Meurtre de Jamal Khashoggi : « Écœurant, sale, effrayant ! »

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Robert FiskKhashoggi savait tout du pouvoir et du danger. Il y a près d’un quart de siècle, il était arrivé à mon hôtel à Khartoum et m’avait conduit dans le désert soudanais pour rencontrer Oussama Ben Laden.

J’ai vraiment compris la semaine dernière ce que l’assassinat de Jamal Khashoggi signifiait réellement dans le contexte du Moyen-Orient, lorsque j’ai réalisé qui j’aurais à appeler pour l’expliquer. A qui pourrais-je téléphoner pour savoir ce qui se passait ? J’appellerais bien sûr Jamal Khashoggi. Et c’est pourquoi son meurtre est si important. Parce qu’il était, comme il le savait, un journaliste arabe – isolé et important – qui n’écoutait plus, plus jamais, la voix de Son maître. Et c’était bien sûr son problème.

Ce meurtre dégoûtant, dangereux, effrayant et sale – et ne me dites pas qu’un homme de 60 ans qui meurt dans un « combat à mains nues » avec 15 hommes, n’est pas un meurtre – expose non seulement le gouvernement saoudien, mais nous aussi pour ce que nous sommes. Comment se fait-il que nous continuions à tomber sous le charme de pays arabes – Israël le fait aussi – et à crier ensuite lorsqu’on est choqués quand ils se révèlent extrêmement choquants et très violents ?

Pour répondre à cette question, il existe déjà plusieurs pistes. La réaction initiale de Trump selon laquelle l’histoire saoudienne était « crédible » – alors que ce n’était clairement pas le cas – était un début. Ensuite, le meurtre est devenu « la pire affaire de dissimulation de l’histoire ». C’est la qualité du meurtre qui le troublait, vous voyez. Ces types ne savaient pas comment effacer leurs traces. Il avait déjà fait savoir qu’il ne voulait pas abandonner les ventes d’armes américaines à l’Arabie saoudite. Notre premier ministre bien-aimé a qualifié le meurtre macabre de Jamal d’ « homicide » plutôt que de meurtre. Ensuite – et c’était indicatif parce que ce n’était pas contredit – nous avons eu droit à Adel Al-Jubeir, le ministre saoudien des Affaires étrangères, qui a qualifié l’assassinat de « énorme et grave erreur ». « ERREUR ». Laissez-moi répéter ça. ERREUR !

Al-Jubier – ancien ambassadeur saoudien à Washington et qui aurait autrefois été lui-même la victime d’une possible tentative de meurtre aux États-Unis – expliquait à la presse il y a un an comment dans sa guerre au Yémen, l’Arabie saoudite « respecte le droit international humanitaire ». Mais pas, semble-t-il, les règles diplomatiques internationales. Mais attendez une minute. Al-Jubier – et je le connaissais très bien il y a de nombreuses années – est un homme très éloquent et instruit. Son anglais est sans faille. Quand il a utilisé le mot « erreur », ce n’était pas une erreur. Ce qu’il voulait dire – ce que je pense qu’il voulait dire – c’est qu’il n’était pas prévu que Jamal Khashoggi soit tué.

Jamal n’aurait pas dû prendre part à ce fameux « combat à coups de poing ». Quelque chose s’est mal passé. Les tueurs ont peut-être mal compris leur tâche. La capture n’était pas supposée se terminer par un meurtre. Peut-être une conversation d’abord amicale a-t-elle mal tourné. Ils ne connaissaient pas leur propre force. Avant qu’ils ne s’en rendent compte, Jamal, eh bien, s’est rué sur leurs poings. Ou le poing de l’un d’eux. Ils ont fait une « erreur ». Et pour cette raison, nous pouvons oublier l’équipe de 15 tueurs, sans parler du sosie de Jamal qui sort à l’arrière du consulat – apparemment dans les vêtements de Jamal, mon Dieu – avant de jeter apparemment plus tard les mêmes chemise, pantalon et veste dans une poubelle. Et oubliez le médecin légiste et la mystérieuse camionnette noire. Et le silence initial de deux semaines or évidemment un mensonge éclatant et total dès le premier jour. Et ce serait une erreur ?

Bien entendu, nous n’aurions pas dû être surpris. L’erreur a été qualifiée cette semaine d’incident par un ministre saoudien lors de la conférence internationale d’investisseurs à Riyad, au cours de laquelle de nombreuses sociétés occidentales ont réduit leur représentation de PDG de premier plan à des PDG de second niveau. Mohammed bin Salman – l’avez-vous vu rayonner au milieu de ses invités et rencontrer le roi Abdallah de Jordanie ? – est d’une pureté sans égale, nous sommes supposés croire. Intouchable. Innocent. Aussi pur que la neige qui vient de tomber, etc… Mais après sa guerre infernale au Yémen, son arrestation des principaux princes et nababs à Riyad, son enlèvement du Premier ministre libanais et son agression sur le Qatar – exigeant la fermeture d’Al-Jazeera (qui, bien sûr, apprécie beaucoup tout le foin actuel) – devrions-nous être surpris si Mohammed bin Salman s’est mêlé, eh bien… de quelque chose qui est devenu incontrôlable. Même si on nous a assurés qu’il ne s’était à ce moment-là mêlé à rien qui serait devenu incontrôlable ou qui serait arrivé ? Une erreur, par exemple. Si la guerre au Yémen peut devenir incontrôlable – peut même s’avérer être une erreur – bon, que pouvez-vous espérer qu’il se passera lorsqu’un groupe de voyous sera transporté à Istanbul par des jets saoudiens ? En passant, j’ai adoré leur finesse en arrivant par deux aéroports d’Istanbul séparés. Cela a-t-il vraiment mystifié les Turcs ? Ce n’est peut-être pas la pire dissimulation dans l’Histoire. Certainement une erreur.

Et vous devez noter, si vous ne l’aviez pas fait, l’effusion de colère écœurante et hypocrite de nos courageux et moralisateurs leaders occidentaux face au meurtre de Jamal. Cela fait deux ans qu’ils parlent du bout des lèvres de la guerre au Yémen, lui trouvant des raisons, vendant des armes et évitant toute responsabilité personnelle. Il est bien évident qu’ils se soucient beaucoup plus de la mort de Jamal que de près de 5000 civils tués dans le conflit yéménite. Que vaut la mort d’un enfant ou le meurtre d’invités lors d’une fête de mariage comparée au meurtre de Jamal ? Je suppose que nous saurons toujours trouver des excuses pour les victimes yéménites – « dommages collatéraux », « boucliers humains », « enquête complète à mener », etc. – mais le meurtre de Jamal était trop évident, trop chargé en mensonges, trop semblable à celui commis par un tueur. Comme le prince héritier, que son Nom soit Loué, nous n’avons plus d’excuses. Dieu du ciel… que ferions-nous si nous découvrions que le fameux couteau – en supposant toujours qu’il existe un couteau et que Jamal ait été démembré – a été fabriqué à Sheffield ?

Naturellement, nous souhaiterions tous que Jamal n’ait pas été démembré. Si Adel al-Jubier ne le sait pas et si le consul saoudien qui tient les clés du placard ne le sait pas – et puisqu’il est rentré à Riyad, nous ne risquons pas de le savoir – et si Mohammed bin Salman ne le sait pas – il ne peut pas savoir quoi que ce soit, n’est-ce pas ? parce qu’il ne sait rien de cette atrocité – alors nous pouvons tous espérer que Jamal a reçu un enterrement musulman solennel et digne avec toutes les bonnes prières dites pour son âme avec l’inhumation – en secret, bien sûr – de son corps étendu sur son côté droit et la tête en direction de La Mecque, la ville sainte dont le roi du père de Mohammed bin Salman est officiellement le Protecteur.

Mais cela n’aura pas été facile à faire si Jamal a été découpé par notre spécialiste préféré en médecine légale et emporté chez le consul ou dans une forêt – la version turque – pour un enfouissement secret. Mais encore une fois, peut-être, sur le chemin de la forêt – s’il s’agissait d’une forêt – les organisateurs des funérailles ont pu penser que, compte tenu de la piété de leur pays, sans parler de leur propre foi, Jamal a certainement dû bénéficier d’un enterrement musulman. À ce stade, cependant, [les tueurs] auraient compris qu’ils auraient peut-être commis une « grave et terrible erreur ». En vertu de la loi islamique, un corps mutilé doit être reconstitué avant d’être placé dans un linceul. Ont-ils réassemblé le corps de Jamal ? Et l’ont-ils mis dans un linceul ?

Bien sûr, il est évident que celui qui a révélé tous les détails de la mort épouvantable de Jamal – le sultan Erdogan lui-même a emprisonnés jusqu’à 245 journalistes et entre 50 000 et 60 000 prisonniers politiques – devrait récolter les fruits de ce terrible et macabre récit. Eh bien, au moins, il ne les découpe pas tous, n’affirme pas qu’ils sont sortis de prison presque aussitôt après leur incarcération pour dire ensuite qu’il ne sait pas où se trouvent leurs corps.

Et oui, ce meurtre va toucher la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Syrie – et Israël, qui soupirait d’amour pour Mohammed bin Salman – et bien sûr Trump. Mais revenons à cette première question. Comment se fait-il que les « bons » se révèlent être des méchants ? Comment se fait-il que ces gentils dirigeants modérés qui garantissent la « stabilité » du Moyen-Orient – et naturellement, j’inclus les Saoudiens – se révèlent si horribles. Pas leurs peuples. Je parle des autocrates et des dictateurs et des rois et des princes et des tyrans corrompus et à vendre à qui nous sourions et devant qui nous rampons et nous agenouillons.

Nous aimons tous à présent le régime « modéré » et « stabilisateur » du président/maréchal Sisi d’Égypte. Mais qui se souvient aujourd’hui du jeune étudiant italien de l’Université de Cambridge, Giulio Regeni, torturé à l’arme blanche pendant une semaine et assassiné – il y a deux ans à peine – et jeté au bord d’une route du Caire ? Les Italiens soupçonnaient les policiers de Sisi d’avoir commis le crime – il y avait même un cas de caméra de vidéosurveillance qui ne fonctionnait pas… Comme ces choses semblent toujours se produire au mauvais moment !… Les Égyptiens connaissent le nom du principal suspect parmi les flics. Que meurt la pensée ! dit le régime. Puis Rome et le Caire se sont réconciliés et les touristes italiens se rendant en Égypte ne sont gênés en rien par les 40 000, 50 000 ou 60 000 prisonniers politiques morts-vivants dans les prisons égyptiennes. Le corps de Regeni portait des traces de coups de couteau. C’est drôle comme les instruments à arêtes vives semblent avoir la faveur des régimes arabes.

Qui se souvient de comment nous aimions au début Mouammar Kadhafi lorsqu’il avait destitué le roi Idris de Libye, puis l’avions détesté lorsqu’il avait aidé l’IRA, puis l’aimions à nouveau lorsqu’il avait abandonné les installations nucléaires auxquelles il ne comprenait rien et avait été embrassé par Tony Blair. Puis nous avons renvoyé des opposants de Kadhafi afin qu’ils puissent être torturés dans les prisons de mort du dictateur libyen. Ne mentionnons même pas Saddam Hussein, que nous avons soutenu dans sa guerre contre l’Iran – même s’il utilisait des armes chimiques – jusqu’à ce qu’il envahisse le Koweït et qu’il soit-disant posséde des armes de destruction massive. Il a finalement été renversé par nos soins et exécuté.

Ensuite, il y a Bachar al-Assad, fêté à Paris le 14 juillet, figure de la Syrie moderne – dont le père a fait massacrer jusqu’à 20 000 personnes lors du soulèvement de Hama en 1982 – puis a été accusé de la mort de plus d’un demi-million de personnes dans une guerre civile syrienne, dans laquelle d’innombrables milliers de personnes ont été tuées par le régime et par les islamistes armés et payés pour – oui – l’Arabie saoudite. Si le régime d’Assad était synonyme de pendaisons, l’État islamique avait installé les postes de crucifixion en Syrie. Et les blocs de décapitation. Des instruments tranchants à nouveau. Bien sûr, les Saoudiens nient tout cela. Car il est aussi impensable pour les Saoudiens de soutenir un culte morbide qu’il est impensable que le même gouvernement envoie un escadron de la mort à Istanbul.

Ils ne commettraient jamais un tel acte terroriste – ou une telle erreur – pas plus qu’ils n’exécuteraient en masse leurs ennemis en Arabie Saoudite. Après tout, la décapitation du responsable religieux chiite saoudien Cheikh Nimr al-Nimr (et 46 autres personnes) a eu lieu avant que Mohammed Bin Salman ne devienne prince héritier. Il en a été de même pour le scandale de l’Aérospatiale britannique avec le détournement de millions dans le cadre de l’accord d’armement al-Yamamah – sur lequel la police britannique a enquêté jusqu’à ce que les questions des flics cessent d’elles-mêmes lorsque Tony Blair s’est agenouillé face aux pressions saoudiennes et a mis fin à l’enquête.

Eh oui, il s’agit d’argent, de richesse et de pouvoir – et parce que tous ces gens étaient au pouvoir grâce à leur folie, leurs mensonges, leur corruption et l’hypocrisie de nos propres dirigeants politiques. Laissons nos satrapes s’en tirer avec une corruption semblable à celle de Crésus et des meurtres de masse, et qu’attendez-vous ? Nous les avons faits, soutenus, soutenus, embrassés, aimés. Qu’est-ce qu’une invasion ou deux entre amis ? L’Arabie saoudite n’est-elle pas vitale pour notre sécurité au Royaume-Uni – c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons abandonné l’enquête al-Yamamah – et nous en entendrons de nouveau parler auprès des laquais de l’Arabie saoudite en Grande-Bretagne dans les prochains jours et les prochaines semaines. Qu’en serait-il si nous, Britanniques, n’avions pas toute cette information sur la terreur islamiste de la part des Saoudiens ? Eh bien, espérons qu’ils n’enverront pas 15 types à Heathrow, y compris un expert légiste.

Jamal Khashoggi savait tout sur le pouvoir et le danger. Il y a près d’un quart de siècle, il est arrivé à mon hôtel à Khartoum et m’a conduit dans le désert soudanais pour rencontrer Oussama Ben Laden – qu’il avait rencontré pendant la guerre afghano-soviétique. « Il n’avait jamais rencontré de journaliste occidental auparavant », m’a-t-il dit en passant près des anciennes pyramides soudanaises. « Ce sera intéressant. » Khashoggi s’adonnait à la psychologie appliquée. Comment Ben Laden répondrait-il à un infidèle ? Mais malheur à ceux qui pensent que les lunettes rondes et l’humour malicieux de Khashoggi sont un signe de laxisme spirituel. Il appelait Ben Laden « Cheikh Oussama ». J’ai rencontré Khashoggi pour la première fois en 1990 et je lui ai parlé pour la dernière fois au téléphone de Beyrouth à Washington il y a quelques mois.

Même lorsqu’il était conseiller auprès de la famille royale et rédacteur en chef et journaliste en Arabie saoudite, il parlait des « faits de la vie » comme il les appelait. Parlant en privé, il écartait toutes les rumeurs d’une révolution du palais dans le royaume. Mais il a toujours parlé du cynisme et de la vénalité des puissances occidentales qui ont soutenu les régimes arabes et les ont ensuite détruits s’ils n’obéissaient pas, et aussi de la façon dont les Arabes en général n’étaient pas un peuple libre. Ce qui est vrai. Et est-ce peut-être ce qu’il m’aurait redit si j’avais pu lui parler avant que cette « erreur » ne se soit produite à Istanbul. Les morts, cependant, ne parlent pas. Et les Saoudiens doivent être ravis de cela.

A1 * Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

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28 août 2018 – The Independent – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah