Palestine : nuages d’orage ou tombée de la nuit, prélude à une nouvelle aube ?

'Mettre un terme à l'apartheid ets la seule façon de mettre fin à la résistance palestinienne', écrit Richard Falk. (Photo :File)

Par Richard Falk

En levant les yeux, on peut voir que le ciel au-dessus de la Palestine s’est assombri, mais est-ce un présage d’orage ou la tombée de la nuit, on ne saurait le dire.

Si l’annexion de jure a bien lieu, alors le tonnerre et les éclairs déchireront les cieux. Une fois l’orage passé, rien ne semblera avoir changé. L’annexion est discutée comme s’il s’agissait d’une nouvelle donne, pourtant « l’annexion » est déjà une réalité sous la forme de colonies, du Mur de séparation, du refus de permis de construire et de résidence pour les Palestiniens vivant en zone C, et le sentiment israélien d’un droit biblique affirmé de longue date et renforcé par la tradition qui se perpétue d’affirmer que la « Palestine » est la « terre promise » au peuple juif.

Tout ce qui change c’est l’engagement, depuis longtemps risible, envers une solution à deux états, qui a permis aux gouvernements et à l’ONU de prétendre qu’ils n’avaient pas renoncé à leur engagement envers la paix reposant sur un compromis territorial entre les deux peuples, bien que les conditions sur le terrain renforcées en permanence par la mise en œuvre des ambitions territoriales israéliennes aient rendu une telle approche illusoire au point de cesser d’être pertinente.

Et pourtant l’Autorité Palestinienne et le sionisme progressiste américain s’accrochent aveuglément à l’objectif des deux états, refusant de voir l’accumulation constante des faits sur le terrain qui rendent depuis longtemps inévitable l’avènement d’un seul état israélien, même s’il est annoncé comme ‘l’affaire du siècle’ qui prétend de manière assez absurde présenter ce calice empoisonné comme un avantage pour les Palestiniens, ainsi que ‘le cadeau du siècle’ pour les Israéliens.

Quelle est la nature de ce cadeau ? Il s’agit d’une tentative musclée de conférer une légitimité à des décennies d’expansionnisme israélien illégal, mené tandis que les États-Unis clignent des yeux en public et sourient en privé. Ce qui a échoué en tant que diplomatie partisane pendant les présidences Clinton/Bush/Obama apparait maintenant comme une initiative géopolitique à peine voilée. Ce n’est pas seulement le tandem Trump + Netanyahu/Gantz qui fait de ce moment un moment opportun pour écraser la résistance et la lutte palestiniennes.

Une telle initiative est également favorisée par la confrontation régionale des pays arabes du Golfe avec l’Iran, qui fait que les régimes arabes au pouvoir sont prêts à sacrifier les Palestiniens, ignorant la solidarité durable du peuple arabe avec le peuple palestinien et sa lutte de libération pour en finir avec son calvaire prolongé et insupportable. Dans quel but ? Pour faire plaisir à Washington et pour s’associer à Israël afin d’inciter l’Iran à renoncer à tout rôle actif dans les politiques régionales ou, plus ambitieusement, pour obtenir un changement de régime à Téhéran.

Cet orage, s’il se matérialise, va-t-il modifier l’actuel rapport de forces ? C’est peu probable. Les Palestiniens peuvent être découragés par ces nuages sombres qui s’accumulent au-dessus de leur destin collectif, mais leur persévérance et leur résilience n’ont plus à être démontrées. Bien sûr, rien ne devrait être tenu pour acquis, et si Israël persiste dans sa provocation, la réaction palestinienne sera étroitement examinée comme indicateur de l’intensité avec laquelle la lucha continua.

Il est possible qu’Israël fasse machine arrière sur la question de l’annexion, temporairement du moins, parce que les acteurs extérieurs comme la Jordanie, l’UE, l’ONU, le sionisme progressiste de la diaspora ne veulent pas légaliser les faits sur le terrain pas plus qu’ils ne veulent pas les remettre en cause. La légalisation mettra fin à la crédibilité de la solution illusoire à deux états, et puis quoi ? L’acceptation à contre cœur du scénario de la cause perdue, la reconnaissance que le plan Trump/Israël a prévalu, et que le long effort pour trouver un compromis a échoué. Mais la légalité peut-elle conférer la légitimité ?

C’est ici que le clivage entre l’approche descendante des élites politiques et l’approche ascendante de la politique des mouvements transnationaux s’accentuera davantage. L’approche descendante va faire la grimace, mais céder, acceptant implicitement ‘la nouvelle normalité ‘ de l’annexion. L’approche ascendante va probablement s’en trouver dynamisée, insistant sur le fait que ces initiatives prises en coordination entre Washington et Jérusalem n’ont aucun rapport avec le statut des griefs des Palestiniens, et ne font que souligner l’aspect criminel de cette démarche visant à acquérir des droits de souveraineté sur un territoire palestinien saisi par la force lors de la guerre de 1967, revendication territoriale unanimement rejetée en pleine guerre froide par le Conseil de Sécurité de l’ONU dans sa résolution 242, qui a également mandaté une voie diplomatique de recherche de la paix dans la résolution 338 adoptée par un vote unanime des 14 voix, et souvent rappelée dans des résolutions ultérieures de l’ONU.

Mais, ce pourrait être la tombée de la nuit, long prélude à une nouvelle aube. La pure injustice d’une géopolitique aussi arrogante peut s’avérer être une ligne rouge, laquelle une fois franchie, entraîne de véritables changements dans les rapports de force qui se révéleront utiles à la lutte des Palestiniens. C’est cette perspective qui a amené certains inconditionnels de l’establishment sécuritaire israélien et plusieurs des sionistes les plus militants à rompre les rangs, s’opposant à l’annexion, au moins maintenant pour une série de raisons tactiques : éviter de provoquer la Jordanie, de troubler les sionistes libéraux, de s’aliéner l’Europe, de réveiller la rue arabe, d’affaiblir le soutien bipartite aux États-Unis, de renforcer la campagne BDS, de discréditer la définition de « l’antisémitisme » de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance) de 2018, de mettre fin aux relations de collaboration avec l’Autorité palestinienne, de promouvoir les efforts d’unité palestinienne, de saper la coalition anti-iranienne et de générer une troisième Intifada.

Si certaines de ces réactions se produisent, cela produira un nouveau cadre de lutte, qui pourrait même mener à une augmentation des boycotts visant Israël, et à un plus grand plaidoyer en faveur des sanctions, ce qui pourrait signifier une perte plutôt qu’un gain de légitimité et la recherche par Israël d’une meilleure solution.

Et quelle est la meilleure solution ? Seul le peuple palestinien peut répondre à cette question par le biais de ses représentants authentiques. Même ainsi, il est nécessaire que certaines préconditions soient remplies si l’on veut que les cartographes de l’avenir tirent les leçons du passé. La plus importante d’entre elles c’est la reconnaissance du fait que la sécurité d’Israël dépend depuis longtemps du système d’apartheid qui assure la domination israélienne sur le peuple palestinien dans son ensemble, ce qui signifie que l’apartheid ne se limite pas à l’occupation mais englobe les réfugiés, les exilés involontaires, et la minorité non-juive en Israël.

Il ressemble à l’apartheid sud-africain en ce qu’il repose sur l’assujettissement d’une race par une autre dans l’objectif de maintenir sa domination d’une manière qui viole le droit pénal international conformément à la Convention Internationale pour la Suppression et la répression du Crime d’Apartheid (1973), et figure sur la liste des Crimes contre l’Humanité à l’article 7(j) du Statut qui régit la Cour Pénale Internationale.

Ce que l’on entend par ‘nouvelle aube’, c’est un changement de point de vue de la part d’Israël en matière d’identité et de sécurité nationale en réponse à une nouvelle façon d’envisager l’amélioration de sa situation globale tant au niveau national qu’international. En Afrique du Sud, il n’y a pas eu de sursaut moral chez les dirigeants afrikaners qui a mené à la libération de prison, alors impensable, de Nelson Mandela préparatoire à la négociation du démantèlement du régime d’apartheid institué pour contrôler la population africaine majoritaire. Mais la minorité blanche a procédé à un recalcul de ses intérêts, qui allait à l’encontre des postulats prévalant à l’époque, selon lesquels le maintien de l’apartheid était la seule façon de préserver la domination blanche, et qui estimait que l’avènement de la paix à l’intérieur comme à l’extérieur passait par l’abandon de l’apartheid.

La situation d’Israël est différente, reflétant les impératifs sionistes : une majorité démographique juive, une structure politique démocratique, et une identité ethnique couplée à un droit au retour exclusif et universel. Ces impératifs signifiaient qu’il fallait combiner le contrôle direct avec le nettoyage ethnique et une politique de fragmentation. Israël a été confronté à ses débuts à des défis redoutables, à savoir maintenir un tel contrôle et une telle dispersion au moment où le colonialisme européen était attaqué partout en Asie et en Afrique, et qu’il s’effondrait en dépit de ses capacités supérieures sur le champ de batailles. A cet égard, Israël a jusqu’ici réussi à établir un état colonial de peuplement du peuple juif, et a pu acquérir une légitimité diplomatique en delà de sa région et par le biais de son admission au sein d’institutions internationales, dont les Nations Unies.

Cela étant, il est évident que mettre fin à l’occupation n’amènerait pas une paix durable parce que la formule ‘terre contre paix’ ne tient pas compte, ou au mieux marginalise plus de cinq millions de réfugiés ou exilés palestiniens. Même s’il était possible d’ignorer poliment, ou de minimiser, cette boule puante comme elle l’a été lors du ‘processus de paix’ d’Oslo ou par la ‘feuille de route’ de l’ONU, sa mise en oeuvre ne serait pas possible tant que les colons et leurs colonies armées demeurent sur les meilleures terres du territoire réservé pour un état palestinien indépendant. Il est extrêmement improbable que des colonies de cette échelle puissent être démantelées ou démilitarisées et passent sous contrôle de la sécurité palestinienne.

Mettre fin à l’apartheid est la seule façon de mettre fin à la résistance palestinienne, et étant donné les réalités psycho-politiques du monde post colonial, la férocité de cette résistance provoquera des cycles de sévérité accrue du contrôle oppressif d’Israël. C’est le métarécit du conflit depuis qu’Israël a constitué son état et que la Palestine a subi la Nakba, en termes d’évènements et de processus. Et s’il est mis fin à l’apartheid, la transition vers un avenir pacifique nécessitera que soit trouvée une formule pour parvenir à une destin commun basé sur l’égalité et la reconnaissance du passé pour soigner les plaies. Il est difficile, à la limite de l’impossible, d’envisager un tel avenir.

Pourtant une tout autre option condamne les deux peuples à un ordre social, politique, et juridique injuste qui ne peut qu’être maintenu ou remis en cause par des modalités de contrôle et de résistance continues. Les peuples palestinien et juif méritent des perspectives plus humaines, et espérons que la débâcle de l’annexion ouvrira cette porte qui a été maintenue fermée bien trop longtemps.

* Richard Falk est professeur émérite, détenteur de la chaire Albert G Milbank de droit international à l’université de Princeton et chercheur à Orfalea Center of Global Studies. Il a aussi été rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme palestiniens. Pour consulter son blog.

4 juin 2020 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

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