J’ai combattu l’apartheid sud-africain, et je vois les mêmes politiques brutales à l’œuvre en Israël

Photo : Ahmad Al-Bazz/Activestills/Al Jazeera
Un véhicule palestinien circule sur une route nouvellement ouverte, la Highway 1, avec un mur séparant le trafic palestinien du trafic israélien près du village d'al-Zaayyim, Cisjordanie, le 23 janvier 2019 - Photo : Ahmad Al-Bazz/Activestills/Al Jazeera
Ronnie Kasrils En tant que militant anti-apartheid sud-africain juif, j’observe horrifié le basculement à l’extrême droite qui s’opère en Israël à la veille des élections de ce mois-ci, et son impact dans les territoires palestiniens et dans le monde entier.

La répression israélienne à l’encontre des citoyens palestiniens, des réfugiés africains et des Palestiniens en Cisjordanie occupée et à Gaza est devenue plus brutale avec le temps. Le nettoyage ethnique, la confiscation de terres, la démolition de maisons, l’occupation militaire, les bombardements de Gaza et les violations du droit international ont amené l’archevêque Tutu à déclarer que le traitement des Palestiniens lui rappelait l’apartheid, mais en pire.

Je suis également profondément contrarié par le fait que ceux qui critiquent les politiques brutales d’Israël voient souvent leur liberté d’expression menacée d’interdiction, réalité que je viens de vivre de première main. La semaine dernière, une réunion publique à Vienne, où je devais prendre la parole en faveur de la liberté des Palestiniens, dans le cadre de la semaine mondiale contre l’apartheid israélien, a été annulée par le musée qui accueillait l’événement – sous la pression du conseil municipal de Vienne, qui s’oppose au mouvement international de désinvestissement en Israël.

Le gouvernement d’apartheid de l’Afrique du Sud m’a interdit de réunion à vie. Rien de ce que je disais ne pouvait être publié, parce que je m’élevais contre l’apartheid. Quelle honte que, malgré les leçons tirées de notre lutte contre le racisme, une telle intolérance continue à ce jour d’étouffer la liberté d’expression sur la Palestine.

Pendant la lutte sud-africaine, on nous accusait de suivre un programme communiste, mais les calomnies ne nous ont pas fait fléchir. Aujourd’hui, la propagande d’Israël suit une voie similaire, répétée par ses partisans – assimilant opposition à Israël et antisémitisme. Il faut s’y opposer.

Un nombre croissant de Juifs dans le monde entier prend position contre la politique d’Israël. De nombreux jeunes Juifs soutiennent le mouvement palestinien de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), mobilisation pacifique inspirée par le mouvement qui a contribué à mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud.

Les parallèles avec l’Afrique du Sud sont nombreux. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a récemment déclaré : « Israël n’est pas l’État de tous ses citoyens… Israël est l’État-nation du peuple juif – et du peuple juif uniquement. »

Des propos racistes similaires étaient courants en Afrique du Sud sous le régime de l’apartheid. Nous faisions valoir qu’il était possible de parvenir à une paix juste et que les Blancs ne trouveraient de sécurité que dans une société unitaire, non raciste et démocratique après avoir mis fin à l’oppression des Sud-Africains noirs et assuré la liberté et l’égalité pour tous.

A l’inverse, le Likoud de Netanyahou courtise désespérément les partis extrémistes et abandonne tout motif de négocier avec les Palestiniens. Son plan d’intégration d’un parti de colons extrémistes et d’un parti terroriste kahaniste dans sa coalition de gouvernement est indécente. Son adversaire le plus sérieux est un général accusé de crimes de guerre à Gaza. Tant qu’un régime répressif de type apartheid régnera, la situation ne fera qu’empirer pour les Palestiniens et les Israéliens également.

Le mouvement anti-apartheid s’est développé pendant trois décennies, conjointement avec la lutte de libération du peuple sud-africain, pour jouer un rôle décisif dans le renversement du régime raciste. Les Européens ont refusé d’acheter des fruits de l’apartheid ; il y a eu des boycotts sportifs ; les dockers de Liverpool à Melbourne ont refusé de manutentionner des marchandises sud-africaines ; un boycott universitaire a fait des universités des zones exemptes d’apartheid ; et les sanctions sur les ventes d’armes ont contribué à faire pencher la balance contre l’armée sud-africaine.

Au fur et à mesure que le mouvement s’est développé et que les résolutions de l’ONU ont isolé le régime de Pretoria, la pression s’est accrue sur ses partenaires commerciaux et les gouvernements qui le soutenaient. L’adoption historique par le Congrès américain de la Comprehensive Anti-Apartheid Act de 1986 (Loi générale contre l’apartheid) a marqué un tournant majeur. Lorsque les banques Chase et Barclays ont fermé en Afrique du Sud et retiré leurs lignes de crédit, la bataille était presque terminée

Cela a nécessité un énorme effort d’organisation, de mobilisation de la base et d’éducation. Des éléments similaires caractérisent le mouvement BDS d’aujourd’hui qui vise à isoler le régime israélien de type apartheid.

Chaque étape est importante – faire pression sur les institutions et les entreprises qui sont complices des crimes d’Israël et soutenir les Palestiniens dans leur lutte pour la libération. Il ne s’agit pas de détruire Israël et son peuple, mais d’œuvrer pour parvenir à une solution juste, comme nous l’avons fait en Afrique du Sud.

Il est du devoir des défenseurs de la justice du monde entier de se mobiliser en solidarité avec les Palestiniens pour contribuer à l’avènement d’une ère de liberté.

* Ronnie Kasrils est un ancien ministre du gouvernement sud-africain et a été un membre dirigeant du Congrès National Africain pendant l’apartheid.


3 avril 2019 – The Guardian – Traduction: Chronique de Palestine – MJB