Sadisme : les Israéliens ont une addiction aux eaux pestilentielles

15 mai 2015 - Le photographe amateur Ahmad Nazzal a immortalisé vendredi les forces israéliennes en train d'asperger un enfant palestinien d'« eau de mouffette » lors de la marche hebdomadaire de Kafr Qaddum, en Cisjordanie occupée. On voit Muhammad Riyad, âgé de cinq ans, debout devant les forces israéliennes, coiffé d’un keffieh palestinien, avant que celles-ci ne se mettent à le poursuivre avec de l’eau de mouffette ; le garçon finit par tomber à terre. Ce liquide nauséabond est utilisé par l’armée israélienne comme moyen de répression sur les foules depuis au moins 2008 et peut laisser les personnes et les habitations imprégnées d’une odeur de matières fécales et d’ordures pendant des semaines - Photo : Maan News

Par Somdeep Sen

L’arme puante d’Israël transforme la répression palestinienne en argument de vente.

Aux yeux des autorités israéliennes, les Palestiniens de Gaza « vivent trop bien ». Trois ans après le début du génocide perpétré par Israël, les survivants ont été repoussés vers des zones de plus en plus restreintes, au milieu des décombres, des ordures et des maladies, sans abri ni installations sanitaires adéquats.

Apparemment, même cela, c’est déjà trop.

Fin septembre, une odeur nauséabonde s’est répandue du jour au lendemain dans la ville de Gaza. Au début, les habitants ont cherché d’où elle provenait autour d’eux, se demandant si elle venait des toilettes ou même de l’un de leurs enfants endormis.

Puis des signalements de cette même puanteur ont commencé à affluer de tous les quartiers de la ville. Des avions israéliens auraient largué des centaines de sachets contenant une substance nauséabonde au-dessus de zones peuplées.

« Aujourd’hui, nous nous sommes tous réveillés à Gaza Ville avec une odeur nauséabonde et putride, au sens propre du terme… Les drones de l’occupation israélienne pulvérisaient cette odeur nauséabonde pour polluer l’air. Même l’air ? », a déclaré un témoin à Al Jazeera.

L’arme pestilentielle israélienne est un moyen de punition collective

En effet, Israël utilise depuis près de deux décennies les odeurs nauséabondes comme arme contre les Palestiniens.

L’« eau de mouffette », principale arme olfactive israélienne qui serait actuellement utilisée à Gaza, a été mise au point en 2004 par la société israélienne Odortec en partenariat avec le département de développement technologique de la police israélienne, puis déployée pour la première fois contre des manifestants palestiniens à Nilin en 2008.

Elle est classée comme une « arme non létale à base d’odeurs » destinée au contrôle des foules et peut être projetée à partir de canons à eau ou larguée depuis des drones.

Depuis Nilin, son utilisation s’est étendue à toute la Cisjordanie occupée. Elle est devenue monnaie courante lors des manifestations à Bilin, Kafr Qaddum et Nabi Saleh, où les forces israéliennes l’ont utilisée à maintes reprises contre des Palestiniens protestant contre les colonies, les saisies de terres et les restrictions de circulation.

En 2011, les forces israéliennes ont tiré des gaz lacrymogènes et de l’eau de mouffette sur des manifestants non armés qui avaient assisté aux funérailles d’un jeune homme de 28 ans tué par l’armée israélienne à Nabi Saleh et se dirigeaient ensuite vers la source du village qui avait été « appropriée par la colonie voisine, Halamish ».

Des incidents similaires y ont été signalés en 2012 et 2013.

Cette pratique s’est rapidement étendue au-delà de ces villages de Cisjordanie. En 2013, des militants qui manifestaient contre la fermeture de la rue Shuhada à Al-Khalil (Hébron) et des journalistes couvrant la manifestation ont été aspergés de ce liquide nauséabond.

L’année suivante, la police israélienne a fait circuler des camions équipés de skunks dans les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, aspergeant les maisons, les rues et les écoles. À at-Tur, quatre écoles ont été touchées, obligeant quelque 4 500 élèves à rester chez eux à cause de l’odeur.

En 2018, Israël a également commencé à l’utiliser depuis les airs. Lors de la Grande Marche du retour, l’armée israélienne a utilisé le drone Shoko pour asperger les manifestants palestiniens de Gaza avec ce liquide nauséabond, déversé à partir d’une charge utile composée de sacs en plastique.

Pour les autorités israéliennes, son utilité va bien au-delà du contrôle des foules. Certes, pulvérisez-le sur une manifestation et les gens se dispersent. Mais pulvérisez-le sur les rues, les habitations et les quartiers, et il devient un outil visant à rendre l’espace palestinien lui-même invivable.

Cela explique en partie l’enthousiasme indécrottable d’Israël pour l’eau puante. Il y a également une autre raison : Israël vend au reste du monde les méthodes qu’il a développées pour contrôler les Palestiniens.

Lorsque le « skunk water » a été utilisé pour la première fois en 2008, il a été rapporté que la police israélienne nourrissait « de grands espoirs d’en faire une activité commerciale et de le vendre aux forces de l’ordre à l’étranger ».

Le commissaire David Ben Harosh est même apparu à la télévision en serrant dans ses bras une « bouteille d’un litre contenant un liquide vert et sale » et en se vantant : « C’est totalement inoffensif, on peut même le boire. »

Son utilisation contre les Palestiniens – que Israël présente depuis longtemps comme le symbole d’un mal pathologique – alimente également la réputation mondiale du pays en tant que pionnier des technologies de contre-insurrection et de maintien de l’ordre.

Chaque utilisation constitue une nouvelle démonstration de l’expertise israélienne dans le contrôle d’une population qu’elle présente comme particulièrement dangereuse.

À cette époque, Israël avait déjà commencé à l’exporter. En 2007, Beit Alfa Technologies a fourni de l’eau de mouffette au Service de police sud-africain, ainsi que des « canons à eau et du matériel anti-émeute ».

Ceux-ci ont ensuite été utilisés contre des manifestants lors des manifestations « Fees Must Fall » en 2015.

En 2017, la Force de police centrale de l’Inde a testé l’eau de mouffette pour le contrôle des foules, notamment au Jammu-et-Cachemire. Le Who Profits Research Center a également déclaré avoir été contacté par une entreprise cherchant de l’aide pour entrer en relation avec Odortec afin d’acheter ce liquide destiné à être revendu à la police colombienne.

Aux États-Unis, Mistral Security fournit de l’eau de mouffette, affirmant que « l’odeur nauséabonde de l’eau de mouffette oblige immédiatement les individus et les foules à cesser leurs activités, tout en permettant aux forces de l’ordre de reprendre le contrôle avec un minimum de blessés et de victimes ».

La stratégie marketing de l’entreprise établit un lien particulièrement explicite avec la Palestine : son site web utilise une photographie montrant les forces israéliennes utilisant de l’« eau de mouffette » contre des Palestiniens en Cisjordanie.

Les Palestiniens exposés à cette arme deviennent la preuve même de son efficacité.

À la suite des manifestations de Ferguson en 2014, Mistral a fourni de l’« eau de mouffette » à plusieurs services de police américains. Parmi eux figurait le service de police métropolitain de Saint-Louis, dans le Missouri, qui s’est procuré ce liquide en 2015 à la suite des manifestations de Ferguson.

Un reportage de Quartz sur cette livraison au Missouri a mis en lumière ce qui rend cette arme attrayante. « L’empoisonnement d’un lieu », observait-il, peut anéantir la volonté des gens de « résider, se rassembler, manifester, voire simplement évoquer un lieu » jusqu’à ce qu’il soit nettoyé.

Il décrivait l’eau de mouffette comme pouvant potentiellement constituer « un système permettant de maintenir de nouveaux apartheid ».

Ce qu’Israël vend, donc, est bien plus qu’un liquide nauséabond. L’eau de mouffette s’accompagne de la réputation qu’Israël s’est forgée au fil de décennies de contrôle des Palestiniens : un État présenté comme possédant une expertise unique en matière de répression des troubles, de lutte contre l’insurrection et de gestion de populations considérées comme dangereuses.

Les Palestiniens sont au cœur de cette image de marque. Leur répression permet de démontrer l’efficacité de cette technologie ; leur diabolisation contribue à justifier l’expertise développée autour de leur contrôle.

8 octobre 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

Soyez le premier à commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.