Gaza : des îlots de luxe au milieu d’une misère dévastatrice

10 avril 2026 - Des dizaines de Palestiniens déplacés font la queue devant la soupe populaire de l'association caritative « Al-Sa'ada », dans le quartier d'Al-Mawasi, à l'ouest de Khan Yunis, dans la bande de Gaza, pour recevoir un repas quotidien. Malgré le soi-disant cessez-le-feu annoncé en octobre 2025, la situation humanitaire des Palestiniens à Gaza reste désastreuse. La grande majorité des Palestiniens de Gaza sont toujours déplacés, et une grande partie de la population souffre d'insécurité alimentaire dans un contexte de baisse du pouvoir d'achat et de pénurie de produits de première nécessité sur les marchés. Les forces israéliennes continuent d'imposer des restrictions à l'aide humanitaire entrant dans la région, en particulier depuis le début des attaques américano-israéliennes contre l'Iran - Photo : Doaa Albaz / Activestills

Par Eman Abu Zayed

Les nouveaux établissements qui fleurissent dans le territoire dévasté, révèlent une nouvelle réalité génocidaire.

Les réseaux sociaux regorgent de publications présentant des photos et des vidéos de cafés et de restaurants à l’allure chic à Gaza. Les comptes pro-israéliens utilisent souvent ces images pour affirmer que la vie est revenue à la normale à Gaza, que la population ne souffre pas et qu’aucun génocide n’a jamais eu lieu.

Ces cafés et restaurants existent bel et bien. Je les ai vus de mes propres yeux.

Fin mars, je me suis rendue pour la première fois à Gaza depuis le début de la guerre. J’ai été bouleversée par l’étendue des dégâts causés à la ville. Il y avait des tas de gravats à chaque coin de rue.

Ne reconnaissant plus les rues, j’avais l’impression de me promener dans un labyrinthe.

Je suis rapidement arrivée dans un quartier voisin qui m’a encore plus surprise. Il regorgeait de nouveaux cafés qui n’existaient pas avant la guerre.

Il ne s’agissait pas d’établissements de fortune ou temporaires, comme on aurait pu s’y attendre ; ils étaient construits avec des matériaux coûteux, soigneusement peints, remplis de tables, de canapés et de chaises élégantes, avec des façades en verre et des lumières éclatantes. Ils dégageaient une atmosphère de luxe.

Ils semblaient tellement déplacés au milieu des décombres et des bâtiments à moitié effondrés que leur vue paraissait presque surréaliste.

Ces nouveaux établissements ne prouvent pas que la normalité revient à Gaza. Ils témoignent de la persistance de son anomalie génocidaire.

La guerre a enrichi certaines personnes à Gaza, en particulier celles qui se sont livrées à des activités illicites telles que la contrebande, le pillage et le stockage de produits et denrées à des fins de spéculation pendant les périodes de pénurie aiguë.

Cette richesse se manifeste désormais sous diverses formes, notamment des cafés et des restaurants de luxe.

Parallèlement, l’immense majorité de la population de Gaza a été plongée dans une pauvreté abjecte. Alors qu’avant la guerre, le citoyen lambda pouvait se permettre de s’asseoir dans un café pour boire un verre et manger un morceau, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

La plupart des gens ne peuvent même pas regarder ces nouveaux établissements, encore moins y entrer et commander quelque chose. La grande majorité de la population de Gaza vit sous des tentes, n’a ni électricité ni eau potable, et souffre de la perte de ses moyens de subsistance.

Elle survit grâce au peu d’aide qu’Israël autorise à entrer.

Je fais partie de ces personnes. Ma famille et moi vivons dans une tente installée près des décombres de notre maison, dans le camp de Nuseirat. Nous avons perdu nos moyens pour vivre. La vie confortable que nous menions n’est plus qu’un lointain souvenir.

Ces nouveaux établissements coûteux reflètent l’ordre social profondément injuste qui s’est installé à Gaza – un ordre où le profit tiré de la guerre a élevé une nouvelle classe privilégiée et plongé la grande majorité dans la misère, sans accès à une éducation, à des soins de santé et même à de la nourriture décents.

Le génocide n’a pas seulement tué et mutilé des gens et détruit des maisons et des écoles ; il a anéanti toute perspective de vie normale pour la plupart des habitants de Gaza.

Je n’avais pas les moyens de fréquenter ces cafés chics, alors j’ai continué à descendre la rue jusqu’à ce que j’arrive à un restaurant plus modeste, où j’avais l’habitude d’aller avec des amis avant la guerre.

En y entrant, j’ai eu l’impression de remonter le temps, à l’époque d’avant le génocide ; l’endroit était resté le même, avec les mêmes chaises et les mêmes tables, et les odeurs familières qui emplissaient la salle.

Je me suis assise et j’ai observé, me remémorant avec nostalgie les moments passés là-bas après les cours à l’université. J’ai commandé ce que je commandais d’habitude : un wrap au poulet, un soda et une petite assiette de salade.

L’addition s’élevait à 60 shekels (20 dollars) – plus de trois fois ce que je payais avant la guerre, quand ma famille avait encore un revenu normal.

L’addition du restaurant, ajoutée au prix du trajet en covoiturage pour me rendre à Gaza (15 shekels, soit 5 dollars l’aller simple), m’a coûté une fortune. Je me sentais coupable de dépenser tout cet argent pour profiter d’un bref aperçu de la normalité.

Les rares personnes qui ont la chance de pouvoir se permettre d’aller dans les cafés et les restaurants de Gaza peuvent profiter de courts moments de répit, une évasion temporaire face aux horreurs de la réalité. P

ourtant, ces moments sont limités, souvent accompagnés de l’angoisse du retour vers les rues détruites, le paysage bombardé et le traumatisme.

Assise à Al-Taboon, j’ai pensé aux amis avec qui j’avais l’habitude de passer du temps : Rama, qui a été tuée, et Ranan, qui s’est sauvé en Belgique. J’étais assise là, seule, m’accrochant à ces souvenirs au milieu de la grisaille des décombres de Gaza et des lumières des cafés alimentés par des générateurs.

Le génocide a dévasté tout le monde – même ceux qui en ont tiré profit. Aucun temps passé dans des cafés et des restaurants rutilants n’effacera jamais cette réalité.

2 mai 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

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