Se servir de l’indigénéité dans la lutte pour la libération de la Palestine

Photo : Elaine Thompson
Une enfant tient une affiche sur la Journée des peuples autochtones lors d'une bénédiction et d'un rassemblement avant une marche le lundi 8 octobre 2018 à Seattle. En 2014, le conseil municipal de Seattle a voté pour cesser de fêter le Columbus Day et a au contraire transformé le deuxième lundi d'octobre en une journée de reconnaissance des cultures et des peuples amérindiens - Photo : Elaine Thompson

Par Ahmad Amara, Yara Hawari

À l’occasion de la Journée des peuples autochtones en 2018, plusieurs organisations palestiniennes de défense des droits de l’homme ont publié une déclaration appelant la communauté internationale « à placer l’histoire des autochtones comme le début nécessaire de la réconciliation historique et un processus d’émancipation collective de décolonisation ».

La déclaration a montré comment l’indigénéité a récemment refait surface dans le discours sur la Palestine et est en passe de devenir une facette centrale de la mobilisation politique. Elle a également souligné les liens croissants entre les Palestiniens et les communautés indigènes à travers le monde et la nature collective de la décolonisation, ce qui représente des outils importants dans la lutte d’aujourd’hui contre le colonialisme de peuplement à travers le monde.

Mais quelles en sont les implications pratiques pour les Palestiniens engagés dans la lutte de libération et comment cela peut-il être mis à profit pour faire progresser les droits et la souveraineté des Palestiniens ?

Cette analyse aborde ces questions en développant les notions de colonialisme et d’indigénéité et la relation entre les deux à travers une exploration du processus du colonialisme de peuplement israélien qui a créé l’indigénéité palestinienne. Elle aborde ensuite les limites de l’application du droit international aux luttes indigènes et conclut par une série de réflexions sur la manière de mieux intégrer la notion d’indigénéité palestinienne dans la lutte palestinienne pour la liberté, la justice et l’égalité.

Colonialisme de peuplement et indigénéité

Les cas de colonisation ont leurs particularités, bien qu’ils aient beaucoup en commun. En effet, s’il existe des caractéristiques propres à l’expérience coloniale en Palestine, le projet sioniste n’est pas exceptionnel car il suit un schéma européen d’invasion et de domination. Comme d’autres mouvements coloniaux de peuplement, les premiers sionistes ont revendiqué une supériorité européenne. Pourtant, en même temps, ils se réclamaient un peuple indigène revenant en Palestine sur la base de récits bibliques. De cette façon, ils ont pu se prétendre les propriétaires légitimes de la terre.

Par exemple, l’idée que seuls les colons sionistes peuvent faire fleurir le « désert » en Palestine est à la fois une référence à un récit biblique et donc à leur prétendue « indigénéité » autochtone, ainsi qu’à leur supériorité supposée évidente en matière de culture et de connaissance, et en matière de productivité caractéristique du capitalisme européen.

En conséquence, le mouvement sioniste a à la fois exploité une indigénéité autochtone prétendue biblique, et affiché sans complexe que le sionisme est une entreprise coloniale. Le dirigeant sioniste Chaim Weizmann a illustré cette position coloniale dans une déclaration faite en 1947 :

D’autres peuples ont colonisé de grands pays, des pays riches. Ils y ont trouvé, en y entrant, des populations arriérées. Et ils ont fait pour les populations arriérées ce qu’ils ont fait… Je voudrais dire que, par rapport au résultat des activités colonisatrices d’autres peuples, notre impact sur les Arabes n’a pas produit de résultats bien pires que ce qui a été produit par d’autres dans d’autres pays.

Weizmann et ses pairs ont non seulement reconnu la nature coloniale du sionisme, mais ils ont également considéré les « Arabes de Palestine » avec le même mépris que les autres colonialistes à l’égard des autres peuples indigènes.

Le mouvement sioniste a mis en place diverses agences dont le but était d’aider les Juifs européens à s’approprier des terres et à s’installer en Palestine, comme l’Association pour la colonisation juive en Palestine. Il s’efforçait de dominer la populations indigène pour faire place aux colons.

Les colons ainsi que les autochtones avaient bien compris la nature de cette entreprise coloniale de peuplement. En effet, durant cette période, de nombreux Palestiniens se sont inquiétés de la dynamique de la « colonisation de remplacement » du mouvement sioniste, et ils se sont continuellement opposés au colonialisme britannique et sioniste en Palestine par des manifestations publiques, des pétitions officielles, des mobilisations politiques et des écrits dans la presse palestinienne.

Deux journaux parmi les plus importants, Al-Karmil et Falastin, ont à une grande fréquence publié des articles sur le sionisme et son impact sur la Palestine et les Palestiniens.

Dans les décennies qui ont suivi la Nakba de 1948, des universitaires et des révolutionnaires palestiniens se sont penchés sur la notion d’indigénéité en travaillant sur le colonialisme de peuplement. En 1965, Fayez Sayegh a publié le document « Colonialisme sioniste en Palestine », qui décrit Israël comme un « État colonisateur » et explique que sa caractéristique raciste n’est pas un emprunt mais est « inhérente à l’idéologie même du sionisme ».

Ce premier travail est particulièrement important car il traite de la réalité coloniale en Palestine avant l’occupation israélienne de 1967 en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et sur le plateau du Golan et souligne la nature coloniale de l’entreprise sioniste depuis sa création, contestant ainsi l’hypothèse commune selon laquelle le « problème » réside dans l’occupation israélienne de 1967.

Une bourse d’études dans cette veine a suivi l’article de Sayegh, notamment le livre de George Jabbour, « Colonialisme des colons en Afrique australe et au Moyen-Orient » (1970), de Maxime Rodinson : « Israël: Un État colonisateur ? » (1973), et « Les Palestiniens en Israël : une étude sur le colonialisme interne » (1979) d’Elia Zureik. Ces derniers travaux ont établi un lien entre les politiques d’Israël et celles de l’Afrique du Sud de l’apartheid, contribuant à l’émergence d’un courant universitaire occidental qui a centré son analyse d’Israël sur le colonialisme de peuplement.

Dans une interview accordée en 1982 à Gilles Deleuze, Elias Sanbar – fondateur du Journal for Palestine Studies, déclarait :

Nous sommes aussi les Indiens d’Amérique des colons juifs en Palestine. À leurs yeux, notre seul et unique rôle consistait à disparaître. En cela, il est certain que l’histoire de la création d’Israël reproduit le processus qui a donné naissance aux États-Unis d’Amérique.

Cette comparaison de la lutte palestinienne avec celle des peuples indigènes de l’île de la Tortue (comme beaucoup d’indigènes se réfèrent au continent nord-américain) permet de comprendre les structures de pouvoir et de domination que partagent les États colons. Pourtant, le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, qui défendait l’opinion courante selon laquelle les peuples indigènes sont vulnérables et primitifs, a rejeté cette comparaison dès les années 1980, dans une tentative de rejeter les notions de défaite et d’affirmer la fermeté du peuple palestinien.

Il l’a peut-être fait de la manière la plus condamnables en 2004 lorsqu’il a proclamé que les Palestiniens « ne sont pas des Peaux rouges » lors de son encerclement dans son complexe de Ramallah.

Pourtant, dans les années 1960 et 1970, l’OLP avait essentiellement modelé son programme, ses objectifs et ses tactiques selon une autre lutte contre le colonialisme de peuplement : le Front de libération nationale (FLN) algérien, qui avait triomphé du colonialisme français. L’OLP, identifiant des similitudes dans les buts et les moyens, a recherché l’amitié et l’expertise des dirigeants algériens.

L’OLP a également cherché plus tard à établir des liens avec l’ANC dans sa lutte contre l’apartheid – la structure de gouvernement adoptée par le régime colonial sud-africain.

Cependant, les universitaires et les dirigeants palestiniens ont mis en veilleuse pendant plusieurs décennies l’application du paradigme colonisateur-colonial à la Palestine et l’affiliation aux luttes de décolonisation. Alors qu’à la première époque du colonialisme, ils avaient lié l’histoire et l’idéologie politique du sionisme et la création d’Israël au projet politique de libération de la Palestine, dans une seconde époque ils se sont concentrés sur l’idéologie et les structures politiques sionistes en termes de politiques foncières, de dépossession, de judaïsation et d’infrastructures de contrôle.

Cela s’est produit en particulier avec l’avènement des accords d’Oslo au début des années 1990, qui ont présenté le colonialisme de peuplement israélien comme deux mouvements nationaux conflictuels qui trouveraient la paix dans le cadre d’un paradigme à deux États. Dans le même temps, la société civile palestinienne s’est développée et les ONG ont commencé à se concentrer sur l’accès à la liberté dans le cadre de droit international et par le biais d’une défense des droits de l’homme. Les limites de ce cadre sont vite devenues évidentes : non seulement il omettait des concepts tels que la libération et la souveraineté, mais il limitait également aux territoires de 1967 la question de la Palestine et des Palestiniens.

La dernière décennie a vu la réémergence du colonialisme de peuplement comme moyen d’étude universitaire et analytique pour décrypter la nature d’Israël. La création de la revue Settler Colonial Studies, la publication de diverses collections et l’augmentation du nombre de conférences et de la production universitaire sur le sujet ont institutionnalisé le colonialisme de peuplement en tant que domaine académique.

Toutefois, il existe une différence notable entre l’accent renouvelé mis aujourd’hui sur le colonialisme, et son utilisation antérieure dans le cadre d’une pratique révolutionnaire. Les travaux antérieurs étaient liés au projet politique de l’OLP, dont le but était à l’époque de libérer toute la Palestine historique du colonialisme sioniste. En revanche, des travaux d’études récents ont émergé du monde universitaire occidental, qui est non seulement de plus en plus néolibérale mais qui tend également à favoriser une « dépolitisation » des travaux d’érudition.

Les travaux qui remettent en cause cet environnement en cherchant à politiser et à démanteler les hiérarchies de la connaissance mènent un combat difficile.

Le projet sioniste israélien est un projet d’expansion et d’effacement de la population palestinienne indigène. Les travaux universitaires utilisant ce cadre analytique se sont développés, mais l’indigénéité n’a pas eu le même niveau d’engagement que le colonialisme de peuplement, bien que le paradigme sur ce colonialisme le nécessite. Alors que le colonialisme de peuplement parle de la structure de violence permanente de l’État israélien et décrit une situation continue de remplacement, l’indigénéité parle de la vie avant cette structure, de la résistance pendant celle-ci et des visions pour l’avenir.

En d’autres termes, l’indigénéité aide les Palestiniens à exprimer ce qu’ils représentent et ce qu’ils veulent.

En effet, les peuples indigènes sont ceux qui ont souffert de l’invasion coloniale et qui continuent de subir les structures d’élimination qui en découlent. Dans son poème de 1992 intitulé « L’avant-dernier discours de l’Indien rouge à l’homme blanc », le poète palestinien Mahmoud Darwish décrit la logique coloniale de pouvoir et d’effacement et, contrairement à Arafat, compare le cas palestinien au cas américain, en adoptant la voix d’un Américain indigène et en indiquant une structure continue et entièrement dominante:

Colomb, le libre, cherche une langue
qu’il n’a pas pu trouver ici,
et cherche de l’or dans les crânes de nos ancêtres au grand cœur.
Il s’est rassasié de nos vivants
et de nos morts.
Alors pourquoi est-il déterminé à mener sa guerre d’élimination
de la tombe, jusqu’à la fin ? [1]

Les peuples indigènes doivent être compris dans cette structure qui persiste après l’événement initial de l’invasion, décrite par Darwish comme une « guerre d’élimination » même après la mort.

Indigénéité et droit international

Après les accords d’Oslo, la direction palestinienne a abandonné une grande partie de son discours révolutionnaire et a adopté un discours qui suivait le cadre du droit international. L’ONG-isation de la Palestine et l’accent mis sur les programmes des donateurs étrangers qui ont émergé d’Oslo ont également conduit une grande partie de la société civile palestinienne à utiliser un vocabulaire basé sur le droit international pour formuler leurs demandes en matière de droits.

En 2007, les Nations unies ont adopté la Déclaration sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP) dans le but de promouvoir les droits des peuples autochtones du monde entier dans le cadre du droit international. Si beaucoup ont célébré l’UNDRIP malgré son statut de document non contraignant, elle a également fait l’objet de critiques et de débats sérieux, notamment de la part des communautés autochtones qui ont estimé que non seulement elle était limitée dans sa description des peuples autochtones, mais qu’elle ne permettait pas non plus de souveraineté autochtone étant donné la place centrale qu’elle accorde au maintien de l’intégrité territoriale des États-nations existants.

Suivant les principaux paramètres du droit international, l’UNDRIP considère l’État comme un cadre juridique et politique donné, comme le note l’article 46-1 :

Aucune disposition de la présente déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un État, un peuple, un groupe ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte contraire à la Charte des Nations unies, ni comme autorisant ou encourageant une action quelconque qui démembrerait ou compromettrait, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale ou l’unité politique d’États souverains et indépendants.

Si l’UNDRIP fait fréquemment référence au droit à l’autonomie, elle exclut le droit à l’autodétermination nationale indépendante et à la souveraineté extérieure, qui reste une aspiration pour de nombreux peuples autochtones, y compris les Palestiniens.

La déclaration fait plutôt référence à l’autonomie ou à l’autodétermination des autochtones dans les affaires intérieures afin de préserver leur identité culturelle. Elle sape donc une grande partie des aspirations politiques des peuples indigènes telles qu’elles sont comprises par les communautés elles-mêmes.

Bien sûr, la « souveraineté » a un sens différent pour les différents peuples indigènes, allant de l’autonomie interne et de la préservation et de l’intégrité culturelles à l’autonomie externe par le biais d’un processus de décolonisation. La première signifie l’autonomie au sein des structures étatiques existantes, tandis que la seconde implique une dé(con)struction des structures de pouvoir existantes.

Cette approche analytique juridique de l’indigénéité considère également le colonialisme de peuplement comme un événement et non comme une structure. En ne considérant pas ce type de colonialisme comme un processus continu – et donc en n’utilisant pas un cadre colonial – la déclaration passe à côté de nombreuses injustices historiques et contemporaines et saute à une situation « post-conflit » en légitimant l’existence des États coloniaux contemporains.

En outre, la déclaration manque d’une discussion sérieuse sur un processus de décolonisation ou sur les éléments qui pourraient contribuer à un tel processus, tels que les processus de justice historique ou le rapatriement. Pour l’essentiel, la légalisation des luttes indigènes limite les modes et les façons d’imaginer un avenir décolonisé.

En conséquence, l’UNDRIP non seulement sape les aspirations politiques de nombreux peuples indigènes, mais les limite également à une certaine définition. Ainsi, nombre de ceux qui travaillent sur la suppression par Israël des droits des Palestiniens dans le domaine du droit international ont préféré des cadres tels que l’apartheid, notamment parce que l’apartheid est considéré comme un crime grave en vertu du droit international et a permis de développer la solidarité internationale dans la lutte contre celui-ci.

Cependant, en dehors du droit international, il est clair que l’apartheid et l’indigénéité ne sont pas des termes mutuellement exclusifs et que l’apartheid a été un mécanisme permettant de contrôler et de gérer les peuples indigènes.

Pourtant, l’utilisation de l’indigénéité est plus complexe dans le cas palestinien. Par exemple, certains défenseurs des droits des Bédouins palestiniens dans la région du Naqab ont utilisé l’indigénéité pour obtenir des droits pour ce groupe. Pourtant, plutôt que d’affirmer les droits des Bédouins en tant que partie intégrante du peuple palestinien dans son ensemble et donc d’agir pour l’obtention de leurs droits collectifs et individuels, l’indigénéité a servi de mécanisme de fragmentation.

En privilégiant l’indigénéité des Bédouins et en ne considérant pas les autres Palestiniens comme indigènes, cette stratégie de défense des droits place les Bédouins dans une catégorie minoritaire, l’isole de fait de ses contextes arabe et palestinien et renforce le stéréotype des peuples indigènes comme étant de nature tribale et figés dans le temps. [2]

Reconnaître que les Bédouins palestiniens ont une culture et une identité distinctes tout en faisant partie de la grande communauté du peuple palestinien est crucial pour une compréhension exacte de leur lutte. L’exemple des Bédouins palestiniens souligne les intersections importantes entre l’indigénéité et le nationalisme, démontrant que les deux ne sont pas mutuellement exclusifs. Au contraire, l’indigénéité peut rendre collective l’expérience d’une lutte nationale.

Il est important de noter que la critique contenu dans ce commentaire et les réserves qu’il manifeste concernant l’évolution des discours juridiques et des catégories d’indigénéité ne visent pas à suggérer le rejet complet de ces discours. L’analyse vise plutôt à souligner les limites de l’ « indigénéité juridique » en particulier et celles du droit international en général, et à souligner la nécessité d’intégrer une compréhension dans leur globalité de l’indigénéité et des aspirations autochtones à la décolonisation dans le récit national palestinien.

Un avenir indigène

Aujourd’hui, les Palestiniens continuent d’être géographiquement fragmentés à travers Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza, et sont dispersés dans l’exil à travers le monde entier. L’indigénéité relie ces fragments à une expérience unique – le processus de colonisation, également connu sous le nom de Nakba continue, ou al-Nakba al-mustimirrah.

Elle relie également ces fragments à la Palestine, leur centre de gravité.

L’indigénéité en tant que paradigme et identité offre un centre d’intérêt et un recentrage des peuples indigènes qui s’étend sur les cultures, les langues et les épistémologies. Elle place en particulier au cœur de la connaissance et de la compréhension autochtones la résistance à l’invasion et aux tentatives d’effacement. Elle propose de repenser radicalement le savoir et la production de connaissances, en particulier en s’interrogeant sur les connaissances et les sources historiques considérées comme dignes de foi et fiables.

Ce paradigme permet non seulement aux Palestiniens de mieux comprendre leur passé et leur présent, mais aussi d’approfondir leurs réflexions sur l’avenir. L’indigénéité exige que les Palestiniens recentrent leur lutte sur la décolonisation et la libération de tous les Palestiniens.

En ce sens, elle rend les cadres actuels de « territoire » et de « négociations » insatisfaisants en termes de liberté et de justice. L’avenir des Palestiniens doit être abordé dans tous ses fragments, et cela ne peut se faire que dans le cadre d’une compréhension du sionisme comme projet colonial de peuplement qui a rendu le peuple palestinien indigène. C’est la rencontre coloniale qui a créé l’indigène et sa nouvelle réalité politique.

L’indigénat doit donc être traité comme une réalité politique dont la transformation s’accompagne de la décolonisation.

L’exploitation de l’indigénéité comme outil pour imposer les droits et la souveraineté des Palestiniens est confrontée à de sérieux défis. La réapparition de l’indigénéité et l’analyse colonialiste restent largement présentes chez les universitaires et dans certains espaces militants, avec une traduction limitée dans l’arène politique.

La représentation politique palestinienne en Israël a surtout cherché à obtenir des droits « égaux » dans le cadre de l’État, et l’AP cherche à établir un État en Cisjordanie et dans la bande de Gaza (bien que cela soit maintenant largement remis en question) dans le cadre des paramètres juridiques internationaux. Tous deux n’ont pas réussi non seulement à atteindre leurs objectifs politiques, mais aussi à intégrer de manière adéquate les réfugiés palestiniens et leur droit au retour et à la restitution de leurs terres.

Les concepts d’indigénéité et de nationalisme se contredisent et se chevauchent. Les peuples indigènes peuvent avoir et ont effectivement des aspirations nationalistes. Tout comme les autres communautés, ils sont composites et leurs structures et aspirations politiques et économiques peuvent changer.

Pourtant, une menace permanente d’élimination qui tente d’effacer leur indigénéité ainsi que les espoirs de constituer une nation, définit leur expérience et leurs aspirations. L’indigénéité offre par conséquent un moyen de repenser le projet politique palestinien comme un projet plus global qui comprend tous les Palestiniens, où qu’ils soient, comme des autochtones confrontés à une tentative d’effacement.

De plus, l’indigénéité démystifie le projet sioniste comme quelque chose d’unique à la Palestine et le place dans un contexte global de projets coloniaux de peuplement. Cela permet aux Palestiniens d’établir des liens de solidarité avec d’autres peuples indigènes et de reconnaître les fils d’oppression qui s’entrecroisent. Envisager un avenir décolonial est une partie importante du (re)-déplacement du paradigme politique. En effet, la lutte de la Palestine pour la liberté et la justice doit être réévaluée afin de recentrer les visions palestiniennes de l’avenir, et non une vision unique imposée par des forces extérieures déterminées à maintenir le statu quo.

Notes:

[1] Traductions successives de l’arabe à l’anglais, puis de l’anglais au français
[2] Ceci en dépit du fait que les Bédouins palestiniens ont une longue histoire de luttes pour la défense de leur mode de vie et de leur identité

Ahmad Amara * Dct Ahmad Amara est un défenseur des droits de l’homme et un diplômé du programme de doctorat conjoint en histoire et études hébraïques et judaïques à l’Université de New York. Avant de poursuivre son doctorat sur la modification des relations foncières dans le cadre de la réforme agraire ottomane dans les communautés tribales de la Palestine du Sud, Ahmad a travaillé pendant trois ans comme chercheur au Harvard Law School. Amara a à son actif un certain nombre de publications sur le droit, l’histoire et les droits de propriété.

* Yara Hawari est Senior Palestine Policy Fellow d’Al-Shabaka. Elle a obtenu son doctorat en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter, où elle a enseigné en premier cycle et est chercheur honoraire. En plus de son travail universitaire axé sur les études autochtones et l’histoire orale, elle est également une commentatrice politique écrivant régulièrement pour divers médias, notamment The Guardian, Foreign Policy et Al Jazeera (English).

8 août 2020 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah