Pour Israël, les vaccins anti-Covid sont un outil de chantage et de corruption

Photo : Mohammed Zaanoun/ActiveStills.org

Jeune garçon palestinien portant un masque de protection durant le confinement dans la ville de Gaza le 29 août 2020, alors que les cas d'infections par coronavirus augmentent dans l'enclave palestinienne. Le confinement a été imposé après la découverte de nouveaux cas de coronavirus dans la communauté en dehors des zones de quarantaine officielles de Gaza. Environ 2 millions de personnes vivent dans la bande de Gaza, qui est soumise au blocus israélien depuis 2007 - Photo : Mohammed Zaanoun/ActiveStills.org

Par Lina Alsaafin

Le ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne dénonce comme un « chantage politique » l’envoi de vaccins par Israël à ses alliés à l’étranger.

L’Autorité palestinienne (AP) a condamné comme une « mesure immorale » la promesse d’Israël d’envoyer des vaccins contre le coronavirus dans des pays lointains tout en ignorant la population palestinienne de cinq millions de personnes vivant à quelques kilomètres sous son occupation militaire.

Jeudi, le Honduras a reçu son premier envoi de vaccins contre le COVID-19 d’Israël, après que les médias israéliens ont annoncé plus tôt cette semaine l’intention du gouvernement d’envoyer des vaccins à ce pays d’Amérique centrale, en plus du Guatemala, de la Hongrie et de la République tchèque.

La Hongrie a ouvert un bureau de mission commerciale à Jérusalem et la République tchèque s’est engagée à ouvrir également un bureau diplomatique dans la ville.

Le ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, Riyad al-Malki, a déclaré que la décision d’Israël de fournir des vaccins aux pays en échange de concessions politiques était une forme de « chantage politique et une mesure immorale ».

Dans une interview accordée à la radio Voice of Palestine jeudi, al-Maliki a déclaré que la décision « confirme l’absence de morale et de valeurs » d’Israël.

« Nous allons mener une campagne internationale pour faire face à cette exploitation des besoins humanitaires de ces pays », a-t-il déclaré.

Les cas de coronavirus à Jérusalem-Est occupée, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ont atteint plus de 203 000. Au moins 2261 personnes sont mortes du virus et mercredi, la ministre de la Santé de l’Autorité palestinienne, Mai al-Kaila, a déclaré que le nombre de cas de coronavirus avait fortement augmenté.

« Le nombre de tests positifs a dépassé 20% en Cisjordanie occupée et 9% dans la bande de Gaza », a-t-elle déclaré à une station de radio locale.

Le taux d’occupation des hôpitaux de la Cisjordanie occupée est le plus élevé depuis le début de la pandémie, a ajouté al-Kaila, à 80%.

Le vaccin comme moyen de chantage

Yara Asi, chercheuse postdoctorale à l’Université de Floride centrale qui étudie la santé et le développement dans les États touchés par un conflit, a parlé de soft power israélien en matière de vaccins.

« Utiliser la promesse d’un médicament vital pour faire pression sur les pays à faibles ressources afin qu’ils puissent éventuellement déplacer des ambassades ou prendre d’autres décisions politiques [en faveur d’Israël] est d’un cynisme politique inégalé », a-t-elle déclaré à Al Jazeera.

« Ces transactions permettent également à Israël de fournir des vaccins aux Palestiniens sous les mêmes auspices de « charité », brouillant davantage leurs devoirs juridiques en tant que puissance occupante et traitant la Palestine comme si c’était juste un autre pays pauvre qui a besoin d’aide, et non un territoire dans lequel Israël a un contrôle économique et politique quasi total. »

En vertu de la quatrième Convention de Genève, Israël, en tant que puissance occupante, doit garantir « l’adoption et l’application des mesures prophylactiques et préventives nécessaires pour lutter contre la propagation des maladies contagieuses et des épidémies ».

Des responsables de l’ONU et des groupes de défense des droits de l’homme ont déclaré qu’Israël était une puissance occupante responsable du bien-être des Palestiniens. Israël a prétendu qu’en vertu des accords de paix intérimaires des années 1990, il n’avait pas de telles obligations.

L’État israélien a déjà fourni des doses de vaccin à plus de la moitié de ses 9,3 millions d’habitants en un peu moins de deux mois, ce qui le place dans le peloton de tête des campagnes de vaccination. Cependant, malgré l’annonce le mois dernier de la livraison de 5000 doses de vaccin à l’Autorité palestinienne, seulement 2000 ont été réceptionnées à ce jour.

De plus, après qu’Israël a initialement bloqué une expédition du vaccin russe destiné à la bande de Gaza, l’enclave côtière bloquée a reçu la semaine dernière 1000 vaccins Spoutnik à deux doses.

Gaza a reçu séparément 22 000 vaccins Spoutnik des Émirats arabes unis, mais les responsables de la santé à Gaza ont déclaré qu’ils avaient besoin de 2,6 millions de doses pour vacciner toutes les personnes de plus de 16 ans.

« Le choix d’Israël d’aider certains pays en se basant sur le fait qu’il y trouve un avantage politique est tout autre chose », a déclaré Asi.

« Se comporter ainsi alors que les Palestiniens âgés et à haut risque vivant littéralement à quelques kilomètres de là attendent des vaccins qui, pour la plupart d’entre eux ne viendront pas avant des mois ni même en 2021, est un mépris flagrant pour les cinq millions de personnes vivant sous l’occupation israélienne depuis plus de 50 ans. »

Le sénateur américain Bernie Sanders a condamné la décision d’Israël d’envoyer des vaccins à d’autres pays politiquement alignés avant de les distribuer aux Palestiniens.

« En tant que puissance occupante, Israël est responsable de la santé de toutes les personnes sous son contrôle », a tweeté Sanders mercredi. « Il est scandaleux que [le Premier ministre israélien] Netanyahu utilise les vaccins pour récompenser ses alliés étrangers alors que tant de Palestiniens dans les territoires occupés attendent toujours. »

Bénéfice politique

Des objections ont également été soulevées au sein du gouvernement israélien, mais les problèmes sont centrés sur des aspects techniques plutôt que sur la responsabilité de donner la priorité à la vaccination des Palestiniens sous l’occupation israélienne.

Selon le quotidien israélien Haaretz, le ministre de la Défense Benny Gantz a demandé au Premier ministre Benjamin Netanyahu d’arrêter immédiatement le processus d’envoi de vaccins contre le coronavirus à l’étranger – et de consulter le cabinet de sécurité avant de prendre de telles décisions.

« Les vaccins sont la propriété de l’État d’Israël et quand vous dites que ‘les doses de vaccin inutilisées se sont accumulées’, alors que la majeure partie de la population d’Israël n’a pas encore été vaccinée avec la deuxième dose, c’est mensonger », a déclaré Gantz dans une lettre envoyée à Netanyahu, au conseiller à la sécurité nationale et au procureur général.

Netanyahu, qui doit affronter des élections le 23 mars, a misé son succès politique sur la campagne de vaccination en Israël.

Asi a souligné que le programme COVAX soutenu par l’ONU – conçu pour fournir des vaccins aux pays les plus pauvres en même temps que les pays riches les reçoivent – est essentiel pour mettre fin à cette pandémie, mais fonctionne avec un certain degré « d’équité et de non-discrimination ».

« Essentiellement, le message est que fournir des vaccins aux Palestiniens n’est tout simplement pas assez politiquement avantageux pour faire une priorité », a-t-elle expliqué.

« Et Netanyahu a parié que, à seulement un mois d’élections difficiles, il vaut la peine de supporter une condamnation mondiale qu’Israël doit subir pour avoir ignoré les Palestiniens, dans son propre intérêt politique. »

25 février 2021 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine