23 janvier 2026 - Une famille palestinienne déplacée dans la rue Rashid à Gaza allume un feu pour se réchauffer devant sa tente. Le blocus continu imposé par Israël, qui empêche l'acheminement des produits de première nécessité dans la bande de Gaza, oblige les habitants à utiliser du bois plutôt que du gaz pour cuisiner et se chauffer, ce qui provoque des problèmes respiratoires et augmente les risques d'incendie. Au début du mois, un enfant et sa grand-mère sont morts lorsque leur tente a pris feu alors qu'ils préparaient le dîner. Malgré le cessez-le-feu, la plupart des Palestiniens de Gaza restent déplacés et font face à des conditions de vie catastrophiques, exacerbées par l'hiver - Photo : Yousef Zaanoun / Activestills
Par Qassam Muaddi
Le « Conseil de paix » sanctionné par les États-Unis impose un protectorat colonial à Gaza. Il s’agit du dernier épisode en date de la « doctrine du choc » : les États-Unis et Israël tentent de façonner à leur convenance ce qui reste de la société palestinienne à Gaza après le génocide.
Le comité de technocrates palestiniens chargé de diriger Gaza s’apprête à entrer dans la bande de Gaza. Ce « comité technocratique », validé par les États-Unis, rendra compte au « Conseil de paix » récemment dévoilé et présidé par Donald Trump.
Les organisations palestiniennes avaient exprimé leur rejet du Conseil précédemment, en le qualifiant de recyclage de l’ère du mandat britannique et de nouvelle forme de domination coloniale. Mais la position palestinienne a désormais radicalement changé.
Toutes les organisations palestiniennes expriment désormais leur soutien au comité technocratique. Même le Hamas a déclaré dans un communiqué qu’il était prêt à céder l’administration de Gaza à cet organe administratif, malgré sa subordination au Conseil de paix de Trump.
L’acceptation par les Palestiniens de cette nouvelle donne, aussi surprenante soit-elle, intervient après deux années de destructions et de massacres sans précédent à Gaza, à quoi s’ajoutent le vol systématique de terres, les violences des colons et le déplacement de dizaines de milliers de Palestiniens de leurs foyers en Cisjordanie.
Deux années qui ont broyé la société et la politique palestiniennes. Elles ont entraîné une réactualisation des priorités palestiniennes, dont les Palestiniens mettront des années à se remettre.
L’annonce de la commission technocratique a été précédée de multiples réunions entre les représentants des organisations palestiniennes. Pour ces organisations, une telle commission devait être créée par un décret présidentiel du chef de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas, et devrait rendre compte à l’Autorité palestinienne.
Cette exigence a été rejetée au profit de celle d’Israël : que ni le Hamas ni l’Autorité palestinienne ne soient en charge de la bande de Gaza.
Le fait que les Palestiniens aient accepté cette situation n’est pas contingent, et cela n’a pas commencé avec Gaza.
C’est l’effet de ce que l’auteure canadienne Naomi Klein appelle « la doctrine du choc », une stratégie délibérée perfectionnée au fil des décennies à travers le monde, qui consiste à imposer des politiques à des sociétés après qu’elles ont subi un choc collectif mortel, qui détruit toutes leurs capacités de résistance.
Dans son livre, Klein fait remonter la pratique de la « doctrine du choc » au coup d’État militaire soutenu par les États-Unis au Chili en 1973, lorsque la CIA a orchestré le renversement du président socialiste démocratiquement élu, Salvador Allende, imposant une dictature militaire sous le général Augusto Pinochet.
La junte militaire de Pinochet a présidé à une période sombre de l’histoire du Chili, procédant à des exécutions sommaires, à des tortures et à des disparitions de personnes dans le pays pendant plus de 12 ans.
C’est également à cette période que Pinochet a appliqué des politiques radicales de libre marché qui ont privatisé de vastes industries et supprimé toutes les aides publiques à des services comme par exemple la distribution de pain et de lait dans les écoles.
Ces politiques ont été introduites sur les conseils personnels de l’économiste américain Milton Friedman, théoricien de l’économie néolibérale, qui aurait décrit les politiques de Pinochet au Chili comme une forme de « traitement de choc ».
Aujourd’hui, elles sont appliquées à Gaza, en attendant de l’être au reste du monde.
Qui sont ces technocrates ?
Cet organe technocratique, surnommé Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), est composé de 13 Palestiniens, tous originaires de la bande de Gaza. Chacun d’entre eux est chargé d’un portefeuille administratif particulier, et ils sont censés fonctionner collectivement comme une sorte de gouvernement local ou de municipalité dotée de grands pouvoirs.
Le NCAG est dirigé par Ali Shaath, un ingénieur et homme d’affaires palestinien originaire de Khan Younis, dans le sud de Gaza, qui a occupé le poste de vice-ministre de la Planification de l’Autorité palestinienne de 1995 à 2004, puis celui de vice-ministre des Transports de 2004 à 2016.
Il n’a aucune affiliation politique publique, malgré ses liens étroits avec les dirigeants de l’Autorité palestinienne.
Le comité comprend également des personnalités reconnues dans la société gazaouie, mais sans profil politique public, comme Hana Tarazi, chargée du portefeuille des affaires féminines. Elle est connue pour être la première femme avocate chrétienne de Gaza à avoir siégé dans les tribunaux islamiques de la charia, qui statuent exclusivement sur les litiges familiaux.
D’autres membres jouent un rôle social important à Gaza et ont des affiliations politiques auprès de tiers. L’un d’eux est Aed Yaghi, un médecin chargé du portefeuille de la santé qui a dirigé la branche de Gaza de la Société palestinienne de secours médical et qui est une figure de proue de l’Initiative nationale palestinienne, un parti palestinien de centre-gauche dirigé par l’homme politique palestinien Mustafa Barghouthi.
D’autres membres du comité sont issus du secteur des affaires, comme Ayed Abu Ramadan, responsable du portefeuille de l’économie et du commerce. Abu Ramadan était directeur de la Banque islamique palestinienne et a occupé le poste de président de la chambre de commerce de Gaza, où il s’est efforcé d’obtenir des subventions de la Banque mondiale pour le secteur privé à Gaza.
Son profil indique que son approche de la gouvernance de Gaza reflètera les politiques économiques néolibérales introduites par l’Autorité palestinienne après la deuxième Intifada.
D’autres membres du comité sont connus pour être proches de la faction dissidente au sein du Fatah, dirigée par Muhammad Dahlan, basé aux Émirats arabes unis, qui a été expulsé du Fatah par Abbas. Il s’agit notamment de Jabr Daour, chargé de l’éducation, de Husni Mughni, chargé des affaires tribales, et même d’Ali Shaath lui-même.
Mais le membre le plus controversé du comité technocratique de Gaza est Sami Nasman, qui est chargé du portefeuille de la sécurité.
Nasman est un général à la retraite des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne qui a quitté Gaza après la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en 2007. Il est membre du Fatah depuis toujours et a été l’un des opposants les plus virulents au régime du Hamas dans la bande de Gaza.
Le Hamas l’a accusé dans le passé d’avoir mené des campagnes d’arrestation de ses membres dans les années 1990 et d’avoir agi contre le régime instauré par le mouvement dans la bande de Gaza après la scission entre le Fatah et le Hamas en 2007.
Gaza : quand la mort lente des survivants est réduite à un bruit de fond
Le journal arabophone Asharq al-Awsat a cité des sources proches de Nasman qui ont nié les accusations portées contre lui, les considérant comme « faisant partie des accusations échangées dans le contexte des divisions palestiniennes ».
Il y a, dans le comité, quelques personnes indépendantes connues et respectées à Gaza, mais il y a surtout beaucoup de personnalités controversées, et il est certain que les Palestiniens – en particulier les organisations palestiniennes – l’auraient rejeté dans toute autre situation.
Par ailleurs, l’aspect le plus controversé du NCAG n’est pas sa composition, mais le fait qu’il soit subordonné au Conseil de paix de Trump, qui s’inspire du mandat colonial.
Le comité exécutif de ce conseil comprend le gendre de Trump, Jared Kushner, l’envoyé spécial de Trump pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff, et le secrétaire d’État américain Marco Rubio, tous explicitement pro-israéliens.
L’autre membre du comité exécutif est l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, responsable de l’invasion et de la destruction de l’Irak.
Accepter l’inacceptable
Les circonstances dans lesquelles le NCAG a vu le jour lui laissent très peu de marge de manœuvre pour améliorer les conditions de vie catastrophiques des Palestiniens à Gaza sans la coopération d’Israël. Cela signifie qu’il va devoir accepter les conditions imposées par Israël.
Et on sait qu’Israël n’a même pas respecté ses engagements dans le cadre de la phase actuelle du cessez-le-feu, autorisant moins de la moitié de la quantité d’aide convenue à entrer à Gaza, selon le Programme alimentaire mondial.
Israël a également bloqué l’entrée de matériaux de construction et poursuivi ses frappes meurtrières dans toute la bande de Gaza.
Malgré tous, les organisations palestiniennes qui avaient auparavant exigé que la nouvelle autorité à Gaza soit supervisée par l’ONU sont désormais prêtes à accepter la constitution d’un comité entièrement à la merci d’Israël, de Trump et de son « Conseil de paix ».
Ce changement de priorités reflète le fait que les Palestiniens fonctionnent en « mode survie », un état provoqué par un choc collectif.
Le Chili a été le premier cas test, mais Klein a identifié des processus similaires dans d’autres endroits où des réalités politiques et des politiques économiques impopulaires ont été imposées aux sociétés après qu’elles eurent subi des agressions extrêmement traumatisantes.
L’Argentine après un coup d’État militaire similaire en 1976. L’Irak après l’invasion menée par les États-Unis en 2003. Même aux États-Unis, après les attentats du 11 septembre.
Mais ce qui s’est passé à Gaza après le 7 octobre n’était pas seulement un « choc » : l’anéantissement, à Gaza, de toute une société a disloqué et consumé le corps social et politique palestinien tout entier.
Les effet de la doctrine du choc appliquée à la Palestine se font sentir même au dehors de la Palestine.
Le génocide perpétré par Israël a envoyé des ondes de choc à travers tout l’ordre mondial, ouvrant la porte au nouveau monde qu’on a vu naître ces jours-ci à Davos et que Craig Mokhiber a décrit comme « un monde à genoux ».
Les Palestiniens se retrouvent abandonnés du monde entier au milieu de ces bouleversements tectoniques, leurs vies ne sont plus que des pions aux mains des nouveaux acteurs mondiaux, tandis que leurs propres forces politiques sont fragmentées – subjuguées, cooptées ou décimées.
En conséquence, après plus de cent ans de résistance au colonialisme, les Palestiniens n’ont aujourd’hui d’autre choix que d’accepter l’inacceptable.
Auteur : Qassam Muaddi
* Qassam Muaddi est un journaliste palestinien basé à Ramallah. Il couvre l’actualité palestinienne : événements politiques, mouvements sociaux, questions culturelles ... Il écrit pour les quotidiens libanais Assafir et Al Akhbar, les sites Middle East Eye, Mondoweiss et The New Arab, ainsi que pour les journaux électroniques palestiniens Metras et Quds News Network.Son compte twitter.
22 janvier 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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