Leçon d’hypocrisie

Hypocrisie
Un Palestinien et un colon israélien marchent chacun d'un côté d'une barrière en béton dans la ville de Hébron - Février 2012, Cisjordanie occupée occupée - Photo : Ryan Rodrick Beiler ActiveStills
Michael Lesher – « Ils ne comprennent pas, » dit un jeune homme à l’extérieur d’une synagogue orthodoxe du New Jersey où je vais souvent prier, en écartant les bras dans un geste d’impuissance pour souligner le gouffre existant entre la conscience des juifs religieux et celle des non religieux.  « Nous plaçons Dieu d’abord. »

Il expliquait pourquoi les juifs haredim en Israël ont réussi, en protestant avec virulence et en menaçant de renverser le gouvernement, à forcer ce dernier d’annuler 17 « projets de construction d’infrastructures » sur 20 dont les Chemins de Fer israéliens avaient programmé la réalisation pendant le sabbat juif.

Et il avait raison, bien sûr : les juifs orthodoxes placent la loi de Dieu avant toute autre considération. Enfin, c’est ce que nous faisons, quelque fois.http://chroniquepalestine.com/lecon-dhypocrisie/

Occasionner une gène au reste du pays pour respecter les interdictions du sabbat orthodoxe était à l’évidence l’une de ces fois.

En fait, malgré le tollé occasionné par sa victoire partielle sur le gouvernement, l’autorité orthodoxe d’Israël n’est pas satisfaite : elle exige toujours l’annulation des trois autres projets de travaux prévus le samedi, même si la police affirme que leur annulation pourrait mettre des vies en danger. Les rabbins réclament également l’allègement du service ferroviaire le vendredi après-midi et le samedi soir, ce qui sera cause de grandes difficultés pour de nombreux Israéliens, dont des milliers de soldats.

Mais que peut-on y faire comme le demande ce jeune juif orthodoxe devant la synagogue, lorsque la loi juive est en jeu ?

J’aimerais que ce soit aussi simple.

Qu’en est-il de la loi qui interdit le vol ?

Et oui, les dirigeants haredim, ne manquent pas de protester vigoureusement contre un service ferroviaire ou de bus, ou un cinéma qui fonctionnent le samedi. Mais quand avons nous entendu pour la dernière fois les principaux rabbins orthodoxes d’Israël – ou d’ailleurs en l’occurrence – protester contre le vol systématique des biens d’autres personnes ? C’est à dire, contre l’occupation de la Cisjordanie ?

Ce n‘est pas une question anodine. Tolérer l’expropriation de terres palestiniennes est en contravention directe avec ce qui constitue le cœur même de la doctrine traditionnelle juive. Halakhah, ou loi juive, comprend des impératifs d’ordre éthique de même que des décrets rituels : l’effusion de sang, la violence, le vol et la duplicité sont tous expressément interdits par la même Torah qui prohibe certains travaux le jour du sabbat.

La tradition juive fait même de telles normes éthiques des considérations que nous qualifierions aujourd’hui de questions de « sécurité nationale. »

Commentant le Deutéronome 25 :17, Rashi, le grand exégète médiéval (citant un texte rabbinique), prévient qu’une communauté tout entière peut courir le risque d’une attaque ennemie si ses habitants gardent des poids et mesures malhonnêtes – c’est à dire s’ils se permettent de dérober même des quantités infimes. Pour ceux qui prennent ces textes très au sérieux, combien plus dangereux doit être pour les Israéliens qui y participent le vol par la force des terres et des ressources de tout un peuple !

C’est, bien sûr, exactement ce qui se passe dans la région, et que tous les 15 juges de la Cour Internationale de Justice ont d’un commun accord désigné sous le nom « Territoires Palestiniens Occupés. »

« Les objectifs idéologiques et politiques d’Israël se sont avérés avoir un caractère plus exploiteur que ceux d’autres régimes de colonisation, » écrit Sara Roy, maître de recherche au Centre pour les Études sur le Moyen-Orient à l’université Harvard, dans une étude magistrale de 1995, citée dans Beyond Chutzpah de Norman Finkelstein et reproduite ici, « parce qu’ils dépossèdent la population autochtone de ses ressources économiques les plus importantes – la terre, l’eau et la main d’œuvre – ainsi que du potentiel et des moyens internes de développer ces ressources. »

L’intellectuel israélien Neve Gordon a montré comment, en plus de la saisie pure et simple de la terre et de l’eau, l’occupation israélienne a coûté aux Palestiniens des milliards de dollars par le biais de réglementations et d’impôts oppressifs. C’est du vol caractérisé.

Silence assourdissant

Cependant l’autorité juive orthodoxe d’Israël reste silencieuse sur les fléaux de l’occupation israélienne, alors même que des dizaines de milliers d’haredim vont s’installer dans des colonies illégales de Cisjordanie.

On ne peut justifier ce silence en invoquant l’ignorance ; c’est un exemple de priorités partisanes. Pas plus tard que le mois dernier, des publications orthodoxes étaient en émoi à cause de la « marche de la liberté » programmée par des militants des droits de l’homme pour le 2 septembre, un vendredi après-midi, près d’un poste de contrôle du bloc de colonies Gush Etzion, « pour protester contre la détention administrative sans procès pratiquée par Israël, et en solidarité avec les grévistes de la faim [palestiniens] » qui languissent dans les geôles israéliennes bien qu’ils n’aient jamais été accusés d’aucun crime.

Était-ce l‘incarcération arbitraire de Palestiniens qui chagrinait les rédacteurs de la presse juive orthodoxe, qui « a dévoilé » l’histoire ? Ou bien le fait que la manifestation ait lieu sur une grande route construite sur des terres palestiniennes pour l’usage exclusif des juifs ? Non. Ce qui les contrariait, c’était que la manifestation risquait d’empêcher les colons juifs orthodoxes de rentrer à temps chez eux pour le sabbat.

Qu’importe que les postes de contrôle israéliens imposent un véritable enfer aux Palestiniens dans toute la Cisjordanie, Jérusalem-Est y compris, chaque jour de la semaine.

Qu’importe que la bonne volonté tant vantée du rabbinat prêt à faire des entorses aux lois du sabbat quand des vies sont en danger – mais pas dans le cas des travaux de construction supplémentaires que les rabbins veulent faire annuler, prétendant que « d’autres solutions » sont disponibles – ne s’appliquent de toute évidence qu’aux vies juives.

Le nombre sans fin de morts palestiniens, la plus sombre des caractéristiques régulières de l’occupation ne semble même pas figurer dans leurs calculs. Pour les rédacteurs orthodoxes, comme pour le rabbinat, le respect pratique du sabbat (volontaire ou non) importe ; pas les droits de l’homme des Palestiniens.

Il y a heureusement une autre façon d’envisager le sabbat, dont nous juifs devons nous ressaisir de toute urgence. Elle considère le sabbat comme une célébration de la liberté humaine et de sa dignité, par opposition au spectre de l’esclavage égyptien duquel a émergé la nation juive dans la bible hébreu. Elle envisage la paix du sabbat comme l’antidote précieux à la violence à peine voilée qui sous-tend la concurrence et le stress de la semaine de travail.

Vu sous cet angle le sabbat ne pourrait jamais servir de couverture à l’occupation par Israël de terres palestiniennes. Bien au contraire, les juifs orthodoxes attachés à son strict respect, insisteraient parallèlement, sur le fait que des juifs ne devraient jamais être la cause de l’oppression d’un autre peuple.

Si nous dans la communauté orthodoxe adoptons cette vision du sabbat, nous pouvons orienter les énergies religieuses vers une plus grande compassion pour les victimes de l’occupation et une plus grande détermination à la combattre ainsi que d’autres fléaux humains.

Dans le cas inverse il ne nous restera que la caricature monstrueuse que dessinent les priorités faussées du rabbinat orthodoxe telle qu’elle s’est manifestée dans l’opération d’Israël dénommée Plomb durci en 2008-09. Cet assaut militaire contre Gaza débuta un jour de sabbat par une offensive aérienne à l’aide d’avions de combat, d’hélicoptères d’attaque et de drones qui tuèrent plus de 200 Palestiniens rien que le premier jour. Pourtant, tout au long du carnage sanglant de 22 jours qui suivit, et pour célébrer le jour sacré, l’armée israélienne refusa de laisser entrer à Gaza les jours de sabbat toute cargaison d’aide dont le besoin se faisait cruellement sentir.

Au cours de ces semaines sombres, l’autorité orthodoxe n’a pas protesté contre les entorses au sabbat du gouvernement israélien. Il n’est guère étonnant que d’autres personnes ne nous « comprennent pas » maintenant.

* Michael Lesher, écrivain et avocat, est l’auteur de Sexual Abuse, Shonda and Concealment in Orthodox Jewish Communities (McFarland). Il est membre de Jewish Voice for Peace. Website: www.michaellesher.com

22 septembre 2016 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine – MJB