Des balles aux bulletins de vote

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Azmi Bishara, alors qu'il était député arabe-palestinien à la Knesset en 2007 - Photo : Archives
Azmi BisharaUne introduction au symposium « Des balles aux bulletins de vote : La transformations de l’action politique armée en action politique non armée ».

Le sujet que nous traitons ici est un sujet qui ne nécessite aucune introduction. C’est un sujet crucial qui occupe l’opinion publique et les politiques publiques dans de nombreux pays. Sa complexité nécessite une approche systématique, intégrée et multidimensionnelle au sein des disciplines de la science politique, de la sociologie et de l’histoire contemporaine. Bien sûr, il a sa juste part d’exemples historiques qui peuvent être définis et mesurés de l’Afrique du Sud jusqu’à l’Amérique latine.

Les pays arabes ne sortent pas du cadre de ce phénomène – ce colloque présentera des exposés sur les expériences arabes. C’est un problème urgent pour les sociétés arabes, en particulier dans le contexte historique d’aujourd’hui. Les nouvelles recherches sur le sujet seront donc très intéressées par les programmes et les projets de recherche de l’ACRPS, car elles placent l’étude de la transformation démocratique au cœur de ses travaux et cherchent à dégager des solutions tirées de l’expérience historique concrète pour construire une théorie, un cadre interprétatif et instructif qui ne découle pas de leçons toutes faites.

Je ne veux pas approfondir l’importance du sujet maintenant, c’est la préoccupation du symposium. Je ferai plutôt quelques observations méthodologiques qui nécessitent une discussion plus approfondie.

Première observation

Ce sujet a été beaucoup maltraité en tant que sujet de recherche car il a été abordé depuis le début des années 2000 sous l’angle de la « guerre contre le terrorisme » et avec les idées et les politiques issues de ce processus. Cela a empêché toute approche académique et soumis le sujet aux agendas politiques des puissances internationales et des régimes régionaux et locaux, qui jouent un jeu d’intérêts mutuels. Des régimes despotiques ont exploité la préoccupation des puissances internationales avec le terrorisme présenté comme une menace existentielle, pour justifier leur autoritarisme et empiéter de manière répétée sur les libertés publiques en qualifiant de terroristes ou de « militants » les forces ou les individus qui leur sont opposés, voire divergent simplement d’opinion, et à tout le moins en les traitant comme servant ou soutenant le terrorisme.

Ce qui a aggravé les choses, c’est que, contrairement aux idées reçues, les régimes définissent le terrorisme en fonction de l’identité de l’acteur, et non en fonction de celle de la victime. En d’autres termes, le terrorisme n’est pas défini ni distingué analytiquement des autres formes de violence en tant que crime visant des civils innocents à des fins politiques. La définition décisive du terrorisme, du point de vue de l’État, est que l’auteur est un agent non étatique, quelle que soit l’identité de la victime, qu’elle soit civile, militaire ou du personnel de sécurité. En conséquence, toutes les organisations armées opérant en dehors de la loi – y compris la loi d’une occupation (illégale) ou d’une dictature interdisant de toutes les façons toute activité politique – sont condamnées en tant qu’organisations terroristes. Cela implique également l’absolution de l’État pour la violence politique, même s’il commet à des fins politiques un génocide qui vise des civils. La responsabilisation de l’État est subordonnée aux rapports de forces internationaux, même si son acte aurait été qualifié de terrorisme si le terrorisme était synonyme de violence politique visant les civils.

En ce sens, le terme « violence politique armée » est limité aux organisations non étatiques qui l’adoptent et exclut l’État. Dans cette perspective, l’État n’est pas une organisation armée, bien qu’il s’agisse d’une entité armée au sens de la définition même, que la sociologie occidentale a désignée comme possédant le monopole de la violence légitime. Inversement, toutes les organisations armées sont considérées comme des terroristes par la définition antérieure du terrorisme. Selon cette logique, la définition ne s’applique pas aux États qui utilisent des armes pour résoudre des problèmes politiques, même si leurs forces armées et leurs services de sécurité se transforment en une milice armée en conflit avec la population, régie non par la loi, mais par l’objectif de maintenir l’ordre existant quel qu’en soit le coût. Le monde arabe a vu de nombreux exemples d’États ayant créé des milices à leur service, tels que le Soudan et l’Irak, ainsi que la transformation d’armées officielles en milices.

C’est ce qui s’est passé tout récemment en Syrie et en Libye, lorsque les régimes de Bachar al-Assad et de Mouammar Kadhafi ont fini par ressembler moins à des États et plus à la plus grande milice du pays. La seule différence était que ces milices bénéficiaient d’une reconnaissance internationale selon le concept de souveraineté « putiniste » selon lequel la souveraineté est intégrée au régime et non à l’État.

Même lorsqu’un régime cible un civil à des fins politiques après l’avoir attiré à son consulat, cela n’est pas considéré comme une opération terroriste. Je n’ai entendu aucun homme politique utiliser le terme terrorisme pour décrire cet acte, ou comme une forme de terrorisme d’État, ce qui est un scandale en soi.

Ainsi, lorsque le terme « violence armée » est utilisé, la violence d’État n’est jamais l’intention. Nous savons tous cela. Nous abordons le sujet après avoir reconnu que par transition d’une action politique armée à une action non armée, nous entendons des organisations et non des États – qui sont des entités armées par définition – même lorsque l’État est engagé dans un conflit violent avec de vastes couches de la population. Ceci est une mise en garde nécessaire avant d’aborder un sujet dont la compréhension dépend entièrement de la question de l’État, de la nature de son système social et politique et de ses options. Ces aspects ne peuvent être négligés lors de la discussion de l’évolution des choix des organisations armées et de leur idéologie. Elle ne peut pas non plus être écartée lorsque l’on examine les conclusions et les réexamens auxquels sont parvenus leurs dirigeants, l’interruption de leur soutien extérieur après la chute de l’Union soviétique ou d’autres facteurs qui ont conduit au passage d’une action politique armée à une action non armée (tels que mentionnés dans le document de base).

Deuxième observation

Une approche du sujet sous le titre général « Transformations de l’action politique armée à l’action politique non armée » ne doit pas estomper les frontières entre les types d’action armée et les types d’action politique pacifique. Les sciences sociales, essayant d’éviter les jugements de valeur, glissent généralement dans un schéma de non-discrimination entre une arme ou une autre et une paix ou une autre. Il y a des luttes armées qui n’auraient jamais dû commencer car elles n’étaient pas lancées pour la libération ni pour la justice. Par justice, j’entends une combinaison équilibrée de liberté et d’égalité – une égalité au sens de l’égalité de la valeur humaine, et non de l’homogénéité ou de l’uniformité.

Certains mouvements armés ont déclaré que leur objectif était d’imposer un style de vie ou une idéologie au public, ou de mettre en œuvre leur propre vision de la société, qu’elle soit religieuse ou laïque. Il y a des mouvements armés qui se sont formés pour libérer leur pays du colonialisme ou parce que l’autoritarisme a fermé la porte à toute forme d’action politique. Cela n’empêche pas que ceux qui portent des armes pourraient, dans ce dernier cas, adhérer à une idéologie et/ou commettre des actes qui corrompent leur juste cause. Ceux qui recherchent la justice ne sont pas nécessairement les « bons gars » et ceux qui se battent pour un État colonial ou un régime autoritaire ne sont pas, par essence, les « méchants ». Une lutte armée n’est pas un conflit entre les bons et les méchants dans un film hollywoodien. L’adoption d’une telle formule conduit à un double standard dans le traitement des crimes commis, en tolérant généralement les atrocités commises par les « bons ».

Cependant, il y a certainement des causes justes dans le monde. Celles-ci sont représentés par des personnes qui peuvent glisser vers des idées qui ne reflètent pas la justice de leur cause et qui peuvent également commettre des actes honteux qui finissent par nuire à celle-ci. Bien que l’idéal qui consiste à représenter une cause juste par un peuple juste soit un exemple auquel il faut aspirer, ce n’est pas toujours la réalité.

Troisième observation

Naturellement, la recherche sur le thème de la transition vers la paix, comme dans toutes les branches de la science politique comparée qui étudient les transitions, est téléologique; c’est-à-dire que son but est d’instaurer la paix. Peu importe combien ceux qui travaillent sur le sujet nient leurs partis pris, leur travail s’appuie généralement sur les outils des sciences sociales pour justifier et faciliter la transition vers un système qui leur tient à cœur.

De même, les recherches sur la transition vers une action politique non armée se félicitent de cette transition et cherchent des moyens de la renforcer avec les outils d’études comparatives de science politique et d’études sur la sécurité. C’est généralement un objectif noble, qui n’enlève rien à l’objectivité scientifique, l’objectivité ne signifiant pas nécessairement la neutralité. Les sciences sociales n’exigent pas la neutralité mais plutôt l’objectivité, dans la mesure du possible.

En ce sens, les spécialistes des sciences sociales recherchent les raisons de la transition : défaite militaire, ou un environnement sociétal épuisé par la guerre, ou une impasse menant à l’acceptation de la réalité politique, ou la promesse d’amnistie, ou une victoire militaire qui a amené une certaine organisation au pouvoir. La transition peut être stimulée par certaines réformes politiques au sein du régime ou du gouvernement et par une certaine flexibilité de la part de l’organisation armée, qui permettent aux mouvements armés de s’intégrer dans un système devenu plus pluraliste. Les chercheurs abordent souvent les contextes sociaux, politiques et intellectuels qui ont rendu de telles voies possibles dans le cadre d’un équilibre particulier du pouvoir militaire.

Cependant, la recherche sur les résultats de chaque voie et sur la durabilité et la stabilité de la paix dans chaque cas, n’est pas moins importante. Et la question pertinente est la suivante : si la paix n’existe pas sur la base de la justice, même si elle est relative, et si des solutions aux grands clivages de la société et aux expressions institutionnelles de ces guerres, ainsi que la guérison des blessures gravées dans la mémoire, peuvent durer dans le temps ? N’est-il pas probable qu’une violence encore pire n’émerge ?

Nous savons ce que signifient la victoire d’une organisation de libération nationale armée et la transformation ultérieure en État et en armée. Nous avons également des exemples de milices armées mettant fin à des guerres civiles, ethniques ou sectaires en formant un régime consensuel dans un seul État ou en séparant plusieurs États. Essayons de comprendre. Que signifie la transformation d’une action politique armée en une action politique non armée sous la tyrannie d’un régime autoritaire ? Il y a bien sûr des cas où des groupes ont compris les conséquences de la défaite militaire ou ont constaté que la lutte militaire avait atteint une impasse, où les factions sont disposées à retourner à la vie civile et à se satisfaire d’une amnistie. Le désarmement peut également avoir lieu dans le contexte de réformes politiques pouvant mener à une démocratisation dans laquelle le poids réel des factions armées est mis à l’épreuve lors d’élections. Entre ces deux extrêmes, il existe d’autres options – ouvrir un espace de participation politique marginale à l’ombre de l’autoritarisme, par exemple en adoptant un autoritarisme compétitif, et un pluralisme sans fondement.

Quatrième observation

Elle porte sur le sujet opposé, c’est-à-dire la transformation de l’action politique non armée en action politique armée, qui, si elle est considérée correctement est le même sujet.

Si j’exclue de ce débat la question de la lutte armée palestinienne – et j’exclue les mouvements de libération nationale des organisations politiques armées étant donné que ces dernières mènent des actions politiques violentes illégales dans des états souverains, alors que les mouvements de libération nationale jouissent d’une légitimité de porter des armes équivalente à celle des états à la condition qu’elle soit comprise comme une responsabilité et non un privilège – l’expérience arabe de ces dernières années montre que la tyrannie, qui ne laisse aucune place aux réformes politiques et à la transformation pacifique, combinée à une politique de marginalisation sociale et d’humiliation physique et psychologique de larges pans de la population, crée un environnement propice à une action armée. Cela ne signifie pas que cet environnement produit directement une action politique armée. Cela nécessite des acteurs humains dont la volonté, le milieu intellectuel et social et la culture ne peuvent être omis de la recherche. Mais il y a une différence entre opérer dans un environnement approprié et un environnement inapproprié. Il semble que les conditions arabes nous obligent à examiner la question inverse, à savoir les conditions de la transition de l’action non armée à l’action armée.

Il est indéniable que les gens, à l’Est comme à l’Ouest, sont généralement enclins à se préoccuper de la gestion de leur vie, ce qui signifie évidemment une tendance à la stabilité, même sous un régime despotique et à la peur du chaos. Ils préfèrent les réformes, un processus de transition et un changement pacifique si possible. Mais le refus du régime de réformer et le rejet des réformes et la répression brutale des mouvements pacifiques peuvent conduire à la désillusion de certains jeunes de l’opposition, qui avaient mis leurs espoirs dans les révolutions pacifiques et le mouvement civil. Cela peut mener à son tour à une transition vers une action armée – même si tous ceux dont les espoirs ont été anéantis et dont les rêves sont devenus des cauchemars ne prennent pas les armes.

Prendre les armes en période de contre-révolution accroît la férocité de la tyrannie et le désir de stabilité de la population, même au point d’accepter le régime existant. Le régime, ses médias et ses intellectuels amènent des segments non politisés de la population non seulement à penser que la révolution et le changement sont liés à l’action armée, mais aussi à blâmer les victimes, c’est-à-dire à imputer la responsabilité des crimes du régime aux victimes, parce qu’elles n’acceptent pas le statu quo et le régime dominant, devenu synonyme de stabilité. Ce n’est pas la réaction violente ou monstrueuse du régime à l’exigence de changement qui est à blâmer, mais l’exigence elle-même. Et cette exigence est condamnée. En d’autres termes, si les victimes avaient dès le départ tout simplement accepté le statu quo, le peuple n’aurait pas eu à subir tous ces sacrifices – dont le régime cherche à démontrer l’absurdité par sa brutalité illimitée – pour en fin de compte y être soumis à nouveau. Nous l’avons vu en Égypte, où le régime a transformé une révolution et une lutte pour la démocratie en une question de maintien de la sécurité et de la stabilité et de combat contre le terrorisme, ce qui, d’un autre point de vue, a fait de la lutte pour la démocratie une lutte pour la défense des droits de l’homme.

Dans les pays où des révolutions ont eu lieu mais où l’armée est restée fidèle au régime et a obéi aux ordres de tirer sans relâche sur les manifestants, certaines forces sociales et politiques ont pris les armes. L’action armée, en cas de révolution civile spontanée réprimée par la force des armes, devient infiniment fragmentée puisqu’elle n’a aucune histoire d’organisation. Les insurgés spontanés n’ont pas davantage acquis d’expérience dans une lutte organisée à long terme contre le régime. Ni, bien sûr, de commandement central pour intégrer les nouveaux insurgés jetés dans la bataille par la révolution réprimée. Des forces armées fragmentées sont apparues spontanément. Certaines d’entre elles sont constituées de groupes armés locaux. Certains d’entre eux sont des mouvements salafistes djihadistes rivaux qui n’ont aucun lien avec les objectifs de la révolution. Certains d’entre eux sont affiliés à des pays qui ont soutenu la révolution et les activités armées, et d’autres sont des groupes de chefs de guerre qui ont bénéficié du contrôle de certaines zones et de leurs ressources. Il ne fait aucun doute que les deux cas exemplaires sont ici la Libye et la Syrie, qui ont dépassé le stade de ce que l’on appelle la « somalinisation ».

Ce qui distingue ces cas, c’est l’absence d’une direction centrale pour l’action armée et d’une direction politique centralisée à qui le commandement militaire se soumet. Ce type d’action armée n’est pas basé sur une stratégie unifiée et ne propose pas un programme politique mais simplement le renversement du régime – une exigence légitime, sans doute, mais qui ne peut aboutir à une victoire militaire en raison de l’absence d’une stratégie de combat unifiée et même d’objectifs militaires intermédiaires unifiés. Ces groupes sont également incapables de négocier une solution pacifique – en effet, certains éléments peuvent être utilisés dans les négociations pour les neutraliser tout en combattant d’autres pour les éliminer. Le soutien international aux organisations aggrave la fragmentation. Les puissances qui soutiennent la révolution s’interrogent sur ce qu’elles doivent faire, notamment dans un jeu à somme nulle, dans la mesure où la défaite de ces forces conduit à la victoire complète d’un autoritarisme brutal, dont le retour est pire que jamais auparavant – car, outre sa tyrannie précédente, il est maintenant punitif et plus criminel que jamais car il a survécu malgré les atrocités et crimes contre l’humanité qu’il a commis. D’autre part, il est impossible de tracer une éventuelle carte politique des résultats de la victoire supposée de ces factions armées. Les événements post-révolutionnaires qui ont fait tomber le régime libyen malgré leur fragmentation, grâce à l’intervention militaire extérieure, n’offrent pas un exemple encourageant.

Dans le cas de l’effondrement du régime – comme cela s’est produit en Libye, où l’ingérence étrangère a fini par l’emporter sur la fragmentation des forces d’opposition et la loyauté des armées privées de Kadhafi et leur disposition à commettre les crimes les plus odieux – les milices armées deviennent un véritable obstacle à la constitution d’institutions étatiques.

L’existence d’un état unifié doté d’institutions actives est la condition première, presque unique, de la transition démocratique, parallèlement à la prise de conscience des élites politiques et leur volonté d’accepter les procédures démocratiques comme un compromis acceptable pour l’organisation des relations entre eux. Si les forces étrangères qui contribuent à renverser le régime ne peuvent pas former une nouvelle armée qui soutienne les institutions de l’état et absorbe les factions armées par la force ou la persuasion, ces factions armées ne disparaissent pas, mais mûrissent et s’agrandissent. Beaucoup d’individus les rejoignent qui n’avaient pas pris les armes à l’origine pendant la révolution, mais qui s’enrôlent parce qu’ils ont besoin de protection en l’absence d’un état, ou comme source de subsistance, parce que les milices deviennent des employeurs. Les factions révolutionnaires armées ne peuvent être désarmées en l’absence d’institutions étatiques, et les institutions étatiques ne peuvent être édifiées en présence de factions armées. Il faut briser ce cercle vicieux pour trouver une solution.

L’expérience a montré que les mouvements armés ne peuvent produire aucun résultat réel face à un régime au pouvoir, comme une occupation étrangère ou un État autoritaire, sans une direction unifiée et une stratégie engagée. Elle démontre également que la multiplicité des factions armées résultant de leurs débuts spontanés, leurs différents environnements sociaux, ou leur lutte idéologique ou tous ces facteurs combinés ne tardent pas à transformer les luttes de pouvoir entre elles en conflit principal. L’énergie principale des mouvements est canalisée dans des conflits entre eux plutôt que dans le conflit sous-jacent pour lequel ils ont été créés. Ces mouvements ne parviennent souvent pas à s’unir seuls en raison d’un manque de confiance mutuelle et de la prévalence d’une peur mutuelle et du narcissisme et d’une illusion de puissance produite par le port d’armes sans entraînement militaire ou discipline imposée par un parti. Par conséquent, le mouvement est soit soumis de force à la volonté d’une seule organisation, soit le même phénomène se produit par une intervention extérieure, soit il est engagé dans un conflit prolongé qui peut amener le régime à les vaincre.

Ceci vaut pour la phase de conflit armé. Au cours de la phase d’édification de l’état, les factions armées doivent être intégrées dans une seule armée ou dissoutes entièrement afin d’établir et de développer les institutions de l’état, soit par la persuasion, soit par la force – de préférence par des moyens pacifiques. Mais cela exige des compromis et des accords qui tiennent compte de leurs attentes qu’en échange de leurs sacrifices leurs dirigeants reçoivent un statut et/ou une part du pouvoir. Ceci peut souvent être plus facilement atteignable dans le cas d’un état démocratique. Mais dans un état autoritaire, il ne faut pas longtemps pour que le conflit réprimé, qui se règle par un partage des richesses et/ ou du pouvoir se transforme en purges internes au sein du gouvernement comme nous l’avons vu dans les conflits de nombreux pays du tiers monde.

La transition vers un système démocratique ne peut se faire sans renoncer à l’action armée qui, par définition, ne peut coexister avec les institutions étatiques et le monopole de l’état sur la violence légitime, et contredit le transfert pacifique du pouvoir politique lors d’élections libres. L’inégalité entre ceux qui portent des armes (même s’ils ne les utilisent pas) et ceux qui n’en portent pas rend impossible l’émergence d’un système démocratique pluraliste. Le maximum que l’on puisse espérer atteindre entre ceux qui portent des armes, c’est une trêve ou un accord temporaire. La démocratie exige l’abandon total des armes, quelle que soit l’ampleur des sacrifices consentis par ceux qui ont pris les armes contre la dictature. Leur insistance à porter des armes pour l’action politique est en soi une forme de tyrannie et peut amener le chaos que la population craint davantage que la dictature.

Ainsi donc, un régime autoritaire despotique peut apporter une réponse au chaos. Mais à notre époque, c’est une réponse temporaire. Nous sommes encore dans une phase de transition historique, où tout est dans un état d’inconstance et de fluctuation. Dans le pire des cas, une seule génération peut être « persuadée » que l’autoritarisme est un remède au chaos – la génération qui a vécu la révolution et la contre-révolution. Mais même parmi cette génération, il semble absurde pour ceux qui ont subi des humiliations physiques et psychologiques que leur souffrance soit un sacrifice pour maintenir la stabilité, même si les arguments sont exposés dans une publication universitaire lue par quelques centaines de personnes.

a1 * Azmi Bishara est un intellectuel palestinien, universitaire et écrivain. Consultez son site personnel et suivez-le sur Twitter: @AzmiBishara

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3 novembre 2018 – The Doha Institute – Traduction : Chronique de Palestine – MJB & Lotfallah

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