Pogroms en Cisjordanie : les colons assassinent et humilient

23 novembre 2014 - Un garçon palestinien passe devant un graffiti en hébreu sur lequel on peut lire « Mort aux Arabes », écrit par des colons israéliens sur la porte de la maison de la famille Hamayel, dans le village palestinien d’Abu Falah, au nord-est de Ramallah - Photo : Shadi Hatem

Par Qassam Muaddi

Après que trois hommes du village d’Abu Falah, en Cisjordanie, ont été assassinés lors d’un pogrom perpétré par des colons israéliens, les habitants se disent « paralysés » et « humiliés » à l’idée qu’on puisse les tuer devant chez eux sans que cela n’entraîne aucune conséquence.

Les rues du village palestinien d’Abu Falah, au nord-est de Ramallah, sont quasi vides. Elles le seraient habituellement un après-midi de ramadan, mais cette fois-ci, c’est différent.

Une tension palpable règne dans l’air, et même les enfants qui marchent sur le trottoir sont sur leurs gardes, fixant avec méfiance la voiture inconnue.

Un vieil homme est assis devant un magasin, le regard détourné, l’air inquiet, comme s’il s’attendait à ce que quelque chose se passe. Le long de la rue principale, trois visages accueillent les visiteurs, les regardant d’en haut depuis des affiches accrochées aux lignes électriques et aux devantures de magasins fermés.

Au centre du village, des voitures sont garées devant la grande salle communale d’Abu Falah. Les personnes en deuil se sont rassemblées pour le troisième jour de la veillée funèbre afin de rendre hommage aux familles de trois Palestiniens assassinés par des colons israéliens dans la nuit du 7 mars.

Deux des victimes sont des hommes déjà un peu âgés, Muhammad Murra, 57 ans, et Fari’ Hamayel, 55 ans, tandis que la troisième, Thaer Hamayel, avait 30 ans.

Ils ne sont pas les seuls Palestiniens à avoir perdu la vie aux mains de colons israéliens cette semaine-là. Quelques jours plus tôt, une autre attaque israélienne avait coûté la vie aux frères Muhammad et Fahim Muammar dans le village de Qaryut, à l’est de Naplouse.

Un autre Palestinien, Ameer Shanaran, a été tué par un colon israélien à Masafer Yatta, dans les collines du sud d’Hébron, le même jour que les meurtres d’Abu Falah.

Les trois martyrs d’Abu Falah, mars 2026 – Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

Au total, les pogroms perpétrés par des colons ont coûté la vie à cinq Palestiniens en Cisjordanie en moins d’une semaine, s’inscrivant dans le cadre d’une escalade plus générale de la violence des colons et des restrictions militaires israéliennes pesant sur la vie des Palestiniens depuis le début de la guerre israélo-US contre l’Iran qui se poursuit actuellement.

La violence des colons est en hausse en Cisjordanie depuis des mois, avec 486 attaques enregistrées en janvier, selon le groupe de défense des droits des Bédouins al-Baidar, tandis qu’en février, les colons ont lancé 511 attaques, a rapporté la Commission palestinienne de résistance au mur et aux colonies.

La récente attaque meurtrière contre Abu Falah est significative car elle s’est produite plus à l’intérieur des terres, au cœur de la région montagneuse de Ramallah ; en revanche, les attaques des colons dans le gouvernorat se sont largement concentrées autour de la ligne de villages situés à l’est de Ramallah et surplombant la vallée du Jourdain, tels que al-Mughayyir, Turmus Ayya, Deir Dibwan et Taybeh.

Si Abu Falah a subi des attaques au cours des deux dernières années, aucune n’a été aussi coordonnée et meurtrière que celle qui a coûté la vie aux trois hommes début mars.

Muwafaq Omari, un habitant du village, explique que depuis que des colons ont établi un avant-poste près du village au lendemain du 7 octobre, ils ont mené des raids de temps à autre à la périphérie du village, visant principalement les terres agricoles et incendiant les cultures de blé et d’orge pendant la saison des récoltes.

« Mais ces attaques étaient peu nombreuses et n’ont fait aucune victime », a déclaré Omari à Mondoweiss. « Nous n’aurions jamais imaginé que les colons attaqueraient par dizaines et tireraient avec des armes à feu, comme ils l’ont fait la semaine dernière. »

C’était tard dans la nuit, après les prières du soir qui ont lieu habituellement après la rupture du jeûne du ramadan. Omari rentrait alors chez lui lorsqu’il a reçu un appel de sa fille. Elle vivait à la lisière du village, où les attaques de colons sont plus fréquentes.

« Elle avait peur et m’a dit que des colons attaquaient des maisons et que des jeunes hommes essayaient de les repousser », se souvient Omari. « J’ai paniqué et je me suis précipité sur les lieux, mais je n’ai pas pu atteindre la maison de ma fille. C’était trop risqué. »

Sa fille, encore sous le choc des événements de la journée, a refusé de parler à Mondoweiss.

Muhammad Abu Karsh, un autre habitant d’Abu Fala âgé d’une trentaine d’années, est volontaire de la défense civile dans le village. « J’étais chez moi quand un ami m’a appelé pour me dire que les colons attaquaient et que plusieurs personnes avaient été blessées », raconte-t-il. « Je me suis précipité sur les lieux sans même avoir le temps d’enfiler ma veste de la défense civile. »

À son arrivée, il a vu des dizaines de colons errer dans les champs, dont certains étaient très jeunes, lançant des pierres à distance. « Environ une demi-heure plus tard, une camionnette blanche est arrivée du côté des colons, cette fois avec des armes à feu qui sont apparues entre les mains des colons », poursuit Abu Karsh.

« Les colons ont alors ouvert le feu sur la foule. C’est là que tout le monde a commencé à courir vers le village, moi y compris. »

Mais les colons les ont poursuivis, continuant à tirer. « Les colons se sont approchés si près qu’ils tiraient entre les maisons, et celle de Muhammad Murra était l’une d’entre elles. Il a été touché devant sa propre maison, mais je n’ai pas regardé en arrière. Et je ne savais pas que, lors des premiers coups de feu, Thaer et Fari’ avaient été les premières victimes », a ajouté Abu Karsh.

« Un traumatisme sans précédent » à Abu Falah

Dans la salle communale, des hommes sont assis en rangées de chaises ; certains discutent tandis que quelques jeunes hommes circulent entre les rangées pour servir du café amer.

Un homme portant un kufiyyeh rouge est assis dans un silence absolu, comme plongé dans ses pensées. « C’est mon grand-père maternel, il n’a pas encore pris la mesure de la perte de Thaer », explique Saif Hamayel, 26 ans, le frère de Thaer Hamayel, l’une des trois victimes.

Dans la salle communale d’Abu Salah – Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

« Mon autre grand-père, du côté de mon père, est porté disparu depuis 1967, lorsqu’il est parti rejoindre les fida’iyyin [combattants de l’OLP] pendant la guerre. On n’a plus jamais eu de ses nouvelles », ajoute Saif.

« Mon père était son fils unique, et il n’avait qu’un an. C’est le même âge que le fils de Thaer, qui va désormais grandir sans père aux côtés de sa sœur de trois ans. »

Saif se lève pour recevoir les condoléances d’un nouveau groupe de personnes en deuil qui entrent dans la salle ; l’une d’entre elles l’embrasse, visiblement émue.

Au bout d’un moment, Saif regagne sa place et reprend la parole. « Samedi, Thaer est passé devant le magasin où je travaille à Ramallah et m’a simplement fait un signe de la main en souriant », soupire Saif avec un léger sourire. « On n’a pas parlé. Il n’a rien dit. C’était la dernière fois que je voyais mon frère vivant. »

La fois suivante où il a vu son frère, c’était en pleine attaque. « Cette même nuit, j’intervenais bénévolement pour transporter les blessés. À un moment donné, il y avait un jeune homme qui avait reçu une balle dans la tête et qui saignait des oreilles, et je me suis précipité pour l’aider », raconte Saif.

Lorsqu’il a regardé le visage sans vie de l’homme, c’était Thaer.

Thaer travaillait autrefois dans le bâtiment. Son frère se souvient qu’il aimait la vie et qu’il souriait tout le temps : « Il aimait s’arrêter au village pour saluer les gens, et il était toujours prêt à rendre service », raconte Seif.

À côté de Saif est assis un homme d’une cinquantaine d’années. Il fait tourner le chapelet, une misbaha, dans sa main, le visage impassible.

J’apprends qu’il s’appelle Yasser, le frère cadet d’un autre des trois martyrs, Fari’ Hamayel, âgé de 55 ans. Tout en écoutant le récit de Saif, il partage le sien.

« Thaer a été parmi les premiers à se précipiter sur les lieux lorsque les colons ont attaqué, et il a vu Fari’ là-bas », raconte Yasser. « Ils étaient ensemble lorsque j’ai parlé à Fari’ au téléphone pendant l’attaque des colons. »

« C’est la dernière fois qu’il a parlé à son frère », dit-il, avant de baisser à nouveau les yeux vers le sol et de reprendre le défilement des perles de son misbaha.

Il poursuit sans lever les yeux. « Je n’aurais jamais imaginé que Fari’ mourrait ainsi. Nous travaillions ensemble à la taille de la pierre, car il y a beaucoup de carrières dans notre région », explique-t-il.

Quand ils étaient jeunes, Fari’ a décidé de tenter sa chance en Amérique. Ce sont les trois seules années où lui et son frère ont été séparés. Quand il est finalement revenu en Palestine, il s’est marié et a eu des enfants.

« Nous avons élevé nos enfants ensemble », dit Yasser. « J’ai appris qu’il avait été tué ce matin, et je n’arrive toujours pas à comprendre ce qui s’est passé. »

Dans la salle communale d’Abu Salah – Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

Selon les habitants, l’attaque des colons a pris fin vers 2 heures du matin, pour laisser place à un raid de l’armée israélienne qui s’est prolongé jusqu’au matin. « L’armée d’occupation était à proximité tout ce temps-là, et elle n’a rien fait pour arrêter les colons. Elle n’est intervenue que lorsque les colons ont commencé à se retirer », explique Muhammad Abu Karsh, volontaire de la défense civile.

« Nous nous sommes tous précipités chez nous lorsque les jeeps militaires sont entrées et ont commencé à lancer des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes dans tous les sens. »

L’armée est restée dans le village jusqu’au lever du soleil. À son départ, les gens ont commencé à se rassembler à la mosquée, où il a été confirmé que Fari’ et Thaer avaient été tués, en plus de Muhammad Murra, qui a été abattu par un colon devant sa maison.

« Le traumatisme est sans précédent à Abu Falah », rapporte Abu Karsh. « Nous sommes toujours en état de choc. Les gens ne sortent plus de chez eux. La vie semble paralysée. Il y a un sentiment de vulnérabilité et d’humiliation à l’idée qu’on puisse être tué dans notre propre ville sans conséquences, sans que la moindre justice soit rendue. »

Cette absence de justice relève de la politique du gouvernement israélien. En janvier dernier, Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, partisan de la ligne dure, a autorisé 18 colonies israéliennes supplémentaires en Cisjordanie à délivrer des permis de port d’armes aux colons.

En novembre 2024, le gouvernement israélien a supprimé la procédure de détention administrative pour les colons israéliens en Cisjordanie, rendant ainsi plus difficile l’arrestation des colons accusés d’attaques violentes contre des Palestiniens.

L’appel à la prière du soir marque l’heure de l’iftar, moment où la communauté rompt le jeûne. Les proches des victimes insistent pour que les personnes en deuil restent pour le repas.

À l’extérieur de la salle publique, les gens commencent à rentrer chez eux alors que la nuit tombe dans un silence inhabituel. La rue au centre d’Abu Falah se vide soudainement, tandis que les visages des trois victimes la contemplent depuis les affiches.

13 mars 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine

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