Le Coronavirus va-t-il changer le monde ? Un retour sur Gramsci

Illustration : via Granma.cu
Bien plus qu'un symbole ! Dimanche 12 avril, de nouvelles brigades médicales cubaines du contingent international Henry Reeve (du nom d'un héros de la première guerre d'indépendance de Cuba) sont parties pour l'Italie en Europe et le Togo en Afrique de l'Ouest. Les deux avions étaient chargés de dizaines de coopérants de la santé de cette petite île des Caraïbes - Illustration : via Granma.cu

Par Romana Rubeo, Ramzy Baroud

Les prophéties abondent et présentent ce qu’elles veulent considérer comme une fatalité : le monde post-coronavirus sera fondamentalement différent de tout ce que nous avons vu ou expérimenté, au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Avant même que la « courbe ne s’aplatisse » dans les nombreux pays qui ont connu un nombre élevé de décès – sans parler de la dévastation sur le plan économique – en raison de la propagation sans frein de la maladie du COVID-19, les analystes et les philosophes ont commencé à spéculer, dans le confort de leurs propres confinements, sur les nombreux scénarios qui nous attendaient.

Les bouleversements infligés par le coronavirus sont susceptibles d’être aussi importants que ceux de « la chute du mur de Berlin ou l’effondrement de la banque Lehman Brothers », a écrit le magazine Foreign Policy dans une analyse largement diffusée, intitulée « A quoi ressemblera le monde d’après la pandémie de coronavirus ».

Alors que les principaux journaux et médias d’information ont pris le train en marche pour tenter d’élaborer les différentes alternatives de l’après-coronavirus, Foreign Policy a sollicité les vues de douze intellectuels, chacun fournissant sa propre interprétation de l’avenir.

Stephen M. Walt arrive à la conclusion que « le COVID-19 enfantera d’un monde moins ouvert, moins prospère et moins libre ».

Robin Niblett écrit de son côté qu’il est « hautement improbable … que le monde revienne à l’idée d’une mondialisation mutuellement bénéfique, qui a caractérisé le début du 21e siècle ».

« Mutuellement bénéfique » est une phrase qui mérite que l’on s’y arrête, car c’est une affirmation qui peut facilement être contestée par de nombreux petits pays pauvres.

Quoi qu’il en soit, la mondialisation a été un point central de réflexion parmi bon nombre des douze penseurs, bien qu’un point de discorde majeur ait été de savoir si la mondialisation subsistera dans sa forme actuelle, ou si elle sera redéfinie, voir abandonnée.

Kishore Mahbubani écrit que « la pandémie de COVID-19 ne changera pas fondamentalement les directions économiques mondiales. Cela ne fera qu’accélérer un changement qui avait déjà commencé : un passage d’une mondialisation centrée sur les États-Unis vers une mondialisation davantage centrée sur la Chine ». Et le reste à l’avenant …

Tandis que les économistes politiques se concentrent sur l’impact du COVID-19 sur les grandes tendances économiques, la mondialisation et le changement de pouvoir politique qui en résulte, les environnementalistes soulignent le fait que le confinement, qui a touché la grande majorité de la population mondiale, laisse espérer malgré tout qu’il pourrait ne pas être trop tard pour la planète Terre.

De nombreux articles, citant des recherches scientifiques et accompagnés de séries de photos montrant le ciel bleu de New Delhi et les eaux limpides de Venise, soulignent tous que le prochain « changement » se révélera le plus important pour l’environnement.

Avec toutes ces prophéties en marche, même des philosophes discrédités comme Slavoj Zizek ont tenté un retour, livrant leurs propres prédictions de « virus idéologiques », dont « le virus de la réflexion sur une société alternative, une société au-delà de l’État-nation, une société qui se mettrait à jour sous la forme d’une solidarité et d’une coopération mondiales ».

Dans son article, publié par le journal allemand Die Welt, Zizek avance ce qu’il présente comme un « paradoxe » : si le COVID-19 représente un « coup porté au capitalisme », il « nous obligera également à réinventer un communisme basé sur la confiance dans les hommes et la science ».

Sombre ironie, il y a quelques années à peine, Zizek, souvent qualifié de « célèbre philosophe », prônait un discours ethnocentrique prenant pour cible les réfugiés, les immigrants et les musulmans.

« Je n’ai jamais aimé cette approche humanitaire que dit que si vous parlez vraiment avec eux (c’est-à-dire avec les réfugiés de guerre qui recherchent la sécurité en Europe), vous découvrirez que nous sommes tous identiques », a déclaré Zizek dans son livre « Refugees, Terror and other Troubles with the Neighbors » [Réfugiés, terreur et autres ennuis avec les voisins]. « Non, nous ne le sommes pas – nous avons des différences fondamentales. »

Dans un article consacré au livre de Zizek, publié dans Quartz, Annalisa Merelli écrit : « Suite aux attentats terroristes de Paris en 2015, Zizek a averti que les libéraux devaient abandonner les tabous qui empêchent une discussion ouverte sur les problèmes qui découlent de l’admission de personnes de différentes cultures en Europe, et en particulier le déni de tout danger causé par les réfugiés pour la sécurité publique. »

Ce prétendu « philosophe marxiste » est allé encore plus loin, faisant des emprunts à la théologie chrétienne pour expliquer que « la devise chrétienne ‘aimez votre prochain comme vous-même’ n’est pas aussi simple qu’il y paraît », critiquant la prétendue « interdiction » par certains cercles de gauche de « toute critique de l’Islam ».

« C’est un simple fait que la plupart des réfugiés viennent d’une culture qui est incompatible avec les notions européennes occidentales des droits de l’homme », écrit Zizek, ignorant commodément que c’est l’impérialisme occidental, le colonialisme et les guerres de domination économique qui ont été les principaux déclencheurs des crises au Moyen-Orient depuis au moins un siècle.

Il serait judicieux de se rendre compte que la peu orthodoxe « réinvention du communisme » par Zizek exclut des millions de réfugiés qui paient le prix, non pas des maux de « l’économie mondiale » – comme il le suggère si aisément – mais de l’hégémonie occidentale et du colonialisme.

Notre insistance apparemment disproportionnée sur les idées bien troubles de Zizek ne vise qu’à illustrer que « la philosophie de quelques célébrités » est non seulement inutile dans ce contexte, mais aussi une dérivation par rapport à une discussion vraiment urgente sur les mécanismes d’un changement dans la justice pour la société, un processus aujourd’hui entravé par la guerre, le racisme, la xénophobie et les idéologies d’extrême droite et populistes.

En vérité, il est beaucoup plus facile aux divers analystes de prédire l’avenir de la mondialisation ou de la pollution de l’air lorsque ils sont confrontés à des indicateurs simples : le progrès technologique, les exportations, la valorisation monétaire et la qualité de l’air.

Mais parler de réinvention de la société – avec dès le départ peu de crédibilité – est l’équivalent d’une simple conjecture intellectuelle, surtout lorsque le soi-disant intellectuel est presque entièrement détaché des épreuves de la société dans son quotidien.

Le problème avec la plupart des analyses des divers « futurs » qui nous attendent, est que très peu de ces prédictions reposent sur un examen sans complaisance des problèmes qui ont tourmenté notre passé et affligent notre présent.

Mais comment élaborer une meilleure compréhension et une réponse appropriée à l’avenir et à ses nombreux défis, si nous ne confrontons pas et ne disséquons pas en toute honnêteté les problèmes qui nous ont menés à ce point de la crise mondiale ?

Nous sommes d’accord. L’avenir apportera des changements. Il le devrait. Il le doit. Parce que le statu quo est tout simplement insoutenable. Parce que les guerres au Yémen, en Libye, en Syrie et en Afghanistan, l’occupation israélienne de la Palestine, la déshumanisation et l’étranglement économique de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, etc., ne doivent pas rester une réalité quotidienne.

Mais pour que cet avenir meilleur et plus juste voit le jour, la compréhension que nous en avons doit se situer dans une vision historiquement valide, idéologiquement défendable et humaine de notre monde troublé, de nous-mêmes et des autres – et non pas dans la vision détachée et impitoyable d’économistes ou philosophes occidentaux du courant dominant.

Il est en effet étrange que Zizek et ses semblables puissent encore défendre une vision ethnocentrique de l’Europe et du christianisme tout en étant considérés comme « communistes ». Quel genre étrange de communisme est cette idéologie qui ne reconnaît pas la centralité et l’histoire des luttes de classes mondiales ?

Si nous devons placer la lutte des classes marxiste dans des termes plus larges et plus globaux, il convient et il est défendable de partir du point de vue que les puissances occidentales ont historiquement représenté les « classes dominantes », tandis que l’hémisphère Sud colonisé et historiquement opprimé constitue les « classes dominées ».

C’est cette dynamique d’oppression, d’usurpation et d’esclavage qui a alimenté le « moteur de l’histoire » – la notion marxiste selon laquelle l’histoire est propulsée par des contradictions internes au sein du système de production matérielle.

Il serait tout simplement naïf de supposer qu’une flambée de pandémie peut automatiquement et inexorablement, en elle-même, propulser et produire un changement, et qu’un tel « changement » romancé favorisera intuitivement les « classes dominées », que ce soit au sein des structures sociétales locales ou au niveau mondial.

On ne peut nier que la crise actuelle – qu’elle soit économique ou au sein du système de santé – est fondamentalement une crise structurelle qui peut être attribuée aux nombreuses lignes de fracture du système capitaliste, qui endure ce que l’intellectuel et politicien antifasciste italien Antonio Gramsci qualifiait d’ « interrègne ».

Dans ses Cahiers de prison, Gramsci écrivait : « La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien est en train de mourir et que le nouveau ne peut pas naître; dans cet interrègne, une grande variété de symptômes morbides apparaissent. »

La « variété des symptômes morbides » s’est exprimée au cours des deux dernières décennies dans la décadence progressive, sinon la décimation, du système à l’échelle mondiale qui a été construit avec tant de diligence par les forces occidentales capitalistes, qui ont façonné le monde pour poursuivre leurs propres intérêts pendant près d’un siècle.

L’effondrement de l’Union soviétique à la fin des années 80 devait ouvrir la voie à un tout nouveau monde – incontesté, militariste jusqu’au cœur et capitaliste de façon totalement assumée. Cependant, rien de tout cela ne s’est concrétisé. La première expédition militaire en Irak dirigée par les États-Unis (1990-1991), le « nouvel ordre mondial » et le « nouveau Moyen-Orient » qui devaient suivre n’ont finalement abouti à rien.

Frustrés par leur incapacité à traduire leur supériorité militaire et technologique en une domination durable sur le terrain, les États-Unis et leurs alliés occidentaux se sont effondrés à un rythme beaucoup plus rapide que prévu. Le « pivot vers l’Asie » de l’administration de Barack Obama – accompagné d’une retraite militaire du Moyen-Orient riche en pétrole – n’était que le début d’un déclin inévitable qu’aucune administration américaine, aussi guerrière et irrationnelle qu’elle puisse être, ne pouvait arrêter.

Largement impuissants devant les crises insolubles auxquelles était confronté l’ordre capitaliste jusque là triomphant, les institutions occidentales dominantes, comme l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’Union européenne (UE), sont devenues inutiles et inopérantes. Aucune prophétie n’est requise ici pour supposer que le monde post-coronavirus sapera davantage l’idée même à l’origine de l’UE. Fait intéressant, mais sans surprise, la « communauté européenne », au moment de la plus grande crise en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, s’est avérée être une farce, car c’est la Chine et Cuba qui ont tendu la main à l’Italie et à l’Espagne, et pas l’Allemagne, ni la France ou les Pays-Bas.

Il est assez ironique de constater que les forces mêmes qui ont défendu la mondialisation économique – et tourné en dérision les pays réticents qui refusaient de se joindre à eux – soient les mêmes que celles qui préconisent maintenant une forme de souverainisme, d’isolationnisme et de nationalisme.

C’est précisément l’interrègne dont Gramsci parlait. Il ne faut cependant pas tenir pour acquis que ce vide politique peut être comblé uniquement par des vœux pieux, car un changement réel, solide et durable ne peut être que le résultat d’un processus conscient, qui tient compte de la nature des futurs conflits et de notre position idéologique et morale face à ces conflits.

Les philosophes célèbres ne représentent certainement pas, ni ne gagnent le droit de parler au nom des « classes subordonnée »» – ni localement ni globalement. Ce qu’il faut, au contraire, c’est une contre « hégémonie culturelle », défendue par les véritables représentants des sociétés opprimées (minorités unies par une solidarité mutuelle, les nations opprimées, etc.), qui doivent être conscients des opportunités historiques et des défis à venir.

Un symptôme distinct de « l’interrègne » est le détachement perceptible manifesté par les masses envers les idéologies traditionnelles, un processus entamé bien avant l’apparition du coronavirus.

« Si la classe dirigeante a perdu son consensus, c’est-à-dire qu’elle n’est plus ‘leader’ mais seulement ‘dominante’ en exerçant une force uniquement coercitive, cela signifie précisément que les grandes masses se sont détachées de leurs idéologies traditionnelles et ne croient plus ce qu’elles avaient l’habitude de croire auparavant », écrit Gramsci.

Il y a de façon évidente un problème avec une véritable représentation démocratique sur l’ensemble du globe, en raison de la montée des dictatures militaires (comme dans le cas de l’Égypte) et du populisme d’extrême droite (comme dans le cas des États-Unis, de divers pays occidentaux, de l’Inde, parmi d’autres).

Gardant tout cela à l’esprit, le simple fait de compter sur la « confiance dans le peuple et dans la science » – comme l’a conseillé Zizek de manière déconcertante – ne « réinventera pas le communisme », ne rétablira pas la démocratie ni ne redistribuera la richesse de manière juste et équitable entre toutes les classes. Et – ce qui va sans dire – cela ne mettra pas fin à l’occupation israélienne ni ne mettra humainement un terme à la crise mondiale des réfugiés.

En fait, c’est tout l’opposé qui se produit. Sous couvert de vouloir contrôler la propagation du coronavirus, plusieurs gouvernements ont pris des mesures autoritaires qui visent simplement à renforcer leur emprise sur le pouvoir, comme ce fut le cas en Hongrie et en Israël.

Non pas que la Hongrie et Israël aient été gouvernés selon des normes démocratiques exemplaires avant la propagation du coronavirus… La panique collective provoquée par le nombre élevé de décès dû à une maladie encore mal connue, cependant, fut le « choc » collectif nécessaire – voir la « doctrine de choc » de Naomi Klein – requis par les régimes autoritaires pour saisir l’opportunité d’éroder encore davantage tout semblant de démocratie dans leurs propres sociétés.

À la suite de chaque crise mondiale, les analystes, les stratèges militaires et les philosophes se saisissent de toutes les plateformes disponibles pour prophétiser des changements sismiques et épiloguer sur des changements de paradigme. Certains vont même jusqu’à déclarer la fin de l’histoire, les affrontements de civilisations ou, comme dans le cas de Zizek, une nouvelle forme de communisme.

Le romancier, critique et journaliste français, Jean-Baptiste Alphonse Karr (né en novembre 1808), a écrit jadis que « Plus ça change, plus c’est la même chose ».

En effet, sans une forme de changement impulsé et imposé par le peuple, le statu quo semble se réinventer à chaque fois, rétablissant sa domination, son hégémonie culturelle et sa revendication antidémocratique sur le pouvoir.

Indéniablement, la crise mondiale provoquée par le déclenchement de l’épidémie de coronavirus recèle la possibilité d’un changement fondamental (vers une plus grande égalité ou un plus grand autoritarisme), voire d’aucun changement.

C’est à nous, le peuple et nos voix authentiques – les intellectuels organiques, par opposition aux célébrités – à qui revient le droit et la légitimité morale de se lever pour reprendre notre démocratie et redéfinir un nouveau discours sur une approche globale et non ethnocentrique d’une forme de justice.

Soit nous suivrons cette voie, soit « l’interrègne » actuel se transformera en une autre occasion manquée.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

* Romana Rubeo est traductrice freelance et vit en Italie. Elle est titulaire d’une maîtrise en langues et littératures étrangères et spécialisée en traduction audiovisuelle et journalistique. Passionnée de lecture, elle s’intéresse à la musique, à la politique et à la géopolitique.

24 avril 2020 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah