Assoiffés, blessés, mais toujours vivants : les artistes de Gaza dans les files d’attente pour l’eau

Dans sa panoplie d'outils génocidaire, l'état sioniste ajoute le chantage à l'accès à l'eau pour aggraver les conditions de survie de la population palestinienne piégée dans le territoire de la bande de Gaza - Photo : via Euromed Monitor

Par Hani al-Salmy

Pendant qu’ils font la queue dans les interminables files d’attente pour avoir de l’eau à Gaza, trois artistes témoignent de ce que la guerre dévaste la culture sans pour autant parvenir à réduire au silence l’esprit humain qui anime l’art.

La guerre craint la musique, le théâtre et la peinture. Elle craint tout ce qui vibre encore d’émerveillement. Elle craint les cerfs-volants en papier que les enfants confectionnent pendant les fragiles moments de cessez-le-feu, à partir de bouts de papier et de restes d’espoir récupérés sous les décombres.

C’est pourquoi la guerre ne se limite pas à son objectif premier et le plus évident : tuer des êtres humains et détruire leurs corps. Avec une cruauté particulière, elle s’en prend à tout ce que les êtres humains créent de beau. Elle cherche à effacer notre mémoire visuelle et sonore, de peur qu’il ne reste un petit quelque chose qui nous rappelle comment nous souriions autrefois.

Tout au long de cette ligne d’eau interminable, qui s’étire comme une artère desséchée entre les tentes et les murs des maisons en ruines, il y a des dizaines de personnes qui ont contribué à façonner le paysage culturel et intellectuel de la Palestine : écrivains, poètes, professionnels du théâtre, musiciens, artistes plasticiens, médecins, enseignants et professeurs d’université.

Ils se tiennent là, dans une dignité silencieuse, sous un soleil brûlant qui rôtit leurs corps épuisés, attendant leur tour pour remplir d’eau potable des bidons en plastique.

Là, dans cette file d’attente, tous les titres s’effacent comme des feuilles d’automne emportées par un coup de vent. Il n’y a plus de metteur en scène, de musicien célèbre ou d’artiste dont l’œuvre a été saluée par la critique. Il n’y a plus que de simples êtres humains menant le combat le plus ancien et le plus fondamental qui soit : celui du droit à la vie.

Ceux qui se tiennent à proximité ne sauront peut-être jamais que l’homme portant le récipient en plastique jaune s’est autrefois produit sur les scènes des capitales européennes, sous les applaudissements du public. Ils ignorent peut-être que l’homme au teint pâle qui attend impatiemment son tour exposait autrefois ses tableaux dans des galeries internationales, où il était chaleureusement accueilli par ceux qui cherchaient la beauté à travers l’art.

Ils ne savent pas non plus que l’homme discret au bout de la file, les mains jointes derrière le dos, a composé des musiques évocatrices pour des films et des séries télévisées palestiniens qui ont inspiré des milliers de téléspectateurs.

La guerre ne se contente pas de nous rendre égaux dans la souffrance et le destin. Elle nous dépouille de tout ce qui témoigne de nos longues histoires personnelles et artistiques, ne nous laissant revêtus que de notre simple humanité.

Au sein de cette foule, trois amis ont retenu mon attention. Ce sont des piliers de la vie culturelle de Gaza, des artistes dont les créations ont voyagé bien au-delà des frontières de cette enclave assiégée pour atteindre le reste du monde.

Naeem Nasr

Le premier est le metteur en scène Naeem Nasr, qui a consacré sa vie au théâtre de Gaza en tant que metteur en scène et comédien. Il a participé à des productions théâtrales et artistiques qui exploraient la souffrance palestinienne et la cause palestinienne sous toutes leurs dimensions humaines. Ses pièces ont été présentées dans plusieurs pays et capitales européennes, ce qui lui a valu de nombreux prix théâtraux.

Naeem a toujours su transformer l’espace confiné d’une scène en un ciel ouvert, rempli de questions humaines profondes. Il porte en lui la conviction inébranlable que l’art perd sa légitimité dès l’instant où il cesse de palper le véritable pouls humain.

Je lui ai demandé un jour, alors que les ombres s’allongeaient autour de nous au bord de l’eau : « Qu’est-ce que la guerre a fait à la scène de théâtre ? » Il a soupiré et est resté silencieux un instant avant de répondre, sa voix calme portant le poids de chacune des représentations qu’il avait données.

« La scène n’est plus assez grande pour ses acteurs », a-t-il dit.

« Gaza elle-même est devenue un théâtre à ciel ouvert où se déroule une tragédie. L’acteur a abandonné son rôle dramatique écrit pour jouer son rôle réel et existentiel dans la vie. Il est devenu le père qui mène des combats quotidiens à la recherche d’un litre d’eau, l’homme déplacé portant sa tente sur l’épaule d’une ruine à l’autre, et l’enfant capable de reconnaître les bruits des avions de guerre et des différents types d’obus d’artillerie avec plus de précision qu’il ne se souvient des chansons de son enfance ou des hymnes de ses années d’école. La guerre n’a pas seulement détruit la scène physique et ses décors. Elle a volé le temps lui-même — ce temps qui nous permettait autrefois de jeter un regard en arrière et de célébrer la vie. »

En contemplant les conteneurs vides devant nous, il a poursuivi :

« Parfois, je pense que la guerre a contraint l’artiste de théâtre à jouer vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans entracte. Le matin, tu incarnes le père souriant qui rassure ses enfants en leur disant que demain sera meilleur, que tout va s’arranger. À midi, tu deviens l’homme déplacé et épuisé qui cherche un coin d’ombre pour protéger sa famille du soleil brûlant. La nuit, tu dois personnifier l’être humain courageux qui cache sa peur intérieure et le tremblement de sa voix, de peur que ceux qui l’entourent ne s’en aperçoivent et ne s’effondrent. »

« La guerre s’est également emparé du public du théâtre. Comment un enfant qui dort en se bouchant les oreilles de toutes ses forces, par crainte des bombardements, pourrait-il s’asseoir paisiblement dans un fauteuil de théâtre et assister à une représentation ? Comment un comédien pourrait-il mémoriser son texte alors que sa mémoire épuisée est déjà accablée par les noms des martyrs et les visages des amis tués lors des dernières frappes aériennes ? »

Pourtant, une lueur apparut dans ses yeux lorsqu’il ajouta : « Malgré tout cela, la guerre n’a pas réussi à tuer le théâtre. Le vrai théâtre, ce n’est ni le décor ni l’éclairage. C’est l’être humain lui-même. Tant que cet être humain se tient debout sur cette terre, affirme son existence et raconte son histoire, le rideau n’est pas encore tombé — et il ne tombera jamais. »

Abdel Nasser Amer

Le deuxième est l’artiste plasticien Abdel Nasser Amer, avec qui j’ai passé d’innombrables heures dans son ancien atelier, un lieu qui ressemblait à une carte miniature de la Palestine et qui embaumait les huiles parfumées et les pigments.

Ses peintures sont réputées pour leur puissante célébration des femmes palestiniennes en tant que premières gardiennes de la mémoire et de l’identité. Ses toiles regorgent de symboles chargés d’histoire : la robe traditionnelle de Majdalawi, la broderie à la main, les champs de blé dorés, les lettres coufiques et les visages burinés par le temps qui ont enduré la première Nakba et tous les ravages qui ont suivi.

Abdel Nasser a exposé à l’international et bénéficié de résidences artistiques en Europe. Il a continué à tenir fermement son pinceau et à peindre la Palestine comme s’il craignait que l’oubli ne l’engloutisse à jamais s’il fermait les yeux.

Au milieu de la poussière que soulève la file pour l’eau, je lui ai demandé : « Quel effet la guerre a-t-elle eu sur la couleur et la toile ? »

Sa voix semblait étouffée par la poussière des décombres lorsqu’il répondit : « Les couleurs sont devenues plus tristes et plus dures. La guerre nous a emprisonnés dans une palette sombre et restreinte. Le blanc est devenu la couleur des linceuls que nous voyons chaque jour. Le noir est la couleur de la fumée s’élevant des immeubles surpeuplés. Le rouge est la couleur du sang qui refuse de sécher sur les décombres. Le gris appartient aux tentes défraîchies qui s’étendent à la lisière des villes dévastées. »

« Quant au bleu — cette couleur que j’utilisais autrefois avec tant de passion pour peindre le ciel et la mer limpides de Gaza —, il est devenu un espace agité dans lequel je cherche un avion qui ne bombarde pas et un nuage miséricordieux qui n’effraie pas les enfants. »

Baissant les yeux vers ses mains fatiguées, il poursuivit : « La guerre n’a pas seulement changé les couleurs du tableau. Elle a changé le mouvement même de la main du peintre. La main qui passait autrefois des journées entières à chercher le moindre détail d’un point de broderie sur une robe palestinienne essaie désormais de trouver un sac de farine ou une bouteille d’eau potable. »

« J’ai découvert que les tableaux, eux aussi, peuvent avoir faim, et que les ateliers d’artistes peuvent souffrir d’une solitude mortelle. L’atelier qui débordait autrefois de couleurs, de musique, de visiteurs et de conversations artistiques chaleureuses est devenu un lieu de poussière et d’absence.
Même la Palestinienne que j’avais peinte, debout, fière et provocante au milieu des champs de blé, se tient désormais à mes côtés dans cette file d’attente pour l’eau, portant son enfant au visage pâle et cherchant une tente pour les abriter tous les deux. Les personnages sont sortis de leurs cadres pour vivre cette guerre à nos côtés, pas à pas. »

Puis, d’un ton perçant, il a ajouté : « Pourtant, la guerre ne nous a pas volé les couleurs qui sont en nous. Elle m’a simplement forcé à les chercher parmi les ruines et les décombres. Pour la première fois de ma vie, j’ai appris que la couleur elle-même peut pleurer, et qu’un tableau n’est plus simplement un objet de beauté accroché à un mur. Il est devenu un document — un témoignage humain vivant d’une époque de cruauté et de sauvagerie. »

Jabr al-Hajj

Le troisième est le musicien et compositeur Jabr al-Hajj, l’un des pionniers de la composition musicale pour les productions artistiques palestiniennes, notamment les séries télévisées, les films documentaires et les pièces de théâtre.

Ses compositions ont accompagné des productions saluées tant par le monde arabe qu’à l’international. Avant que la main de la guerre ne s’abatte sur lui et ne détruise son studio, comme elle a tout détruit, il disposait d’un espace professionnel équipé des dernières technologies d’enregistrement et de composition.

À travers la musique, Jabr a créé un second langage pour la Palestine — un langage qui transcende les mots et peut dire au monde ce que ces derniers ne parviennent pas à exprimer en période de catastrophe.

Alors que le bourdonnement incessant des drones de surveillance tournait au-dessus de nos têtes, je lui ai demandé : « Qu’est-ce que la guerre a fait à la musique ? »

Il a esquissé un sourire las avant de répondre : « La mort, elle aussi, a acquis sa propre musique cruelle. La vie quotidienne à Gaza est désormais rythmée par le bruit des avions de combat, le grondement des obus lourds, les sirènes récurrentes des ambulances et les cris étouffés des enfants au milieu de la nuit.

« La musique ne naît plus uniquement des cordes délicates d’un oud ou des touches d’ivoire d’un piano. Aujourd’hui, elle jaillit de la patience inébranlable des mères et des doigts tremblants des enfants s’agrippant à la main de leur père dans l’obscurité. »

D’une voix plus calme, il a poursuivi : « La musique est devenue plus humble en temps de guerre — plus dépouillée et plus humaine. Au milieu de toute cette horreur, on découvre que la plus belle composition que l’on puisse entendre n’est pas celle jouée dans une grande salle de concert, mais le rire sincère d’un enfant qui a survécu à une longue nuit de bombardements.

« Le rythme le plus exquis est le bruit de l’eau qui coule dans le récipient d’un déplacé après des heures d’attente angoissante. J’ai appris que la musique n’est pas simplement les notes que nous inscrivons sur une partition. C’est ce qui reste de tendresse au fond de nos âmes lorsque la guerre ne parvient pas à nous transformer en pierre muette. »

Puis, d’un air presque rêveur, il a conclu : « La guerre nous a volé ce beau silence dont nous tirions autrefois nos mélodies. Pourtant, elle n’a jamais pu — et ne pourra jamais — nous empêcher d’écouter le battement de la vie qui résiste et s’obstine à perdurer. »

« Je crois encore profondément que la toute première chose qui naîtra lorsque cette guerre prendra enfin fin sera une nouvelle chanson — une chanson qui ressemble à Gaza elle-même, avec toute sa dignité et ses blessures. »

Aujourd’hui, alors que nous nous tenons côte à côte dans cette file d’attente interminable pour l’eau, je comprends que la guerre a fait bien plus que bombarder des théâtres, des maisons, des ateliers d’artistes et des studios d’enregistrement. Elle a placé la culture palestinienne, et toute sa splendeur, dans une file d’attente — en attente d’une goutte d’eau, en attente d’un morceau de pain, en attente du jour où la musique reviendra sur ses scènes, les couleurs sur ses toiles, et où les êtres humains auront à nouveau droit à une vie digne.

Je n’ai pas interrogé mes trois amis sur leurs prix ni sur les distinctions qu’ils avaient reçues. Je ne leur ai pas posé de questions sur les grandes représentations et expositions qu’ils avaient présentées dans des villes et des capitales lointaines. Je leur ai seulement demandé ce que la guerre avait fait à leur art.

À la fin de leurs réponses, j’ai réalisé que la véritable question n’avait jamais été le théâtre, la peinture ou la musique. Elle avait toujours été l’essence même de l’être humain.

La guerre a peut-être le pouvoir meurtrier de détruire un théâtre, de brûler un atelier ou de réduire en cendres l’univers d’un artiste. Pourtant, elle reste totalement incapable de vaincre l’idée et l’esprit dont sont nés tous ces arts.

Et c’est précisément pour cela que la culture palestinienne se tient aujourd’hui à nos côtés dans cette longue file d’attente pour l’eau. Elle a soif et elle est blessée, tout comme nous, mais elle reste obstinément vivante.

Elle continue de croire que la première chose qui émergera des décombres lorsque cette guerre prendra fin ne sera pas une pierre muette, mais un chant de défi, un tableau lumineux et une scène de théâtre qui diront au monde entier : Nous étions là — et nous continuons d’écrire, de peindre et de chanter la vie, malgré toute cette mort.

4 août 2026 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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