24 janvier 2025 - Plus de deux ans après que ses enfants et sa femme aient été tués lors d'une frappe israélienne sur leur maison, Mahmoud Abu Ismail utilise un tamis pour récupérer les restes de sa famille dans les décombres de sa maison à Gaza. Quatorze membres de sa famille ont été tués lors de l'attaque. Des milliers de corps restent ensevelis sous les décombres, mais ce nombre pourrait être beaucoup plus élevé, car Israël empêche toujours l'entrée dans la bande de Gaza des engins lourds nécessaires pour récupérer les corps - Photo : Yousef Zaanoun / Activestills
Par Mohammad Mansour
sraël déploie une opération militaire de grande envergure pour récupérer un seul corps israélien, en se rendant coupable, une fois de plus, d’un deux poids deux mesures, absolument révoltant : des techniques médico-légales de haute précision pour retrouver un soldat de l’occupation, des fosses communes et l’anonymat éternel pour les occupés assassinés.
Pour récupérer un seul corps, l’armée israélienne a mobilisé une flotte de chars, de drones et ce que les habitants ont décrit comme des « robots explosifs ».
Ils ont transformé un quartier en « zone de mort », retourné environ 200 tombes palestiniennes et laissé quatre civils morts dans leur sillage.
Cette force barbare recherchait Ran Gvili, un policier israélien tué il y a plus de deux ans, dernier otage israélien à Gaza après plus de deux ans de guerre génocidaire menée par Israël contre l’enclave assiégée.
Sa récupération lundi a été saluée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu comme la marque ultime du respect israélien pour les morts. Mais à quelques mètres seulement de l’endroit où les restes de Gvili ont été soigneusement recueillis, la réalité est très différente et beaucoup plus macabre.
Selon le Comité national pour les personnes disparues, plus de 10 000 Palestiniens, disparus et inconnus, restent ensevelis sous les décombres de Gaza et se décomposent dans l’indifférence générale.
Les familles pleurent sans pouvoir faire le deuil de leurs proches disparus, présumés morts.
Il n’y a pas de robots explosifs pour leur ouvrir la voie, pas d’équipes médico-légales qui affluent pour les identifier, et pas de tollé mondial pour exiger leur récupération.
Les médias internationaux ne se bousculent pas pour informer leurs lecteurs ou auditeurs de leur existence.
La violation du cimetière al-Batsh, complètement retourné, dans le quartier de Tuffah à Gaza est devenue le symbole viscéral d’un double standard mortel : un monde où un seul cadavre israélien mobilise l’attention d’une armée, tandis que des milliers de corps palestiniens sont abandonnés comme s’ils faisaient partie du paysage apocalyptique et dévasté.
Une « zone de mort » autour du cimetière
Khamis al-Rifi, un journaliste de Gaza, qui se trouvait à proximité, a décrit en détail l’ampleur des forces déployées pour isoler la zone.
« Cela a commencé par des robots explosifs et des frappes aériennes… afin de dégager la voie pour les chars », a déclaré al-Rifi à Al Jazeera. Il a expliqué qu’il était impossible de s’approcher du cimetière, car des chars l’entouraient et les soldats tiraient sur tout ce qui bougeait.
Depuis sa position près de la « ligne jaune », la zone tampon installée par Israël à l’intérieur de Gaza, al-Rifi a décrit un « mur de feu » créé par l’artillerie et les hélicoptères pour protéger les unités du génie. À l’intérieur de cette zone bouclée, des témoins et des images vidéo obtenues par la suite ont révélé que les forces armées avaient passé deux jours à retourner la terre.
« Ils ont déterré environ 200 tombes », a déclaré al-Rifi. « Ils ont sorti les martyrs, les ont examinés un par un jusqu’à ce qu’ils trouvent le corps [israélien]. »
C’est surtout après que la différence de traitement s’est révélée particulièrement choquante. La dépouille de Gvili a été transportée par avion pour être inhumée dignement en Israël, tandis que les corps des Palestiniens ont été laissés à la merci des bulldozers.
« Lorsque les Palestiniens se sont rendus dans la zone [après le retrait des forces de l’occupation], ils ont trouvé les martyrs remis au hasard dans les tombes… à peine recouverts de sable par les bulldozers. On voyait encore des corps », a déclaré al-Rifi.
« Le plus grand cimetière du monde »
Alors qu’Israël a utilisé la technologie satellitaire et les laboratoires d’analyse ADN pour retrouver son policier disparu, les familles palestiniennes se voient refuser les machines d’excavation, même les plus élémentaires.
Alaa al-Din al-Aklouk, porte-parole du Comité national pour les personnes disparues, a déclaré en novembre dernier que Gaza était devenue « le plus grand cimetière du monde ».
« Ces martyrs sont enterrés sous les décombres de leurs maisons… sans qu’on ait pu leur rendre les derniers hommages », a déclaré Alaa al-Aklouk. Il a souligné « le manque insupportable de justice » d’une communauté internationale qui a mobilisé des ressources pour les prisonniers israéliens, tout en bloquant l’entrée des équipements lourds de défense civile nécessaires pour récupérer les victimes palestiniennes.
Mustafa Barghouti, secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, a déclaré lundi à Al Jazeera que, bien qu’il respecte le droit de toute famille à enterrer ses morts, le contraste est saisissant. « L’inégalité de traitement, le mépris et la violation de tous les droits des Palestiniens en tant qu’êtres humains égaux, sont vraiment stupéfiants », a-t-il fait remarquer.
Au prix du sang palestinien
La sombre ironie de cette mission israélienne est qu’elle a fait de nouvelles victimes. Mardi matin, alors que les habitants s’approchaient du cimetière profané pour vérifier l’état des tombes de leurs proches, ils ont été accueillis par les tirs israéliens.
« Quatre martyrs sont tombés dans la région ce matin », a déclaré al-Rifi, précisant que l’un d’entre eux, son parent Youssef al-Rifi, était simplement allé évaluer les dégâts.
Dans sa quête pour clore le chapitre douloureux, qui s’est ouvert en octobre 2023 et qui a bouleversé la psyché nationale, Israël continue, en 2026, à faire toujours plus de morts palestiniens. Cette opération est un douloureux condensé de toute la guerre : la sacralité de la vie et de la mort ne vaut que pour les occupants, et ce sont leur victimes qui en paient le prix.
Auteur : Mohammad Mansour
* Mohammad Mansour est journaliste à Al-Jazeera.
27 janvier 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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