Des prisonniers palestiniens évoquent les séances de torture lors de leur détention en Israël

Photo gracieusement communiquée par la famille Arbeed
Samer Arbeed, à gauche, photographié ici avec sa femme, Noura, et ses trois enfants, a été kidnapé par les forces israéliennes d'occupation à Ramallah le 25 septembre - Photo gracieusement communiquée par la famille Arbeed
Rania ZabanehLe cas de Samer Arbeed, laissé dans un état critique après un interrogatoire par les Israélien, remet en mémoire aux victimes de terribles souvenirs.

Ramallah, Cisjordanie occupée – C’était censé être un mercredi normal pour Samer Arbeed et sa femme, Noura, ramenant puis redéposant leurs enfants à l’école, mangeant des restes de la veille pour le déjeuner et s’occupant d’un évier rempli de vaisselle.

« Nous avions conduit les enfants à l’école et nous étions presque revenus au travail quand une voiture civile avec des plaques d’immatriculation israéliennes s’est arrêtée derrière nous », a déclaré Noura, racontant comment son mari a été kidnappé à Ramallah par des forces israéliennes déguisées le 25 septembre.

« Ils l’ont violemment tiré de la voiture et ont commencé à le frapper à la tête, au cou et au ventre », se souvient-elle.

Samer, âgé de 44 ans, a été enlevé parce qu’il était soupçonné d’être impliqué dans l’explosion d’une bombe artisanale survenue le 23 août près de la colonie israélienne illégale de Dolev, au nord-ouest de Ramallah. La bombe avait tué Rina Shnerb, une israélienne de 17 ans, et blessé son père et son frère.

Trois jours plus tard, l’avocat de Samer a été informé que son client avait été transféré à l’hôpital la veille – dans un état critique, inconscient et sous respiration artificielle. Il souffrait également d’insuffisance rénale et avait 11 côtes cassées, a déclaré l’avocat.

L’Agence israélienne de sécurité (ISA), connue sous le nom de Shin Bet, a accusé Samer d’avoir dirigé le groupe qui a commis l’attentat et elle avait reçu l’autorisation « légale » d’employer des « mesures extraordinaires » lors des interrogatoires, ont rapporté les médias israéliens. Amnesty International a déclaré que cette décision « sanctionnait effectivement l’utilisation de méthodes équivalant à de la torture ».

Dans une déclaration à Al Jazeera, le Shin Bet a déclaré: « Lors de l’interrogatoire du chef de l’infrastructure terroriste, qui a mené l’attaque à l’explosif qui a tué Rina Shnerb, l’enquête a indiqué qu’il ne se sentait pas bien. Conformément aux procédures, il a été transféré à l’hôpital pour traitement et contrôle. L’enquête sur l’infrastructure terroriste est toujours en cours et nous ne pouvons pas fournir plus de détails. »

Samer est affilié au Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), considéré comme un groupe « terroriste » par l’occupant israélien.

Noura a déclaré à Al Jazeera que son époux niait toute implication dans l’attentat à la bombe. Il se rétablit à la clinique de la prison de Ramleh et ses avocats disent qu’ils s’attendent à ce qu’une liste des charges soit publiée ce dimanche.

Le prétexte de la « bombe à retardement »

Selon la Palestine Prisoner Society, environ 95% des prisonniers palestiniens en Israël subissent des mauvais traitements ou de la torture pendant leur détention et leur interrogatoire.

« La sécurité israélienne veut laisser une marque dans la psyché de ceux qu’elle détient: la résistance a un prix et elle est lourde », a déclaré à Al Jazeera Qadura Faris, responsable de la Prisoner Society.

La gravité de la torture, a ajouté Faris, dépend souvent de ce dont la personne est accusée et de la capacité de la personne interrogée à survivre [aux mauvais traitements].

La Cour suprême d’Israël avait en septembre 1999 rendu une décision interdisant le recours à la torture.

Toutefois, elle a fourni aux interrogateurs une couverture juridique leur permettant d’employer des « méthodes exceptionnelles » dans des situations de « bombe à retardement », à condition que l’on craigne qu’un suspect puisse détenir des informations qui empêcheraient une attaque imminente et qu’il n’y ait pas d’autres moyens de l’empêcher.

« Dans des circonstances exceptionnelles, ce que l’on appelle la défense de « nécessité » ou de « scénario de la bombe à retardement », si un interrogateur utilise certaines méthodes il ne peut pas être inculpé, il est exempté de toute poursuite criminelle. Ainsi, [la torture] n’est pas légale, mais elle n’est pas non plus pas illégale », a déclaré à Al Jazeera Rachel Stroumsa, directrice exécutive du Comité public israélien contre la torture.

Photo gracieusement communiquée par la famille Arbeed
Noura Areed tient la photo de son mari à l’église après la messe – Photo gracieusement communiquée par la famille Arbeed

Selon la presse israélienne, des « méthodes exceptionnelles » sont utilisées chaque année dans plusieurs cas.

Le tribunal n’a pas précisé quelles mesures étaient autorisées dans sa décision de 1999, mais les critiques décrivent ce terme comme un euphémisme pour citer la torture.

Firas Tbeish ne connaît que trop bien ces techniques.

Il raconte que lors de sa détention en 2011, les interrogateurs israéliens avaient menacé de s’en prendre à sa famille.

Il rapporte également qu’il a été privé de sommeil, battu et forcé à rester dans la ainsi-nommée « position banane » – où le dos d’un suspect est penché en arrière sur une chaise, les mains et les pieds menottés ensemble.

L’homme de 41 ans et originaire du camp de réfugiés d’al-Fawwar, au sud d’Hébron, a été condamné en 2011 à trois ans de prison pour des accusations liées à la dissimulation et au transfert d’armes pour le mouvement Hamas [résistance islamique].

« Au début, vous résistez à la douleur – mais quand elle dure pendant des heures, votre monde s’écroule », a déclaré Tbeish, décrivant son interrogatoire.

Il a déclaré avoir déposé une plainte auprès de la plus haute juridiction israélienne en 2016 contre l’ISA parce qu’il voulait s’attaquer à ses interrogateurs par la loi.

La Cour suprême israélienne a rejeté son appel en novembre 2018, affirmant qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves qu’il avait été torturé et que « l’utilisation de ces méthodes spéciales lors de l’interrogatoire du requérant est couverte par l’exception de nécessité ».

Pourtant, la Convention contre la torture, des Nations Unies, dont Israël est signataire, est tout à fait claire : aucune « circonstance exceptionnelle quelle qu’elle soit, état de guerre ou menace de guerre » ne peut être invoquée pour justifier la torture.

« La torture est absolument interdite – c’est comme l’esclavage, il n’y a aucune circonstance dans laquelle elle peut être justifiée, et pourtant l’État d’Israël l’emploie sans hésitation, sans honte, régulièrement année après année », a déclaré Stroumsa.

Derrière des portes closes, dans des centres d’interrogatoire sinistrement connus, la torture est couramment utilisée, disent des groupes de défense des droits humains.

Selon le Comité public contre la torture en Israël, 66% des survivants de séances de torture ont signalé des privations de sommeil, 61% ont signalé avoir subi des menaces et 40% ont déclaré avoir subi des positions stressantes.

« Mes mains sont devenues bleues »

Les détails sur l’interrogatoire de Samer tels que rapportés dans les médias locaux ont rappelé de terribles souvenirs à Luai al-Ashqar.

C’était après minuit le 22 avril 2005, lorsque les forces israéliennes d’occupation ont forcé sa porte à Seida, au nord-est de Tulkarem. Les trois jours qui ont suivi l’ont brisé et l’ont laissé avec un handicap physique auquel il a du mal à faire face encore aujourd’hui.

Al-Ashqar, âgé de 42 ans, a passé 26 mois en prison après avoir accepté de plaider coupable pour avoir véhiculé des Palestiniens recherchés et être entré en Israël sans permis.

« Du vendredi au lundi, je n’étais pas autorisé à utiliser les toilettes. J’étais attaché à une chaise, ils ne me laissaient que pour qu’un médecin me ranime quand je perdais connaissance, et puis ils m’attachaient à nouveau dans la position de la banane », raconte al-Ashqar.

« Ils serraient les menottes sur mes mains si fort qu’elles pénétraient ma chair … Mes mains devenaient bleues et gonflaient », ajoute-t-il.

Photo : Al-Jazeera
Luai al-Ashqar a passé 26 mois en prison sous l’accusation d’avoir transféré des Palestiniens recherchés et être entré en Israël sans permis – Photo : Al-Jazeera

Al-Ashqar a déposé une plainte exposant ses accusations de torture auprès du tribunal israélien, mais après avoir été ultérieurement à nouveau enlevé et détenu sans inculpation sous le coup de la détention administrative, il dit avoir retiré sa plainte, craignant que ce soit la raison pour laquelle il était maintenu en prison.

Si les résultats des plaintes sur des violences subies lors des interrogatoires du Shin Bet déposées au cours des deux dernières décennies donnent une indication, la probabilité écrasante est qu’Al-Ashqar aurait eu une autre fin de non recevoir.

Le Comité public contre la torture en Israël a déclaré à Al Jazeera que 1200 plaintes déposées depuis 2001 n’avaient abouti qu’à une seule et unique enquête pénale.

Après que le ministère israélien de la Justice a annoncé fin septembre qu’il examinait les circonstances ayant conduit à l’hospitalisation d’Arbeed, il appartient au procureur israélien de décider d’ouvrir ou non une enquête sur son cas.

Les avocats de Samer ont fait savoir qu’ils ne pensaient pas qu’ils bénéficieraient d’une audition équitable de la part des autorités israéliennes d’occupation. Mais dans les cas impliquant la complicité du pouvoir judiciaire israélien dans des violations des droits de l’homme, les requérants doivent épuiser les procédures légales existantes pour pouvoir présenter leurs cas devant les tribunaux internationaux.

Pendant ce temps, Noura n’a d’autre choix que de continuer à se battre.

Les forces israéliennes d’occupation ont déjà pris des mesures de leur maison, prélude à une éventuelle démolition, mais son esprit est occupé par ses pensées sur le bien-être de Samer en prison et par les questions sans fin des enfants sur les nouvelles phrases qu’ils ont apprises.

« Que signifie une condition critique ? » a demandé Rita, 8 ans, à Noura quand le cas de son père est apparu dans un bulletin d’information.

Avec ses appareils orthopédiques lui permettant de se tenir debout, al-Ashqar porte son corps autour de l’atelier d’aluminium qu’il dirige à Seida.

Il dit que son cœur est avec la famille Arbeed. Chaque fois qu’il réfléchit à sa propre expérience, il dit ressentir un vertige.

« La chose la plus difficile concernant ces interrogatoires est que vous ne mourez pas », conclut-il.

* Rania Zabaneh est productrice au bureau de Ramallah d’Al Jazeera. Elle a auparavant couvert l’actualité et les reportages d’Al Jazeera en arabe à Jérusalem. Zabaneh est titulaire d’une maîtrise en Démocratie et Droits de l’homme de l’Université de Birzeit (Ramallah) et d’un Master en journalisme à Columbia University, New York.


9 décembre 2019 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine