Le combat pour la Palestine

Photo : Anne Paq/Activestills.orgs
Un agriculteur palestinien assiste à la destruction de son verger et de son champ d'oliviers par les troupes israéliennes d'occupation, pour la construction du mur d'apartheid - Cisjordanie, 2007 - Photo : Anne Paq/Activestills.org

Par Mark Muhannad Ayyash

Bien qu’ils soient toujours représentés comme un obstacle à la paix et à la tranquillité du monde, les Palestiniens continuent de se battre pour leur libération.

Au fil des ans, Israël a de plus en plus renforcé son emprise sur la Palestine. La liste de ce que les Palestiniens ont perdu ces dernières années est déprimante : le mouvement en faveur de la reconnaissance internationale de Jérusalem comme capitale indivise d’Israël s’est accentué ainsi que l’annexion officielle des terres palestiniennes, l’augmentation du nombre de colons et le développement des colonies sur les terres palestiniennes.

Se sont aussi intensifiés, l’épouvantable siège de Gaza, avec la collaboration du monde entier, le « dé-développement » de l’économie palestinienne, le meurtre et la mutilation sans entrave de Palestiniens, les lourdes restrictions de mouvement, la violence sexiste dans les prisons et aux points de contrôle, les démolitions de maisons palestiniennes, la répression de l’activisme palestinien et de la lutte pour les droits des Palestiniens en Europe occidentale et en Amérique du Nord, sans compter la marée montante de la normalisation diplomatique entre Israël et les États arabes.

Ajoutez à cela les problèmes sociaux habituels comme l’oppression patriarcale, les conflits interpersonnels, la criminalité, les inégalités socio-économiques, les querelles familiales et la corruption politique, combinés à un leadership largement incompétent et servile, et vous commencez à comprendre à quel point la résistance palestinienne est remarquable.

Le fait que les Palestiniens n’abandonnent pas est précisément la raison pour laquelle leur résistance nous inspire et inspirera l’histoire. Depuis plus de 100 ans, le peuple palestinien résiste et se bat pour la Palestine, s’accrochant à ce qu’il en reste, s’accrochant à l’espoir de récupérer un jour ce qu’il a perdu.

L’attention se concentre souvent sur la résistance armée, mais la résistance palestinienne non armée est beaucoup plus large, diverse et ancienne.

Les grèves, les boycotts, les actions en justice, l’organisation politique et communautaire, les manifestations, les marches, les grèves de la faim, la transmission des clés des maisons démolies d’une génération à l’autre, la création d’associations et de groupes culturels palestiniens dans les camps d’exil et de réfugiés, le lobbying auprès des politiciens du monde entier, la construction d’économies locales créatives et durables, et les actes quotidiens de résistance sont autant d’exemples de l’histoire de la lutte.

La résistance prend également la forme de productions culturelles qui décrivent et font connaître la souffrance des Palestiniens ; d’études intellectuelles et universitaires qui éclairent l’histoire et la vie réelle des Palestiniens ; de manifestes et d’analyses politiques qui ouvrent la voie de la liberté et de la libération.

Il est impossible de compter le nombre de personnes qui ont donné et continuent de donner leur temps, leurs efforts, leurs moyens de subsistance et leur vie à la lutte pour la Palestine. Le problème n’est pas que ces vies ne soient jamais mentionnées ou (re)présentées dans le discours international. Le problème est que le sens et le but profonds des actions palestiniennes soient ignorés. Personne ne s’y intéresse.

Tout cela est enterré et rien n’en perce dans le discours dominant.

Les élites politiques émiraties et bahreïnies, par exemple, ignorent complètement ceux qui se battent ou se sont battus pour la cause palestinienne lorsqu’elles proclament leurs soi-disant accords de paix avec Israël. De nombreux Palestiniens, ainsi que des Bahreïnis et des Émiratis ordinaires qui n’ont pas voix au chapitre, ont qualifié à juste titre ces accords de trahison du peuple palestinien et de la cause palestinienne.

La Palestine est totalement absente de ces « accords de paix au Moyen-Orient », non seulement parce que les responsables palestiniens sont exclus des négociations et des accords, mais aussi parce que ces accords effacent les terres, les droits, les libertés et les vies des Palestiniens du paysage géopolitique et de la grammaire politique.

Ces accords cherchent à constituer un nouveau statu quo où il deviendrait normal de considérer que la Palestine n’existe pas et que c’est donc logique qu’elle soit effacée de la carte.

On imagine sans problème la manière dont le discours dominant des médias d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord entérinera la disparition de la Palestine, étant donné ce que ce processus a commencé depuis de nombreuses années.

Pour ne citer qu’un exemple, récemment, la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) s’est excusée, sans honte, d’avoir utilisé le terme Palestine à l’antenne le lendemain du jour où un de ses invités avait osé prononcer ce mot apparemment grossier et interdit.

La CBC s’abrite derrière un langage légaliste, prétentieux et nébuleux pour affirmer que la Palestine ne mérite donc pas d’être nommée parce qu’elle n’est pas un État moderne. Ce genre de comportement, à l’œuvre dans d’autres pays coloniaux et néocoloniaux, est un affront aux millions de personnes qui ont consacré leur vie à la lutte pour la Palestine.

La Palestine est un « problème »

L’un des mécanismes qui permet d’effacer la Palestine dans les deux exemples ci-dessus est la présentation de la question de la Palestine comme un « problème », comme si la Palestine nuisait à la paix et à la tranquillité de l’ordre mondial, parce qu’elle ne rentre pas dans les catégories conventionnelles de l’ordre mondial.

Cela vient du fait que les catégories qui sont apparues à l’époque coloniale dans le but de déposséder et/ou de dominer les peuples indigènes du monde entier, telles que les lois sur la propriété, l’État et la souveraineté, sont présentées aujourd’hui comme des catégories « naturelles » qui décrivent simplement comment le monde est « naturellement » organisé.

Le discours dominant ne remet pas en question la manière dont ces catégories ont été créées et « validées » par la violence coloniale et la terreur d’État ; au contraire, il prétend que ces catégories sont justifiées dans leur violence parce que les victimes opprimées ne sont pas reprises dans ces catégories conçues pour les opprimer et les éliminer. Et dans ce monde qui est né et s’est développé dans et à travers le colonialisme, cette manière de voir passe pour sensée.

Dans The Souls of Black Folk, publié en 1903, WEB DuBois explore l’impact d’être continuellement confronté à la question directe ou indirecte : « Ça vous fait quoi d’être un problème ? »

Cette question, qui continue d’être posée aux Noirs américains, ne révèle rien des luttes, des aspirations et des réalités vécues par les Noirs en Amérique. Mais elle en dit beaucoup sur les structures de pouvoir dans lesquelles les Noirs américains en viennent à devenir un « problème ».

De fait, cette question évacue l’auteur de la question du « problème », comme si lui-même ne jouait aucun rôle dans le fait que l’existence des Noirs soit devenue un « problème », aucun rôle dans la création des conditions sociales, économiques, culturelles et politiques qui oppriment et détruisent la vie des Noirs.

De la même façon, les Palestiniens sont présentés comme un « problème » sur la scène internationale et rendus responsables de cet état de fait qu’il leur appartient donc de modifier. C’est évidemment impossible. L’objectif est en réalité l’éradication et la disparition de celui qui a été transformé en « problème ».

Pour les alliés impériaux dirigés par le Royaume-Uni puis les États-Unis, l’État colonisateur israélien et les États arabes qui se sont empressés de se mettre au service des intérêts impériaux, la Palestine a toujours été présentée comme un « problème » qu’il faut faire disparaître.

Si ceux qui font de la Palestine un « problème » avaient un peu de courage, ils poseraient aux Palestiniens la seule question qui vaille : que ressent-on personne au monde ne veut avoir affaire à vous ? Qu’est-ce que cela fait d’être totalement indésirable, de ne jamais être entendu ? Qu’est-ce que cela fait d’être entièrement instrumentalisé par les autres dans votre être et votre non-être ?

C’est face à ce genre de questions rhétoriques que les élites dirigeantes du Golfe mettent aujourd’hui les Palestiniens. La Palestine a eu plus que sa part d’alliés qui semblaient se tenir aux côtés des Palestiniens, puis passaient à autre chose et les abandonnaient.

Il faut le dire, le sentiment d’être toujours abandonnée, laissée en plan, hante et poursuit la résistance palestinienne. En plus de faire face à l’effacement de la Palestine orchestré par les puissances coloniales et impériales, dont la CBC et le Canada font partie, les Palestiniens font face à quelque chose de similaire, mais bien plus douloureux, dans l’espace même où les Palestiniens et d’autres pays du « Sud global » se donnent la main pour rechercher une libération collective.

Si je répète trop souvent le terme Palestine dans cet article, c’est parce qu’il doit être affirmé et réaffirmé, continuellement, avec force et véhémence.

La volonté d’effacer la Palestine, que la CBC et la classe dirigeante des EAU/Bahreïn manifestent, s’étend de plus en plus. Peu importe qu’il entre ou pas dans les intentions de la CBC ou des dirigeants autoritaires émiratis et bahreïnis d’effacer la Palestine, ce qui compte c’est l’effet de leur discours, de leurs actions et de leurs politiques, qui tous reviennent à effacer la Palestine – un processus déjà bien avancé.

En ce sens, oui, la Palestine apparaît comme une cause perdue. Elle semblera probablement être une cause perdue encore quelque temps. Mais ne vous y trompez pas, la Palestine n’est pas une cause perdue. Tant que l’injustice durera, les Palestiniens se battront pour la Palestine. Et même si la liberté reste hors de portée, les Palestiniens, en Palestine et ailleurs, montreront au monde que cet ordre mondial colonisateur, néocolonial et post-colonial, malgré toute sa violence, ne parviendra pas à venir à bout de leur volonté, ni de leur courage.

Oui, la Palestine continuera à lutter. Elle continuera d’être un clou dans la chaussure des puissants pour leur rappeler, encore et encore, qu’ils ne sont pas les « forces du bien » que l’ordre mondial n’est ni ordonné, ni juste. Elle luttera pour faire passer la vérité dans le discours dominant, à savoir que si la Palestine ne rentre pas dans les catégories dominantes, ce n’est pas la faute de la Palestine, c’est celle de la nature violente et du but oppressif de ces catégories.

Prendre en compte les vies palestiniennes, c’est réaliser que la création d’un État palestinien, par exemple, n’est pas une fin en soi, que le but n’est pas seulement de rejoindre le concert des nations en rentrant dans la catégorie des États ; avoir un État a toujours été, au moins pour les innombrables vies qui ont combattu et continuent de combattre pour lui, considéré comme le seul moyen de se délivrer de la colonisation, le seul chemin vers la liberté.

* Mark Muhannad Ayyash est professeur associé de sociologie à l’université Mount Royal de Calgary, au Canada. Il est l’auteur de A Hermeneutics of Violence (UTP, 2019). Il est né et a grandi à Silwan, à Jérusalem, avant d’immigrer au Canada. Il écrit actuellement un livre sur le colonialisme de peuplement.


10 octobre 2020 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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