Pour les Palestiniens, Bernie Sanders serait-il le moins pire des candidats ?

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L'élue au Congrès Ilhan Omar (Minnesota) soutient la candidature à l'investiture présidentielle de Bernie Sanders - Photo : Saul Loeb

Par Steven Salaita

Comment Bernie Sanders est devenu un « combattant » pour la Palestine.

Avec les primaires démocrates qui battent leur plein, les grandes lignes du débat public sont assez bien établies. Le sens commun, à gauche, dit que tous les candidats sont mauvais en ce qui concerne la Palestine à l’exception de Bernie Sanders. Malgré quelques problèmes, déclarent les experts, Sanders est toujours le meilleur. Cette déclaration est-elle vraie ou bien s’agit-il d’un truisme commode ?

C’est les deux, en fait. Sanders apparaît meilleur que ses homologues, mais l’avantage n’existe pas dans le vide. La réputation de Sanders a été renforcée par de nombreux mythes. Il s’est montré adroit à faire sonner les bonne notes sans pour autant transcender un consensus monotone en matière de politique étrangère. Par exemple, je ne vois pas comment quelqu’un peut lire les réponses de Sanders ici à côté de celles de ses adversaires et objectivement conclure qu’il est supérieur (ou même significativement différent). En fait, les réponses du milliardaire Tom Steyer sont sans doute meilleures ou du moins équivalentes.

De plus, Sanders presque toujours introduit son soutien aux palestiniens en professant sa dévotion à la sécurité et au droit à l’existence d’Israël. Il a une longue histoire de financement des crimes de guerres israéliens. (son affirmation selon laquelle il conditionne l’aide apportée à Israël par un meilleur bilan en matière de droits de l’homme est un pari truqué ; Sanders a eu 3 décennies pour appliquer ce principe). Tous les candidats sont sionistes. Je ne tiens pas à analyser les nuances de leur sionisme. Trouver – ou pire célébrer – un colonisateur plus gentil est une perte de temps.

En bref, Sanders est pareil à ses adversaires à propos de la Palestine, mais sa réputation sur la question est bien meilleure. Cette réputation ne correspond pas au contenu de son historique législatif ou de ses commentaires publics. Ses partisans projettent sur lui ce qu’ils espèrent ou supposent qu’il ferrait, mais qu’il n’a pas fait tout au long de sa longue carrière. Le mythe selon lequel Sanders est « bon » ou « le meilleur » a conduit au fait que le soutenir n’est pas juste une concession pragmatique ; on peut maintenant le faire passer pour une fidélité à la Palestine.

Ces dernières semaines, j’ai vu circuler une image sur les médias sociaux qui incarne à la fois le processus et le résultat de la mythologisation de Sanders. Elle montre un homme tenant une pancarte avec des caractères manuscrits disant, « Je suis palestinien et je vote pour ce juif ! » A sa droite une femme tient un panneau complémentaire :  « Je suis israélienne et je vote pour celui qui se battra pour les droits des Palestiniens ! » C’est une idée plaisante, je suppose. Cependant, l’exécution de cette idée est problématique.

Essayez de vous sortir du raffut de l’électoralisme et posez-vous une question simple : quand avons-nous déjà vu Bernie Sanders se battre pour les Palestiniens ? Beaucoup de ses partisans ont repris le combat, mais Sanders ne s’est pas joint à eux. Au lieu de cela, il fait des gestes vers de vagues idéaux de justice sans s’engager dans ce que les Palestiniens en lutte proclament, sans cesse, être leur version de la liberté (le droit au retour et l’égalité dans leur patrie ancestrale). Il se satisfait de laisser ses partisans remplir le flou avec leurs propres suppositions.

Est ce que Sanders se battait pour les droits des palestiniens quand il s’est pieusement souvenu de sa vie dans un kibboutz (en d’autres termes, une colonie de peuplement racialisée) ? Quand il a voté en faveur d’une résolution du Sénat (introduite par Mitch McConnell) qui reconnaît Jérusalem en tant que capitale indivisible d’Israël ? Quand il a crié contre les concitoyens qui protestaient contre les crimes de guerre qu’Israël commettait avec les armes, pour lesquelles, il a voté qu’on lui fournisse ? Lorsqu’il a renvoyé un membre du personnel de campagne pour avoir critiqué Netanyahu ? Lorsqu’il s’est lancé dans une diatribe sioniste lors d’une interview avec un journaliste palestinien ? Lorsqu’il a imputé au Hamas le massacre israélien de 50 civils ? Lorsqu’il a suggéré que les parents palestiniens éduquent leurs enfants à devenir des kamikazes ?

Tout cela s’est produit depuis la destruction par Israël de la bande de Gaza en 2014, l’un des événements les plus féroces du siècle.

Et quand il se dit « 100 % pro-Israël » ? Ou lorsqu’il s’oppose au mouvement BDS ? Ou lorsqu’il propose l’inepte « des deux côtés » en réponse à de nouveaux crimes de guerre israéliens ? Ou lorsqu’il refuse de soutenir le droit au retour (ce qu’Andrew Yang a récemment fait sans ambivalence) ?

« Je suis 100 pour cent pro-Israël dans le sens du droit à l’existence d’Israël, » a déclaré Sanders. « J’ai vécu en Israël, j’ai de la famille en Israël, Israël a le droit de vivre non seulement en paix et en sécurité, mais de savoir que son existence même sera protégée par le gouvernement des États-Unis. »

J’ai des liens avec Israël depuis des années. En 1963, j’ai vécu dans un kibboutz près de Haïfa. C’est la-bas que j’ai vu et fait l’expérience de nombreuses valeurs progressistes sur lesquelles Israël a été fondé. Je pense qu’il est très important pour chacun, mais en particulier pour les progressistes, de reconnaître l’énorme réalisation qu’est l’établissement d’une patrie démocratique pour le peuple juif après des siècles de déplacements et de persécutions.

Le meilleur sur la Palestine

Sanders montre parfois de l’empathie envers les Palestiniens et souligne régulièrement les difficultés de la vie sous l’occupation israélienne (1967 seulement), mais il n’utilise pas un vocabulaire de combat. Il ne parle jamais de colonisation, de nettoyage ethnique, de crimes de guerre, d’apartheid ou de vol de terres. « Occupation » est le mot le plus fort qu’il emploie. Il a également l’habitude de réserver ses critiques les plus vives à Netanyahu, généralement présenté comme une aberration trumpienne par rapport aux standards plus bienveillants. Dans le lexique de Sanders, le problème n’est pas le sionisme, mais l’Israël de Netanyahu.

(Veuillez noter : je ne dis pas que Sanders devrait parler comme un nationaliste palestinien ; je m’oppose aux récits qui donnent l’impression qu’il est un fidèle partisan du nationalisme palestinien).

Si le Palestinien sur la photo veut voter pour « le gars juif », je ne discuterai pas avec lui, bien que je souhaite qu’il ne se porte pas volontaire pour être l’un des bons Arabes, le genre qui n’est pas hostile aux juifs par nature, comme en témoigne – quoi d’autre ? – son empressement à voter. Échanger la décolonisation contre l’électoralisme est l’un des moyens les moins coûteux d’accumuler de la respectabilité aux États-Unis. Voter pour « le gars juif » n’est pas répréhensible en soi. On peut en effet faire valoir de solides arguments pour le faire. Mais impliquer l’identité nationale dans la décision permet d’éviter les formes anciennes de résistances, moins agréables pour les centres de pouvoir.

Il est plus gênant de voir les Israéliens défendre Sanders comme un champion des droits des Palestiniens. Il est déconcertant qu’une colonisatrice se désigne si jovialement comme arbitre de la lutte de l’indigène, et le fasse en promouvant des idées de réparation qui ne menacent pas son propre statut. En liant l’activisme à une campagne présidentielle, elle peut revendiquer un espace qui n’est pas disponible pour les autochtones récalcitrants. Elle n’a pas besoin d’adhérer à leurs sensibilités car elle vit dans une culture politique qui traite les colonisés comme un produit brut. Sa langue raconte l’histoire. Elle utilise un cadre nébuleux de « droits », l’idiome classique de l’activisme sanctionné par l’État. La libération est exclue. La résistance est aseptisée. La lutte armée est impensable. La photographie est l’esprit d’Oslo reconverti pour l’ère des médias sociaux.

Sanders a clairement indiqué son programme. Pour l’instant, il ne change pas. Il est pour deux États, et n’aime pas les politiciens israéliens conservateurs et s’inquiète des excès du gouvernement. Il ne proclamera pas le droit au retour. Il n’envisagera pas une solution à un seul État. Il s’oppose au mouvement BDS, mais s’oppose aussi à sa criminalisation. Malgré tous ses discours sur les conditions de l’aide à Israël en fonction de son comportement (ce que George H.W. Bush a également proposé), il lui faudra plus de capital politique que ce qu’il est prêt à utiliser. (Un aspect négligé de cet engagement est que Sanders menace également de refuser l’aide aux Palestiniens). La Palestine sera laissée de côté. Les partisans les plus virulents de Sanders accepteront ce résultat comme le coût relatif à la conduite des affaires.

« Les israéliens ne devront pas vivre dans la peur des tirs de roquettes. Les palestiniens ne devront pas vivre sous occupation et sous blocus. Les États-Unis doivent mener tous les efforts pour mettre fin à la crise de Gaza et à la violence persistante qui menace tout le monde. »
14 novembre 2014 – Twitter

Les Israéliens d’abord

Ils raconteront qu’ils le tiendront pour responsable, bien sûr, mais personne ne devrait prendre ça au sérieux. Responsable devant qui ? Les vrais Palestiniens ou la masse de babioles brun-clair fabriquée sur une chaîne de montage électoral ? L’électoralisme ne permet pas le genre de réactivité que ses défenseurs imaginent. Quiconque tente de demander des comptes à Sanders sera décrié. Élever la Palestine de sa position subordonnée sera considéré comme une invitation à la mort sociale, un effort puritain pour lâcher la barbarie de droite contre une politique intrinsèquement vertueuse. (Le bon sens électoral mène toujours à l’orthodoxie libérale.) La responsabilité envers le peuple est le mythe le plus anti-humain de tout ce spectacle.

Les tentatives de donner la priorité aux pays du Sud ne peuvent tout simplement pas rivaliser avec les fétiches de l’émancipation au sein du noyau impérial. (L’hémisphère Sud, involontairement, manifeste le plus grand potentiel révolutionnaire du monde). Comme d’autres nations colonisées (à l’intérieur et au-delà de l’Amérique du Nord), la Palestine existe dans les discours électoraux comme une géographie abstraite, quelque chose à extraire pour le capital parmi les ambitieux politiquement, ou un désagrément délicat à surmonter. Ce qui manque au système en substance, il le remplace par un mythe. L’électoralisme est le dissipateur de la politique révolutionnaire. Nous choisissons des représentants qui sont en fait des membres de l’élite. Il n’y a pas de véritable système de responsabilisation envers les personnes démunies. Tout ce qui sonne bien à propos de l’électoralisme renforce en fait les fausses promesses de la colonisation par les colons.

Les boosters de Sanders ne se préparent-ils pas à la déception ? Pas vraiment, car la logique de l’électoralisme pourvoit à l’espoir délirant dans l’invraisemblable. Elle fait aussi de la liberté de la Palestine (au mieux) une préoccupation secondaire. La nation, obscure et abstraite, accélère la campagne électorale présidentielle. Sanders ne sert pas la Palestine ; la Palestine est sa suppléante.

Sanders dit « respect et dignité », ses fans entendent « libération ». Ils n’écoutent pas assez attentivement. (Nous sommes incités à mal entendre par tant de promesses de célébrités mineures.) Rien dans le dossier de Sanders, en tant que politicien, ne suggère qu’il se battra pour autre chose que l’usé « consensus international ». Et rien dans les décennies de prétendue médiation américaine n’indique que le « processus de paix » entraînera autre chose que des souffrances continues pour les Palestiniens.

13 février 2020 – Counterpunch – Traduction : Chronique de Palestine – Fadhma Nsumer