affection rare, paralysante et potentiellement mortelle – a également été associé à des épidémies de maladies infectieuses dans des contextes de conflit. Dans ces situations, où les systèmes de surveillance couvrant l’ensemble de la population ont été perturbés, des clusters de cas de SGB peuvent indiquer une intensification de la transmission de maladies infectieuses, comme cela a été observé à Gaza.
Les effets prévisibles des munitions toxiques sur la santé de la population, ainsi que les conséquences de la destruction des terres agricoles, des écosystèmes et de l’environnement, constituent des éléments supplémentaires pertinents pour évaluer l’intention génocidaire d’imposer des « conditions d’existence calculées pour entrainer la destruction physique totale ou partielle » d’un groupe.
La recherche en santé publique est essentielle pour anticiper les conséquences sanitaires des violences génocidaires, les documenter et les analyser dans de multiples domaines, mais aussi pour réfuter les campagnes de mésinformation et de désinformation visant à les dissimuler.
Le régime israélien et ses alliés se sont empressés de mettre en doute l’exactitude des taux de décès et de blessures rapportés par le ministère de la Santé (MoH) de Gaza.
Ces données ont révélé non seulement qu’un très grand nombre de Palestiniens avaient été tués, mais aussi qu’un nombre important de femmes et d’enfants avaient été assassinés, ce qui concorde avec le recours à une violence indiscriminée.
En décembre 2023, un commentaire publié dans The Lancet a souligné l’exactitude historique des données de mortalité du MoH, puis une autre étude a confirmé ce constat en janvier 2024.
En février 2025, The Lancet s’est appuyé sur les données hospitalières du MoH, des enquêtes et des avis de décès publiés sur les réseaux sociaux afin d’estimer plus précisément le nombre réel de morts à Gaza. Les chercheurs ont conclu que le seul bilan des décès dus à des traumatismes pourrait être supérieur de 40 % aux chiffres rapportés par le MoH, apportant ainsi un éclairage supplémentaire sur l’ampleur des violences génocidaires qu’Israël continue d’infliger.
Recours à des méthodologies interdisciplinaires adaptatives
Bien que Gaza ait souvent été décrite comme le premier génocide retransmis en direct dans le monde, il a été difficile de documenter intégralement les évènements sur le terrain.
Le régime israélien a tué ou mutilé plus de 270 journalistes palestiniens et plus de 1500 professionnels de santé, tout en empêchant les médias internationaux d’entrer à Gaza. Pourtant, au-delà des témoignages et des expériences personnelles des médecins et des professionnels de la santé publique, les chercheurs en santé publique ont adapté leurs méthodes afin de documenter le génocide en cours.
La santé publique mobilise diverses données et méthodes d’analyse pour examiner les conditions qui influent sur la santé des populations. Lorsque le régime israélien a restreint l’accès à Gaza, renforçant ainsi son siège illégal, les chercheurs ont adapté des méthodes utilisées dans d’autres contextes de conflit pour évaluer les effets des destructions militaires sur la santé.
Ces adaptations comprennent des méthodes géospatiales qui s’appuient sur des sources telles que l’imagerie satellitaire, les cartes et les données GPS afin de documenter et d’analyser des évènements ayant des conséquences sur la santé publique.
Démanteler les structures oppressives – plutôt que de simplement tenter de rétablir le statu quo d’avant le génocide – est une dimension essentielle de la justice pour les survivants.
Plusieurs groupes ont utilisé ces méthodes géospatiales pour documenter la destruction des infrastructures essentielles à l’approvisionnement en eau, à l’assainissement, à l’éducation et aux soins de santé.
Une étude combinant des données satellitaires et des méthodes statistiques inférentielles a révélé que les dégâts se concentraient autour des infrastructures liées à l’eau, à la santé et à l’éducation, plutôt que d’être répartis au hasard.
Ce schéma est incompatible avec ce que l’on s’attendrait à observer en cas de dommages collatéraux dus à des opérations militaires visant à éviter les infrastructures protégées par le droit international humanitaire.
Au-delà des attaques directes bien documentées contre des hôpitaux, des chercheurs ont également analysé des images satellitaires afin d’évaluer la proximité des cratères de bombes par rapport aux hôpitaux et de déterminer s’ils se trouvaient dans le périmètre des explosions où celles-ci provoquent « mort et destruction ».
L’analyse des schémas que dessinent des milliers d’attaques contre des infrastructures, d’assassinats et de massacres pris individuellement aide à distinguer la destruction systématique des préjudices isolés ou collatéraux, et fournit des éléments utiles pour établir l’existence de violences génocidaires systématiques.
À cette fin, Forensic Architecture a eu recours à des méthodes telles que la modélisation 3D, la télédétection, le regroupement d’informations tirées de l’actualité et l’analyse spatiale, afin de comprendre plus en profondeur, le caractère systématique des attaques contre les professionnels de santé, les infrastructures médicales, ainsi que leurs effets sur la santé et le bien-être des Palestiniens à Gaza.
Prévoir et prévenir le risque de génocide
La santé publique est particulièrement apte à évaluer les facteurs de risque associés à de nombreuses menaces pour la vie, dont le génocide est l’une des plus extrêmes. Pourtant, la contribution des sciences de la santé la moins mise à profit dans l’étude du génocide concerne leur rôle dans la prévision et la prévention.
Une étude ayant examiné des publications universitaires, des journaux, des témoignages et des transcriptions judiciaires portant sur des génocides historiques a conclu que les facteurs de risque sociétaux du génocide incluent « un gouvernement totalitaire, des idéologies exclusionnistes, un conflit armé, des difficultés économiques et l’inaction des États témoins ».
Repérer ces facteurs de risque peut contribuer à faire reconnaitre suffisamment tôt les situations qui présentent ces caractéristiques, avant que les violences génocidaires ne puissent s’intensifier, et dans une optique de prévention.
Bien que ces facteurs de risque se manifestent souvent dans les processus politiques, les spécialistes et les professionnels de santé constatent fréquemment, chez leurs patients et dans leurs communautés, les premières conséquences de la guerre, de la pauvreté, de l’autoritarisme et de l’exclusion sociale.
Ils peuvent ainsi contribuer à repérer des tendances alarmantes susceptibles d’annoncer des atrocités de plus grande ampleur.
La racialisation et la déshumanisation systématique sont de plus en plus théorisées et reconnues comme des facteurs contribuant à des indicateurs de santé défavorables des Palestiniens dans leurs territoires fragmentés. C’est le cas en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, à Gaza et parmi les citoyens palestiniens d’Israël, qui ont une espérance de vie plus faible, des taux de mortalité infantile plus élevés et un état de santé moins favorables que leurs homologues juifs israéliens.
Ces disparités sont déterminées structurellement par les politiques et pratiques institutionnelles d’un système d’apartheid.
Comprendre ces déterminants structurels – notamment la manière dont la fragmentation est utilisée comme outil central du régime d’apartheid colonial de peuplement israélien – fournit un fondement théorique pour cerner les causes profondes de la mauvaise santé des Palestiniens et élaborer des interventions efficaces à l’échelle de la population en vue de parvenir à la justice en matière de santé.
Les cadres de santé publique offrent les structures organisationnelles et explicatives nécessaires pour comprendre les conséquences à court et à long terme du génocide sur la santé. Qu’il s’agisse de documenter ces conséquences et d’étayer les éléments de preuve ou de prévoir le risque de génocide, les sciences de la santé peuvent contribuer de manière systématique aux études sur le génocide et étayer les arguments juridiques, le débat public et l’action politique.
Ces contributions peuvent, à leur tour, renforcer les efforts visant à prévenir le génocide, à le documenter, à en poursuivre les auteurs et à les punir.
Recommandations
Les mesures suivantes sont recommandées aux professionnels de santé publique, aux chercheurs et aux tierces parties, ainsi qu’aux institutions et organismes chargés de prévenir, d’enquêter sur les génocides et d’y mettre fin.
Professionnels de santé publique, chercheurs et organisations humanitaires
- Améliorer la collecte et la production de données probantes en santé publique sur le génocide et le risque de génocide. Renforcer la collecte systématique, la vérification et l’analyse des données relatives à la mortalité, à la morbidité, aux déplacements de population, à l’insécurité alimentaire et aux infrastructures de santé.
- Recourir aux déterminants structurels de la santé – notamment la privation, les déplacements, la destruction des systèmes de santé et les restrictions d’accès aux ressources essentielles – pour repérer et documenter les schémas compatibles avec un génocide ou un risque de génocide. Examiner comment les structures politiques, historiques, sociales, juridiques et économiques façonnent les préjudices subis par les populations et contribuent aux processus génocidaires.
- Élaborer des méthodologies adaptatives permettant de saisir toute l’ampleur du génocide au sein des populations et au fil du temps. Prendre en compte les préjudices directs et indirects, notamment la surmortalité, les conséquences physiques et psychologiques à long terme, le handicap, les déplacements forcés et les effets intergénérationnels. Privilégier les méthodologies produisant des éléments de preuve utiles à l’examen de l’intention génocidaire, en analysant les politiques, les schémas de conduite, les déclarations officielles et les effets cumulés sur les groupes visés.
Gouvernements, organismes de santé publique, société civile, établissements universitaires et revues scientifiques
- Reconnaitre le génocide comme une crise de santé publique exigeant une action institutionnelle coordonnée. Reconnaitre ses profondes conséquences sanitaires ainsi que les obligations juridiques liées au génocide et aux atrocités de masse, et veiller à ce que cette reconnaissance oriente les efforts de plaidoyer, de documentation et de prévention, ainsi que le soutien aux mécanismes internationaux visant à établir les responsabilités juridiques.
- Mettre les pratiques institutionnelles en conformité avec le droit international et les obligations éthiques. Évaluer les relations, les politiques, les pratiques et les investissements des institutions au regard de leurs obligations juridiques de prévenir le génocide et d’en punir les auteurs; envisager des mesures appropriées – notamment des sanctions étatiques, des initiatives de désinvestissement, des boycotts et d’autres formes de responsabilisation institutionnelle – conformément aux mandats des institutions et à leurs responsabilités juridiques.
Organismes chargés de prévenir les génocides, d’enquêter à leur sujet et d’y mettre fin
- Intégrer les données probantes en santé publique dans l’évaluation du risque de génocide et de l’intention génocidaire. S’appuyer sur les facteurs de risque structurels, les schémas de privation et de préjudices subis à l’échelle de la population, les conséquences sanitaires prévisibles, les politiques, les schémas de conduite, les déclarations officielles et les effets cumulés sur les groupes visés afin de faciliter le repérage précoce, l’enquête et la prévention des violences génocidaires.
- Intégrer les données de santé publique aux procédures judiciaires et d’enquête ainsi qu’aux mécanismes visant à établir les responsabilités et rendre des comptes. Verser aux dossiers de preuve les données relatives à la mortalité, à la morbidité, au handicap, aux déplacements de population, à l’insécurité alimentaire, aux infrastructures de santé et aux autres déterminants de la santé, et contribuer à établir la responsabilité pénale individuelle et la responsabilité des États, notamment devant la Cour pénale internationale, les juridictions d’États tiers et la Cour internationale de Justice.
Auteur : Yara Asi
* Dr Yara M. Asi est une chercheuse post-doctorale à l'Université de Central Florida, où elle a enseigné au département de gestion de la santé et d'informatique pendant plus de six ans.Elle est une boursière américaine Fulbright 2020-2021 en Cisjordanie. Ses recherches portent sur la santé mondiale et le développement des populations fragiles et touchées par les conflits. Son compte Twitter.
Auteur : Rania Muhareb
* Rania Muhareb est membre du Conseil irlandais de la recherche et boursière du doctorat Hardiman au Centre irlandais pour les droits de l'homme de l'Université nationale d'Irlande à Galway. Sa recherche doctorale est centrée sur la pertinence du cadre de l'apartheid dans la lutte palestinienne pour la décolonisation. Entre 2017 et 2020, elle a travaillé comme juriste auprès de l'organisation palestinienne de défense des droits de l'homme, Al-Haq. Rania est titulaire d'un LLM (Master of Law) en droit international des droits de l'homme et droit humanitaire de l'Université européenne Viadrina de Francfort (Oder) et d'un diplôme de premier cycle de Sciences Po Paris. Son compte Twitter.
Auteur : Osama Tanous
* Osama Tanous, membre d'Al-Shabaka, est un pédiatre spécialisé exerçant à Haïfa. Il prépare actuellement un master en santé publique et travaille comme chercheur pour la Galilee Society : la Société nationale arabe pour la santé, la recherche et les services.Osama est candidat à la bourse Fulbright Hubert Humphrey 2020 dans le domaine de la santé publique et des politiques de santé. Ses recherches portent notamment sur la violence structurelle et les inégalités en matière de santé.
Auteur : Weeam Hammoudeh
* Weeam Hammoudeh est professeure associée au département de sociologie et au programme de biologie humaine du Hunter College (City University of New York), ainsi que membre affiliée du corps enseignant de l’Institut de santé communautaire et publique de l’université de Birzeit. Elle est chercheuse invitée au Centre FXB pour la santé et les droits de l’homme de l’université de Harvard, où elle occupe le poste de codirectrice du Programme palestinien pour la santé et les droits de l’homme, et siège en tant que commissaire au sein de la Commission du Lancet sur la santé infantile et le racisme.Ses recherches portent sur les impacts sur la santé des forces structurelles et politiques dans des contextes d’occupation, de colonisation et de déplacement, notamment en Palestine, ainsi que sur l’évolution des systèmes de santé et des mouvements/mobilisations en faveur de la santé communautaire au sein de ces contextes. Elle a publié de nombreux articles dans des revues universitaires et grand public, et est également membre de diverses associations professionnelles et réseaux de recherche palestiniens, régionaux et internationaux.
Auteur : David Mills
* David Mills est médecin urgentiste pédiatrique et professionnel de la santé publique. Il est codirecteur du Programme palestinien pour les droits de l’homme au Centre FXB pour la santé et les droits de l’homme de l’université de Harvard, ainsi que maître de conférences en pédiatrie au sein du service de médecine d’urgence de l’hôpital pour enfants de Boston.Ses travaux de recherche, ainsi que ses activités pédagogiques et universitaires, portent principalement sur les liens entre santé et droits de l’homme. Il s’appuie sur des approches critiques pour mettre en lumière les déterminants sociaux et structurels de la santé, ainsi que la mise en œuvre des programmes de santé, dans le but d’améliorer l’accès à l’éducation sanitaire, d’optimiser les soins cliniques et de promouvoir l’équité en matière de santé.
Auteur : Bram Wispelwey
* Bram Wispelwey est l’un des cofondateurs de « Health for Palestine », une initiative d’organisation communautaire menée dans les camps de réfugiés palestiniens qui vise à optimiser le bien-être et à lever les obstacles à la santé grâce à un accompagnement social.Il est codirecteur du Programme palestinien pour la santé et les droits de l’homme, médecin au sein de la Division de l’équité en santé mondiale du Brigham and Women’s Hospital et de la Harvard Medical School, ainsi que chercheur senior au sein de l’Atlantic Fellows for Health Equity.Fort de son expérience de médecin-militant, ses travaux de recherche, ses activités de formation et ses actions sur le terrain portent principalement sur les déterminants de santé liés au colonialisme de peuplement, les stratégies de réparation visant à lutter contre les inégalités en matière de santé, ainsi que l’impact de la santé communautaire sur les travailleurs des camps de réfugiés palestiniens.
9 septembre 2026 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Fadhma N’Soumer

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