Gaza : qu’advient-il de l’écriture en temps de génocide ?

Des étudiantes assistent à des cours en présentiel à l'université islamique de Gaza le 1er décembre 2025 - Capture d'écran d'une vidéo d'Abdel Qader Sabbah

Par Hani al-Salmy

Loin d’être un sujet comme un autre, la guerre à Gaza a redéfini la relation de l’écrivain avec le langage et avec lui-même.

La guerre n’est jamais un événement passager dans l’histoire de la littérature. C’est un moment décisif qui redéfinit la relation de l’écrivain avec le langage et l’oblige à en créer un nouveau.

À Gaza, les écrivains n’ont pas observé la guerre de loin. Ils l’ont vécue : en portant de l’eau, en faisant la queue pour du pain, en fuyant leurs maisons et en écrivant à la pâle lueur de leurs téléphones portables dans des abris surpeuplés.

C’est pourquoi la littérature issue de Gaza durant cette période ne peut être vue dans la continuité de ce qui l’a précédée. Elle a fait l’objet d’une profonde transformation, tant au niveau du vocabulaire, du rythme, des métaphores, de l’imagination que de l’architecture visuelle du texte.

L’écrivain ne se contente plus de décrire le monde, il témoigne de ce qu’il voit et de ce qu’il vit.

Cette étude examine quatre voix littéraires palestiniennes de Gaza — Jabr Jamil Shaath, Mohammed Al-Salmy, Alaa Abu Jahjouh et Hashem Shalloulah — afin d’explorer comment chacune a affronté la guerre, et comment celle-ci a remodelé son langage sans le priver de son identité créative.

Jabr Jamil Shaath : Quand la distance entre la métaphore et le sang vole en éclats

Le poète, critique et chercheur palestinien Jabr Jamil Shaath (né à Khan Yunis en 1966) occupe une place de choix dans la littérature palestinienne contemporaine. Depuis plusieurs décennies, il enrichit les lettres arabes d’œuvres telles que « A B », « Péchés blancs », « Comme si j’étais moi-même », « Une biographie égarée » [A Stray Biography], « La troisième rive », « À la première louve sur la route » [For the First She-Wolf on the Road], ainsi que l’étude critique « Par la porte de l’appréciation ».

Des étudiants de première année assistent à un cours magistral sur le campus de l’Université islamique de la ville de Gaza, le 7 décembre 2025 – Photo : Rizek Abdeljawad / Xinhua

Les lecteurs des écrits d’avant-guerre de Shaath le reconnaissent immédiatement, à sa manière d’utiliser la métaphore comme un instrument à la fois cognitif et esthétique. Le mythe, le symbolisme et les allusions historiques constituaient les fondements de sa poésie, tandis que la réalité quotidienne n’entrait dans ses textes qu’après un processus de raffinement artistique.

Avant la guerre : l’éloquence de la distance

Dans des recueils tels que « For the First She-Wolf on the Road » et « A Stray Biography », la poésie de Shaath se caractérisait par la contemplation et la maîtrise de la langue. La figure récurrente du loup fonctionnait comme une métaphore existentielle de la solitude et du « moi » poétique. De même, dans « A B », le langage lui-même devenait une structure sacrée capable de réparer les fractures du moi.

Sa poésie possédait un rythme interne mesuré. Le lieu — qu’il s’agisse de Khan Younis, de Gaza ou de Jaffa — n’était jamais simplement géographique. Il se dissolvait dans un paysage poétique et devenait une métaphore de la patrie et de la possibilité insaisissable du salut.

Après la guerre : l’abandon des masques symboliques

Lorsque la guerre s’est abattue sur Gaza, la distance entre le poète et son sujet a disparu. Shaath s’est retrouvé confronté au déplacement, à la perte et à la lutte quotidienne pour la survie.

Cette collision directe avec la catastrophe a transformé son langage. Les symboles sont devenus des témoignages. La louve a cessé d’être une présence poétique abstraite pour prendre la forme de la mort réelle qui guettait les déplacés. « Une biographie égarée » est devenue moins un voyage métaphorique qu’un récit de déplacements forcés à travers le paysage dévasté de Gaza.

Son vocabulaire de guerre s’est affûté et concrétisé et s’est dépouillé de tout excès ornemental. Shaath s’est mis à parler des décombres, des amis devenus de simples noms sur des listes de morts et des efforts pour survivre, d’une voix où se confondaient le poète et le chroniqueur.

Cette transformation s’est étendue au rythme et à la forme. La cadence sereine de ses premiers recueils s’est fracturée en une musique tendue et instable, faisant écho aux bombardements et aux drones.

Même la mise en page du poème s’est fragmentée, reflétant un moi suspendu entre la survie et l’extinction.

Pourtant, Shaath a préservé l’essence de son projet créatif. Il a transformé les réalités ordinaires de la guerre en une nouvelle poétique enracinée dans la terre, le sang et les cendres. La guerre lui a peut-être ôté sa quiétude contemplative, mais elle lui a donné une voix collective.

Là où il écrivait autrefois « Comme si j’étais moi-même », il écrit désormais en tant que témoin et trace survivante de Gaza.

Mohammed al-Salmy : De l’imaginaire de la mémoire à la réalité de la tente

Dans l’expérience littéraire du romancier et nouvelliste palestinien Mohammed Al-Salmy, la guerre apparaît comme un séisme existentiel qui a redéfini à la fois le sens de l’écriture et sa fonction éthique.

Al-Salmy, auteur de « Le deuxième paradis » et « Le souffle d’ébène », appartient à une génération qui considère la littérature comme un espace de célébration de l’humanité et de la vie quotidienne.

Avant la guerre : l’imaginaire de l’attente

Le langage d’avant-guerre de Mohammed Al-Salmy se caractérisait par une simplicité lumineuse. Ses personnages habitaient des univers suffisamment vastes pour accueillir les rêves, l’attente et les questionnements sur la vie, la mort et l’exil.

Dans des œuvres telles que « Le deuxième paradis », une musique tranquille émergeait des détails du quotidien. Une tasse de café, une fenêtre et les récits des grands-parents devenaient des éléments centraux de son univers narratif.

Ses scènes se déroulaient lentement, ce qui permettait aux lecteurs de s’imprégner des transformations de ses personnages.

Après la guerre : la sémiotique de la survie

Avec le déclenchement de la guerre, l’écriture a cessé d’être un exercice esthétique pour devenir un acte de survie.

Le vocabulaire des rêves s’est effacé, remplacé par des mots chargés de la douleur du présent. Les maisons ont cédé la place à des tentes. Les fenêtres ont disparu, et le récipient d’eau est devenu un horizon d’espoir. Même une miche de pain s’est transformée en protagoniste tragique.

11 mars 2026 – Sous le poids d’un blocus qui perdure, des Palestiniens déplacés tentent de subvenir à leurs besoins quotidiens en eau en remplissant des réservoirs dans un refuge de la ville de Gaza – Photo : Omar Ashtawy via The Electronic Intifada

L’imagination elle-même s’est restreinte au profit du témoignage. Il y avait peu de place pour la fiction face à une réalité plus brutale que la fiction elle-même. Ses phrases sont devenues plus courtes et plus denses, comme si la plume craignait d’être interrompue par un nouvel obus ou un nouvel ordre d’évacuation.

Le style contemplatif de ses premiers travaux a cédé la place à des images rapides et cinématographiques : un père transportant de l’eau sur de longues distances, un enfant cherchant son ombre parmi les tentes, une mariée reportant son mariage en attendant un cessez-le-feu.

La guerre a fait évoluer le projet d’Al-Salmy : il est passé de la description de l’être humain en tant que concept littéraire à la représentation de l’humanité, chair et sang, luttant contre l’extinction. Ses contributions à « Writing Behind the Fire » [Écrire au milieu des flammes] révèlent une authenticité documentaire rare qui allie la sensibilité de l’artiste à la résilience du témoin.

Alaa Abu Jahjouh : archiver la catastrophe à travers l’image fugace

L’écrivain palestinien Alaa Abu Jahjouh, auteur de « Une lune et un corps sombre » et de « La mer et la colline comme témoins », compte parmi les plus éminents conteurs palestiniens contemporains.

Son projet littéraire se distingue par son attachement à la nouvelle et à la micro-fiction, ainsi que par une économie de langage et une attention sans faille portée aux détails marginaux.

Avant la guerre : la poétique du marginal

Avant la guerre, les récits d’Abu Jahjouh accordaient au temps la générosité nécessaire pour se dérouler naturellement. Les personnages évoluaient avec une délibération sereine, tandis que les lieux conservaient leur capacité à engendrer des histoires et à façonner des vies.

Son langage possédait un lyrisme subtil. L’imagerie artistique était au service du texte sans le submerger, créant un équilibre délicat entre la progression narrative et la contemplation esthétique.

Après la guerre : l’architecture d’une archive fragmentée

La guerre a brisé cette relation stable entre le récit et le temps. Il n’y avait plus de place pour suivre les destins de personnages spécifiques. Dans les récits de guerre, un personnage pouvait disparaître d’une phrase à l’autre.

Le texte est devenu une tentative de préserver l’instant fugace avant qu’il ne disparaisse sous les décombres.

En conséquence, l’écriture d’Abu Jahjouh a acquis une qualité visuelle aiguë, étroitement liée au cinéma documentaire. La maison n’est plus un refuge pour les secrets, mais un tas de décombres. De même, la mer a cessé d’être une toile de fond romantique pour devenir un témoin silencieux de l’absence.

Ses phrases se sont raccourcies et sont devenues plus directes. Le langage ornemental a cédé la place aux symboles significatifs et à l’impact narratif immédiat.

Dans les écrits d’Abu Jahjouh sur la guerre, l’image a pris le pas sur l’histoire au sens conventionnel du terme. Ses textes sont devenus une archive visuelle et psychologique de l’être humain gazaouite à un moment de rupture et de résilience.

Une clé de maison, une poupée déchirée ou la chaussure perdue d’un enfant acquièrent une importance historique égale à celle des grands événements politiques.

Hashem Shalloulah : Concevoir la ruine et composer la note de survie sous les décombres

Le poète palestinien Hashem Shalloulah, auteur de « Lueurs pour un télécopieur cassé » et de « Le loup dévore celui qui le remarque le premier », compte parmi les voix poétiques les plus singulières de sa génération. Étroitement lié à la poésie moderne, il a fait siens le paradoxe et l’humour noir comme moyens d’interpréter le monde.

Avant la guerre : la poésie des détails du quotidien

Avant la guerre, Shalloulah transformait des objets négligés en moments d’émerveillement poétique. Grâce à un langage condensé et à des images inattendues, il élevait l’ordinaire au rang d’extraordinaire.

Ses poèmes possédaient un rythme interne cohérent, soutenu non pas par la métrique traditionnelle, mais par la musique des mots eux-mêmes. Tout aussi remarquable était sa tendance à humaniser les objets inanimés, leur accordant une voix pour protester contre la monotonie de l’existence.

Le tremblement de terre : comment la guerre a remodelé le texte

Avec le déclenchement de la guerre, le rythme harmonieux de Shalloulah fut soumis à une épreuve existentielle.

La géographie fracturée de Gaza a laissé son empreinte sur la géographie du texte. Sa poésie est devenue plus angoissée ; les phrases se brisaient comme si elles luttaient pour reprendre leur souffle entre deux frappes aériennes.

13 juillet 2026 – Un jeune papa transporte le corps de son bébé en vue de son enterrement, tandis que les corps de 19 nouveau-nés palestiniens et de fœtus issus de fausses couches sont conservés à la morgue de l’hôpital Nasser à Khan Yunis, à Gaza, en Palestine – Photo : Abed Rahim Khatib/AA

Cette transformation s’est étendue à l’ensemble de son paysage linguistique. La fluidité de son langage a cédé la place à une nouvelle rugosité, à la mesure de la réalité vécue.

Sa poésie a abandonné les métaphores lointaines pour s’accrocher à la terre, au sang et à la poussière : une tente tremblant dans le vent, une fenêtre suspendue sans son mur, une rue dépouillée de son nom, un SMS bloqué sur un réseau hors service.

Le symbolisme a cessé de fonctionner comme un ornement esthétique pour devenir un témoignage.

Pourtant, Shalloulah a refusé de réduire la poésie à des slogans ou à des lamentations.

Redonner du sens grâce à la musique

Ses poèmes sont devenus des instruments permettant de comprendre la folie environnante et de remettre de l’humanité au cœur des ruines.

La transformation la plus profonde de ses écrits récents réside dans la nature de sa musique intérieure. Cette musique est devenue plus fragile et austère, plus proche du son de la complainte humaine.

Pendant la guerre, sa poésie est devenue une sorte de quête implacable d’une note survivante sous les décombres — une note qui refuse la mort et s’obstine à témoigner de son époque.

Quand l’écriture devient la mémoire d’un lieu

La guerre à Gaza n’est pas simplement un sujet comme un autre dont ces textes se sont saisis ; c’est une force qui a remodelé la relation de l’écrivain avec le langage et avec lui-même. Jabr Jamil Shaath a transformé la métaphore en témoignage ; Mohammed Al-Salmy a reconstitué toutes les étapes de la perte, du souvenir du foyer à la réalité de la tente ; Alaa Abu Jahjouh a transformé des détails fugaces en une archive visuelle de l’absence ; et Hashem Shalloulah a cherché une note poétique capable de survivre sous les décombres.

Ce qui unit ces expériences, c’est que Gaza n’est plus simplement un lieu où se déroulent des événements ; elle est devenue un être vivant qui s’écrit à travers les voix de son peuple.

La ville assiégée a retrouvé son existence grâce aux mots, aux poèmes et aux récits. L’écriture est devenue un acte de résistance contre la disparition et une tentative de préserver la mémoire humaine.

La littérature de Gaza en temps de guerre ne se contente pas de demander aux lecteurs d’être les témoins de la destruction ; elle les invite à écouter l’être humain qui subsiste au cœur de cette destruction. Derrière chaque texte se cache un foyer disparu, un visage perdu et un rêve ajourné, mais aussi l’affirmation tenace que l’humanité peut laisser une trace même dans ses moments les plus sombres.

Ainsi, Gaza ne s’est pas contentée d’écrire la guerre ; elle s’est écrite à travers elle.

21 juillet 2026 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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