“Nos existences sont rongées par l’angoisse de se retrouver du jour au lendemain sans foyer”

Né le 15 mai 1998, Mohammed El-Kurd est un écrivain et poète palestinien originaire du quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem sous occupation. Il co-anime une campagne de mobilisation contre les expulsions forcées, dont celle de sa famille par les forces d'occupation. Il s'est fait connaître pour sa puissante dénonciation de l'occupation israélienne, de son système d'apartheid et de son colonialisme de peuplement, en qualifiant les expulsions de forme de nettoyage ethnique - Photo : réseaux sociaux

Par Al-Quds News Network

Ce lundi 29 décembre, l’écrivain palestinien, activiste et résident de Sheikh Jarrah, Mohammad El-Kurd, a délivré un discours cinglant aux Nations unies, lors de la Journée de solidarité avec le peuple palestinien.

En septembre, Mohammed et sa sœur jumelle, Muna, avaient été cités tous deux parmi les 100 personnes les plus influentes de la planète sur la liste annuelle établie par le magazine TIME.

« Ce printemps, via des messages en ligne et des apparitions dans les médias, les jumeaux activistes Mohammed et Muna El-Kurd ont donné au monde une fenêtre ouverte sur l’occupation à Jérusalem-Est – ce qui a contribué à hâter au niveau international un changement de discours à propos d’Israël et de la Palestine », écrivait le magazine.

« Charismatiques et audacieux, ils sont devenus les voix les plus reconnaissables des personnes menacées de perdre leurs maisons à Sheikh Jarrah. »

Hier, Israël a protesté contre la célébration de la partition par l’ONU et contre la tenue de l’événement de solidarité avec la Palestine. L’ambassadeur d’Israël à l’ONU, Gilad Erdan, a qualifié de « scandaleux » un événement qui cherchait à mettre en évidence le droit palestinien au retour.

Discours intégral de Mohammad El-Kurd

« Bonjour, la communauté internationale ! Merci à vous pour ces discours novateurs. Je suis sûr que les autorités d’occupation vont réellement s’inquiéter, dès à présent !

Je m’appelle Mohammad El-Kurd et je suis ici pour délivrer un discours.

Un jour, quand j’avais onze ans, je suis rentré de l’école à la maison et j’ai vu nos meubles éparpillés dans la rue, à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem occupée en Palestine occupée. La rue débordait de soldats, de policiers et de colons. Mes voisins criaient et protestaient, et quelques-uns d’entre eux avaient été hospitalisés. Des colons avaient envahi notre maison et en avaient accaparé une moitié. Ils avaient dit que cela leur appartenait par décret divin. Comme si Dieu était un agent immobilier !

Aujourd’hui, plus de dix ans plus tard, ils viennent finir ce qu’ils ont commencé. Des organisations de colons soutenues par des milliardaires, protégées par les forces d’occupation israéliennes vont probablement expulser pour toujours ma famille de notre maison. Et pas seulement ma famille, mais des centaines d’autres, sinon des milliers de Palestiniens de mon quartier et d’autres communautés comme celles de Silwan, Al Issawiyyeh, Masafer Yatta, dans le sud des collines de Hébron, et d’ailleurs encore.

Cette destinée de la dépossession pèse sur une bonne partie de mon quartier. Nos existences sont rongées par l’angoisse de se retrouver du jour au lendemain sans foyer.

Les Nations unies ont qualifié cela de crime de guerre mais, plus important encore, je sais qu’il s’agit d’un vol.

Ma communauté, comme toutes les communautés palestiniennes, n’a pas été oubliée par la dépossession. Ma grand-mère a été chassée de sa maison à Haïfa, en 1948, quand des centaines de milliers de Palestiniens ont été déportés lors de la Nakba.

Dans les années 1950, elle a trouvé refuge après que les Nations unies, c’est-à-dire vous tous et la Jordanie, ont mis sur pied un projet de logement à Sheikh Jarrah, promettant ainsi aux 28 familles de réfugiés qu’elles recevraient une reconnaissance légale de leurs propriétés.

Puis la guerre de 1967 a eu lieu. Après que les forces israéliennes ont illégalement annexé Jérusalem, plusieurs organisations de colons, dont certaines avaient leur siège principal aux États-Unis, se sont employées sans répit à s’emparer du quartier.

Nous avons évidemment tenté de contester cette expulsion devant les tribunaux mais, comme disait ma grand-mère, si le juge est ton ennemi, auprès de qui dois-tu te plaindre ?

L’accaparement des terres par Israël a été scellé dans toute une législation, qu’il est devenu impossible de contester.

Même de la sorte, la bataille autour de Sheikh Jarrah n’a rien de juridique dans son essence, elle est politique. Elle s’inscrit dans un effort systématique, plus large visant à israéliser la totalité de Jérusalem, ma ville natale. Ma famille et mes voisins comprennent la chose, nous savons de première main que le système judiciaire israélien a été créé par et pour ceux qui tirent indéfiniment profit du régime colonial israélien de peuplement.

Au moment où je vous parle, l’avocat de notre famille essaie de convaincre un juge des colons de statuer contre les colonies. Le mot ‘apartheid’ vient à l’esprit, mais dire qu’il y a une asymétrie dans la justice pratiquée par le système judiciaire israélien est nettement en dessous de la vérité. Ce que nous avons contre nous est un système aux motivations idéologiques colonialistes mis sur pied par et pour les colonisateurs, et œuvrant exactement de la façon qu’il a prévue.

Ces lois iniques ne sont pas préférentielles. Elles servent les buts démographiques et politiques du projet sioniste, lesquels sont dissimulés sous le voile épais d’une législation quasi-démocratique qu’il est apparemment possible de soumettre à la contestation.

Cet été, nous avons porté notre combat dans les rues et nos efforts en vue de résister à cet accaparement ont été rejoints par des Palestiniens de Jérusalem et du monde entier, pour devenir ce qu’on a appelé le soulèvement de l’unité. La situation a très rapidement connu une escalade, sous la forme d’agressions contre Gaza en état de siège.

Les Palestiniens se sont mobilisés et ont résisté et, dans le monde entier, des gens ont manifesté pour soutenir le droit palestinien à la libération et à la décolonisation. Mais, quelques mois plus tard, l’attention du monde s’est petit à petit éloignée.

Pour les Palestiniens, toutefois, la réalité n’a pas changé. Notre quartier a été placé sous un blocus maintenu depuis trois mois par les forces israéliennes et accompagné de restrictions visant à étouffer les existences des centaines de Palestiniens qui y vivent. Pendant ce temps, des colons juifs armés qui ont déjà occupé certaines de nos maisons déambulent librement dans les rues sans qu’on leur pose la moindre question.

Une certaine nuit, une douzaine de fanatiques agitant des fusils ont patrouillé dans ma rue avec une impunité arrogante. Ils sont protégés, voire soutenus par les troupes chargées du blocus de notre communauté.

Je dois prendre une minute pour remercier les millions de personnes qui subissent le siège de la bande de Gaza. Ces millions de personnes qui vivent dans une prison à ciel ouvert. Je dois remercier les milliers de Palestiniens asservis dans les prisons israéliennes. Je dois remercier mon voisin Murad Atiyyeh, un enseignant d’école primaire, à qui on a volé sa famille et qui a été jeté en prison après s’être vu jeter à la figure une fausse accusation, inventée de toutes pièces, et ce, uniquement parce qu’il a osé dire non au nettoyage ethnique.

Je dois poser une question : Que pourrais-je bien dire aujourd’hui qui n’a pas encore été dit auparavant ? Combien de Palestiniens se sont-ils tenus sur cette estrade depuis des décennies pour décrier les mêmes promesses non tenues et résolutions non appliquées des Nations unies ? Combien sommes-nous à avoir tenté d’exprimer les atrocités que tous connaissent dans leur corps et pourtant ignorent encore ?

À un certain moment de l’existence de chaque Palestinien, nous comprenons que la Nakba est loin d’être terminée. Elle se poursuit chaque fois que l’occupation israélienne supprime des résidences à Jérusalem. Elle hurle dans les indications des rues où l’arabe a été effacé. Elle nous stigmatise dans des campagnes de déshumanisation permanente. Si vous n’êtes pas mis à la porte de votre propre maison, on la démolit. Si vous n’êtes pas emprisonné, on vous abat en pleine rue. Il y a un drone dans votre ciel, dans la bande de Gaza. Si ce n’est pas une bombe, c’est l’exil.

Je suis las de parler chaque jour de la même brutalité. De penser à de nouvelles façons de décrire ce qui saute aux yeux. La situation dans mon quartier, Sheikh Jarrah, n’est pas difficile à comprendre. C’est un parfait microcosme du colonialisme de peuplement.

Telle est la réalité qu’ont vécue les Palestiniens pendant 70 années de domination sioniste. Ce vocabulaire n’a rien de théorique. Il est évident dans les tentatives en vue de nous chasser de nos maisons de sorte que les colons puissent les occuper avec le soutien du régime dont les forces et les mesures apportent un appui violent au transfert d’une population en vue de la remplacer par une autre.

Je me moque de savoir qui cette terminologie pourrait offenser. Le mot « colonial » est la façon correcte de qualifier un État dont les forces sont associées à la violence des colons ; dont le gouvernement travaille en collaboration avec les organisations des colons ; dont le système judiciaire utilise des lois expansionnistes pour revendiquer nos maisons ; dont la loi de l’État-nation consacre « les colonies juives » comme une valeur nationale à encourager et promouvoir à tout prix.

L’appétit pour les terres palestiniennes sans Palestiniens n’a pas faibli depuis sept décennies. Je le sais parce que je vis cette situation. Je n’ai aucune confiance dans le système judiciaire israélien. Il fait partie de l’État colonial de peuplement mis sur pied par les colons, pour les colons. Je n’attends rien non plus des gouvernements internationaux, qui ont été profondément complices de l’entreprise coloniale israélienne, au point qu’ils n’interviendront pas pour nous.

Mais j’ai confiance dans les peuples du monde entier, dans vos citoyens, qui protestent et exercent des pressions sur leurs gouvernements afin qu’ils mettent un terme à ce qui constitue essentiellement un soutien inconditionnel à la politique israélienne de nettoyage ethnique.

Ce ne sont pas des déclarations de condamnation ni des froncements de sourcils qui mettront un terme à l’impunité et aux crimes de guerre. Pas plus que n’y mettront un terme les tweets et autres messages d’inquiétude. Nous avons maintes fois mentionné le genre de mesures politiques transformatives qu’il convient de prendre. Les boycotts et les sanctions au niveau de l’État, entre autres.

Le problème, une fois encore, n’est pas l’ignorance. Il réside dans l’action. Les États-Unis ont opposé leur veto à plus de 53 résolutions du Conseil de sécurité qui critiquaient Israël. En fait, plus de la moitié des veto exprimés par les États-Unis étaient en faveur d’Israël. Combien de temps encore devrons-nous accorder l’impunité à l’occupation israélienne ?

Ce ne sont pas les négociations qui apporteront la paix, mais le fait de mettre un terme à l’impunité. Quand nous réfléchissons aujourd’hui aux pires atrocités de l’Histoire, nous les percevons avec une grande clarté morale, une clarté telle que nous tendons à oublier que, lorsque ces atrocités ont été commises, elles étaient parfaitement légales. Non seulement parfaitement légales mais, à l’époque où elles avaient lieu, toutes étaient en même temps controversées, contestées, « trop complexes ».

Les gens parlaient un langage neutre, comme nous le faisons aujourd’hui. Nous pensons tous que, si cela n’avait tenu qu’à nous en ce moment-là de l’Histoire, nous aurions été du bon côté de l’Histoire. Nous avons par contre l’occasion aujourd’hui même d’être vraiment du bon côté de l’Histoire. Je vous demande à tous de faire preuve de courage.

La question de la Palestine ne peut être résolue sans une Palestine libérée. Je sais que l’occupation prendra fin. Comme toutes les injustices, elle prendra fin. C’est obligé ! Tous les empires tombent. La cause palestinienne sortira victorieuse. Je le sais. Je sais que les gens regarderont en arrière vers la réalité que nous vivons aujourd’hui avec une très grande clarté morale. Un jour, il y aura des musées qui nous honoreront, des mémoriaux en souvenir de nous et des statues seront érigées en nos noms.

Des gens se tiendront sur les points culminants de nos terres et reconnaîtront les souffrances dont ces terres ont été les témoins. J’espère seulement qu’une telle reconnaissance, un tel recours, de telles réparations auront lieu alors que le peuple palestinien sera toujours présent ici même. Nous méritons la justice et la libération du temps même de notre vivant. Nous méritons que notre terre nous soit restituée.

Merci beaucoup ! »

30 novembre 2021 – Al-Qods News – Traduction et publication : Charleroi Pour la Palestine – Jean-Marie Flémal

2 Comments

  1. Beau discours, mais qui manque peut-être de profondeur hitorique. La Résistance palestinienne, multiforme, est la garante essentielle de la libération.
    N’exagérons pas non plus le rôle d’un individu, fut-il parmi “les 100 personnalités de l’année”… d’un magazine.
    M.Goasdoué

    • Tout l’intérêt de l’intervention de Mohammad Kurd réside justement dans le fait qu’il n’intellectualise pas son angoisse, celle de sa famille et de ses concitoyens, ce que d’autres feront très bien. Ce qui transparaît aussi est une forme d’écœurement, de lassitude… En réalité, qu’est-ce qui n’a pas, depuis des années et des années, été dit et expliqué concernant la Palestine et son occupation ? Le ton de son discours est plus que compréhensible.

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