Netanyahu est le symptôme et non la cause de la crise politique en Israël

Photo : via FarsNews.ir
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Par Ramzy Baroud

Il est commode de se dire que la crise politique actuelle d’Israël est dans la ligne directe de ses habituels gouvernements éphémères et autres orageuses coalitions. Mais ce serait un jugement quelque peu hâtif.

Israël prépare actuellement sa quatrième élection générale en moins de deux ans. Même selon les normes politiques israéliennes, ce phénomène est sans précédent, non seulement du fait du nombre d’élections, mais aussi du fait des changements constants de coalitions possibles et des alliances apparemment contre-natures.

Il semble que la seule constante dans le processus de formation de coalitions après chaque élection est d’empêcher à tout prix les partis arabes d’entrer dans un futur gouvernement. La prise de décision en Israël est depuis toujours réservée aux élites juives du pays. Il est peu probable que cela change de sitôt.

Même lorsque la coalition des partis arabes, la Liste commune, s’est imposée comme un possible faiseur de rois à la suite des élections de septembre 2019, la liste centriste Kahol Lavan (Bleu et Blanc) a refusé de s’allier aux politiciens arabes pour évincer le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. Le leader de Kahol Lavan, Benny Gantz, a préféré retourner aux urnes le 2 mars et finalement joindre ses forces à celles de son ennemi juré, Netanyahu, plutôt que de faire une seule concession à la Liste commune.

La décision de Gantz n’a pas seulement montré que le racisme occupe un rôle central dans la politique israélienne, mais elle a également illustré la bêtise de Gantz. En rejetant la Liste commune, il a commis un acte qui s’apparente à un suicide politique.

Le jour même, le 26 mars, où il a rejoint une coalition dirigée par Netanyahu, sa propre alliance Bleu et Blanc s’est effondrée, avec le départ de Yair Lapid de Yesh Atid et Moshe Ya’alon de Telem de la coalition, qui était alors la plus importante.

Pire encore, Gantz a perdu non seulement le respect de ceux qui avaient voté pour lui, mais aussi celui de tous les Israéliens. Selon un sondage publié par Channel 12 News le 15 décembre, si des élections avaient eu lieu ce jour-là, le groupe Blue and White de Gantz n’aurait obtenu que 6 sièges sur les 120 sièges disponibles à la Knesset israélienne.

L’ancien partenaire de coalition de Gantz, Yesh Atid, selon le même sondage, aurait obtenu le nombre impressionnant de 14 sièges.

Le Likoud, le parti de Netanyahu, resterait en tête avec 27 sièges, mais « Nouvel espoir – Unité pour Israël » de Gideon Sa’ar, arriverait tout près en deuxième position avec 21 sièges. Sa’ar est un tout nouveau parti issu du Likoud. Il n’y avait pas eu de scission majeure au sein du parti depuis que le Premier ministre israélien, Ariel Sharon, avait créé le parti Kadima en 2005.

Netanyahu et Sa’ar ont une longue histoire d’animosité réciproque, et, bien qu’on puisse s’attendre à tout en matière d’alliances politiques en Israël, une future coalition de droite qui les réunirait est improbable. Si Sa’ar a appris quelque chose du suicide politique de Gantz, c’est que toute coalition avec Netanyahu est une erreur à ne pas commettre.

Les différences idéologiques entre Netanyahu et Sa’ar sont tout à fait minimes. En fait, tous deux se battent pour le vote des mêmes électeurs – même si Sa’ar espère gagner à sa cause les électeurs bleus et blancs mécontents d’avoir été trahis et impatients de voir quelqu’un – n’importe qui – évincer Netanyahu.

Jamais dans l’histoire d’Israël, qui s’étend sur sept décennies, un seul individu n’a réussi à faire l’unanimité des nombreux courants politiques du pays. Bien que certains l’apprécient, Netanyahu est haï par beaucoup, au point que des partis ou des coalitions se sont formés uniquement pour l’écarter de la politique.

De plus, la majorité des Israéliens pensent qu’il est corrompu, étant donné qu’il a été inculpé dans trois affaires criminelles distinctes.

On peut se demander comment un dirigeant politique aussi controversé et corrompu a pu rester à la tête de la politique israélienne pendant plus de 14 ans. La réponse habituelle c’est qu’il est passé maître dans l’art de la manipulation, des opérations secrètes et des magouilles. Selon les mots de Yossi Verter, qui écrit dans le quotidien Haaretz, Netanyahu est « un escroc de première classe ».

Cependant, cette analyse ne suffit pas à expliquer que Netanyahu soit resté premier ministre israélien plus longtemps que quiconque. Il y a aussi le fait qu’Israël navigue depuis un certain temps dans des territoires politiques inexplorés sans avoir de destination précise à l’esprit.

Avant la création d’Israël sur les ruines de la Palestine historique en 1948, les élites politiques juives d’Israël s’affrontaient assez souvent sur la meilleure façon de coloniser la Palestine, ou sur ce qu’il fallait faire du mandat britannique sur le pays, entre autres sujets importants.

Ces différends se sont toutefois largement estompés en 1948, lorsque le pays nouvellement fondé s’est unifié sous la bannière du Mapaï – le prédécesseur de l’actuel parti travailliste israélien – qui a dominé la politique israélienne pendant des décennies.

La domination du Mapaï a bénéficié d’une nouvelle impulsion après l’occupation du reste de la Palestine par Israël en 1967. La construction et l’expansion d’autres colonies juives dans les territoires nouvellement acquis ont ranimé la mission des pères fondateurs d’Israël. C’était comme si le sionisme, l’idéologie fondatrice d’Israël, était redécouvert une fois de plus.

Ce n’est qu’en 1977 que la droite israélienne, autrefois négligeable, a formé un gouvernement pour la première fois dans l’histoire du pays. Cette date a également marqué le début d’une nouvelle ère d’instabilité politique, qui s’est aggravée avec le temps. Néanmoins, les hommes politiques israéliens continuent de se consacrer principalement aux trois causes suivantes, dans l’ordre : l’idéologie sioniste, leur parti et leur intérêt personnel.

L’assassinat du leader du parti travailliste, Yitzhak Rabin, par un fanatique israélien de droite en 1995, a été une manifestation sanglante de la nouvelle ère de fragmentation sans précédent qui a suivi.

Une décennie plus tard, lorsque Sharon a décidé le « désengagement de Gaza » de 2005, il a encore perturbé davantage un équilibre politique à peine fonctionnel, en créant la formation de Kadima qui a menacé d’effacer le Likoud de la carte politique.

Tout au long de cette période de turbulences, Netanyahu a toujours été présent, jouant toujours le même rôle de perturbateur. Il a orchestré l’incitation contre Rabin et, plus tard, a défié Sharon sur la direction du Likoud. Mais il a également été l’artisan de la résurrection du Likoud et l’a maintenu en vie malgré ses nombreuses crises idéologiques, politiques et de leadership.

C’est cela qui explique la loyauté du Likoud envers Netanyahu, malgré sa corruption, son népotisme et ses magouilles politiques. Ils estiment que, sans Netanyahu, le Likoud pourrait facilement perdre de sa puissance et même disparaître totalement comme les partis travailliste et Kadima.

Comme aucun des pères fondateurs d’Israël n’est vivant ni influent dans l’arène politique, il est difficile d’imaginer quelle sera la voie que suivra la politique future d’Israël.

Il est certain que l’histoire d’amour avec la colonisation, la « sécurité » et la guerre se poursuivra probablement sans entrave, car elles sont le pain et le beurre de la politique israélienne. Cependant, en l’absence d’une idéologie claire, et surtout en l’absence de constitution écrite, la politique israélienne restera l’otage des caprices des hommes politiques et de leurs intérêts personnels, qu’il s’agisse de Netanyahu ou de qui que ce soit d’autre.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre est «These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

23 décembre 2020 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet