La conquête silencieuse de la Cisjordanie et la mort clinique des accords d’Oslo

3 mars 2026 - Des Palestiniens pleurent lors des funérailles des frères Mohammed et Fahim Mu'amer, âgés respectivement de 52 et 48 ans, qui ont été assassinés par des colons israéliens à la suite d'une attaque perpétrée la veille contre le village de Qaryut, au sud de Naplouse, en Cisjordanie. Ces meurtres s'inscrivent dans le contexte de violences persistantes commises par les colons en Cisjordanie - Photo : Oren Ziv / Activestills

Par Mariam Barghouti

Grâce à une nouvelle campagne d’enregistrement foncier, Israël tente d’obtenir par la voie administrative ce que la guerre seule n’a pas réussi à obtenir.

Israël a toujours eu pour projet d’annexer davantage de terres en Cisjordanie occupée et ses actions le prouvent.

Cette semaine, le cabinet israélien a approuvé un plan visant à revendiquer les terres palestiniennes de Cisjordanie comme « terres d’État ». La proposition, soutenue par des dirigeants israéliens d’extrême droite, dont le ministre des Finances Bezalel Smotrich, le ministre de la Justice Yariv Levin et le ministre de la Défense Israel Katz, met l’accent sur la suprématie israélienne sur les Palestiniens.

Le gouvernement israélien a créé 35 nouveaux postes et alloué 244,1 millions de shekels (près de 79 millions de dollars) au projet d’enregistrement foncier pour la période 2026-2030.

Le processus décrit dans la proposition n’est pas nouveau en soi. Il s’agit d’un processus gelé depuis 1967 et sa reprise récente s’inscrit dans la continuité du plan de longue date d’Israël visant à s’emparer des terres palestiniennes.

Si Israël a suspendu le processus d’enregistrement foncier en 1967, il n’a pas pour autant mis fin à ses pratiques de nettoyage ethnique, de violence coloniale et d’annexion de facto des terres.

Pour les Palestiniens, cette décision ne marque pas une nouvelle escalade, mais une consolidation de la présence israélienne en Cisjordanie. Si cela peut sembler être une simple formalité administrative, il s’agit en réalité d’une étape importante dans la prise de contrôle progressive de la Cisjordanie par Israël, dernier obstacle territorial à la réalisation du projet colonial israélien en Palestine.

La bureaucratie comme annexion

Ce changement ne peut être compris sans revenir sur les accords d’Oslo. En vertu des accords de 1993 et 1995, la Cisjordanie a été divisée en zones A, B et C dans le cadre d’un arrangement « provisoire » qui n’était pas destiné à devenir permanent.

La zone C, la plus grande zone contenant le plus de terres et de ressources, est restée sous le contrôle total d’Israël, tandis que les zones A et B ont été laissées comme des îlots palestiniens fragmentés avec une autorité palestinienne limitée.

Cela a fait de la zone C le véritable champ de bataille.

Dans le cadre de la nouvelle politique, l’enregistrement foncier dans la zone C, qui représente plus de 62 % de la Cisjordanie, doit être effectué par l’administration chargée du règlement des titres fonciers, qui fait partie du ministère israélien de la Justice. Cela revient en fait à faire passer la zone C de l’administration militaire à la gouvernance civile israélienne directe.

Ces mesures ne doivent pas être prises à la légère. Elles sont révélatrices de la dernière stratégie d’annexion d’Israël : la gouvernance.

Le 8 février, une semaine avant que le cabinet israélien n’approuve l’enregistrement des terres de Cisjordanie comme terres d’État, les autorités israéliennes ont adopté de nouvelles mesures qui ouvrent des mécanismes d’achat de terres aux colons tout en réduisant la surveillance.

Le même jour, les autorités israéliennes ont également pris des mesures pour affaiblir davantage les pouvoirs de l’Autorité palestinienne dans les zones A et B, qui, en vertu des accords internationaux signés par Israël, devraient être sous le contrôle administratif total des Palestiniens.

Dans leur ensemble, ces mesures marquent une nouvelle phase de la conquête territoriale sioniste au XXIe siècle, qui repose moins sur une guerre ouverte que sur une consolidation administrative.

En 1948, les milices sionistes ont poursuivi leur conquête territoriale par des guerres à grande échelle, des déplacements massifs de population et le redécoupage des frontières. Aujourd’hui, la conquête s’opère de plus en plus par le biais de mécanismes administratifs.

Ce n’est pas un hasard si un ministre aussi ouvertement raciste que Smotrich a expliqué que ce plan visait à mettre fin au « chaos actuel qui est mauvais pour tout le monde, Juifs et Arabes confondus ».

Si l’objectif d’Israël de s’emparer des terres palestiniennes reste inchangé, l’ère post-Oslo et l’atteinte à la réputation d’Israël lors de sa guerre génocidaire contre Gaza signifient que la violence visible et à grande échelle n’est pas viable pour obtenir des résultats à long terme en Cisjordanie.

Ainsi, plutôt que de recourir aux chars, aux bombes et aux déclarations spectaculaires de conquête territoriale, Israël apaise les inquiétudes régionales et internationales en consolidant son emprise sur les terres par le biais d’une bureaucratie apparente.

De la paperasserie à la dépossession

Israël présente ses politiques en Cisjordanie comme un nettoyage cadastral neutre, alors qu’il s’agit en réalité d’une appropriation de terres à grande échelle par des moyens administratifs. Il s’agit d’un acte de construction de l’État qui permet aux Israéliens sionistes de déterminer quelles revendications sur les terres palestiniennes sont légales et lesquelles disparaissent.

C’est précisément pour cette raison que l’enregistrement foncier est important : une fois que les terres sont inscrites au registre israélien en tant que « terres d’État », elles deviennent une réalité juridique beaucoup plus difficile à inverser qu’une saisie militaire temporaire.

Pour les Palestiniens, cette politique représente un grave danger, car nous l’avons déjà vue à l’œuvre. Après l’expropriation à grande échelle de centaines de milliers de Palestiniens de leurs terres en 1948, environ 150 000 Palestiniens sont restés dans ce qui est devenu Israël.

Ces Palestiniens ont été placés sous régime militaire jusqu’aux années 1960, bien qu’ils aient la citoyenneté israélienne. Cette mesure n’a pas été prise pour des raisons de sécurité, mais pour assurer la restructuration territoriale. Les terres sur lesquelles aucun Palestinien n’était physiquement présent ont été absorbées par la loi sur les biens des absents.

Une dynamique similaire se déroule aujourd’hui en Cisjordanie, où les déplacements physiques et les restrictions d’accès sont à nouveau convertis en expropriation légale. En Cisjordanie, ces deux dernières années ont été marquées par des taux alarmants de violence des colons, qui ont poussé des milliers de Palestiniens à quitter leurs terres, tandis que d’autres zones ont été prises et déclarées zones militaires fermées.

Cela a empêché les Palestiniens d’accéder à leurs maisons, leurs terres agricoles et leurs propriétés. En vertu de la loi israélienne, toutes ces terres peuvent être considérées comme des terres d’absents, même si leurs propriétaires légitimes se trouvent à quelques mètres seulement et ne peuvent atteindre leurs terres en raison des hostilités israéliennes.

Israël met ainsi en place un système dans lequel la conséquence juridique par défaut est l’absorption territoriale. Sur le plan bureaucratique, cela signifie que l’annexion devient irréversible. Il ne s’agit plus d’une opération militaire temporaire de saisie, mais d’une transformation du territoire en propriété relevant d’un système étatique, en l’occurrence le système juridique israélien.

Plus dangereux encore, les preuves historiques montrent qu’Israël a non seulement absorbé les terres palestiniennes par le biais de la bureaucratie, mais a également contraint les Palestiniens à s’engager dans les structures juridiques israéliennes comme ultime recours.

Aujourd’hui encore, les Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne dans des régions telles qu’Ein Hod sont engagés dans des batailles juridiques pour obtenir des terres.

Non seulement ils ont été déplacés de leur village, qui sert désormais de colonie d’artistes juifs, mais les Palestiniens se trouvent également à quelques kilomètres de là, avec la citoyenneté israélienne. Des décennies plus tard, ils continuent de se battre devant les tribunaux pour obtenir des permis de construire afin de pouvoir vivre sur les terres voisines où ils ont été contraints de s’installer.

Pourquoi le monde permet-il la conquête administrative ?

Il est important de comprendre que tout cela a été rendu possible par le refus de la communauté internationale de traiter la criminalité du régime israélien dans son ensemble.

Les condamnations des attaques individuelles menées par des colons israéliens au cours des deux dernières années et le refus de désarmer Israël malgré le génocide qu’il a commis sont précisément ce qui permet à Israël de poursuivre son expansion coloniale.

Depuis des années, les Palestiniens, ainsi que les organisations internationales de défense des droits humains, mettent en garde non seulement contre la montée de la violence des colons israéliens, mais aussi contre une synchronisation claire des efforts de l’armée et des milices armées israéliennes en Cisjordanie.

Les Palestiniens ont partagé des rapports, ont tenté de raconter l’histoire des milliers d’arbres déracinés, des canalisations d’eau détruites par les Israéliens, des incendies criminels et des pogroms à grande échelle dans différentes villes et villages, des colons armés d’armes de guerre et entraînés par l’armée dans des colonies illégales.

Cependant, le monde ne définissait la violence que lorsqu’elle prenait la forme de balles et de bombes, ce qui a permis à Israël de changer de stratégie en Cisjordanie. Les Palestiniens étant désarmés en Cisjordanie, il ne leur restait plus qu’à protester et à appeler les médias à la rescousse. La violence exercée contre les Palestiniens a été réduite à des actes d’hostilité aléatoires et exceptionnels.

Pourtant, en Cisjordanie, Israël n’a pas choisi la guerre spectaculaire, mais la subtilité. Au cours des deux dernières années, le champ de bataille en Cisjordanie s’est diffusé dans la vie quotidienne et s’est déplacé vers le système nerveux. La violence ne dépend plus d’une force meurtrière constante, mais de l’anticipation permanente d’une attaque de colons, d’un raid militaire ou d’un ordre de démolition rendu par un tribunal.

Une surveillance constante, des drones dans le ciel, des intrusions incessantes dans les maisons, des arrestations et des points de contrôle tous les quelques mètres maintiennent le corps captif.

Toutes ces pratiques ont ouvert la voie au déplacement et à l’expropriation continus des Palestiniens de leurs terres. Plus important encore, elles expliquent précisément pourquoi Israël est en mesure de mettre en œuvre de nouvelles politiques visant à enregistrer les terres comme terres d’État et à permettre aux Israéliens d’acheter des terres avec peu de contrôle.

Ce que cela doit nous apprendre, c’est que parfois la guerre existe dans les subtilités et que l’absence de bombardements incessants ne signifie pas l’absence de guerre.

19 février 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – YG

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