Manifestation à Bamako : « Troupes françaises hors d’Afrique ! »

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Mâchoires serrées, front plissé et menton en galoche, Macron tente péniblement de se donner un air viril à l'occasion d'une tournée des popotes en France-Afrique. Le "bon temps" des expéditions coloniales est revenu, malgré l'opposition de plus en plus marquée des populations sahéliennes à la présence militaire française - Photo : archives

Par Alexandra Reza

Pourquoi des soldats français au Sahel ? Les manifestants ont une réponse… Et l’attitude autocratique de Macron envers la contestation dans des pays comme le Niger et le Mali ne fait qu’attiser le sentiment anti-français.

De grandes manifestations ont eu lieu à Bamako, la capitale du Mali, exigeant que les troupes françaises quittent le pays. « On a marché pour le départ et ils nous envoient 600 soldats encore. Marchons encore et encore. », a écrit un blogueur malien en réponse à la nouvelle que davantage de soldats français devaient être déployés au Sahel. Au total, environ 5100 soldats français sont déployés au Mali, ainsi qu’au Tchad, au Niger, en Mauritanie et au Burkina Faso. L’opposition publique à l’intervention militaire française au Sahel, perçue comme portant atteinte à la souveraineté nationale, s’est accrue au cours de l’année dernière à travers l’Afrique francophone. Le musicien camerounais très populaire, Géneral Valsero, a récemment déclaré : « La présence de l’armée française est une insulte ».

Les troupes françaises ont fait de nombreux allers-retours dans la région depuis qu’elles l’ont occupée au XIXe siècle, cherchant à garantir l’accès des Français à la main-d’œuvre et aux ressources locales. Ils sont restés puis sont revenus depuis l’indépendance. Les Français ont lancé l’Opération Serval en 2013 en réponse aux avancées réalisées par les groupes d’insurgés dans le nord du Mali. Depuis lors, l’instabilité s’est propagée et différents États de la région sont désormais confrontés à des attaques et des insurrections répétées de la part de divers groupes, certains liés à Al-Qaïda et à l’État islamique.

Des tensions profondes et complexes alimentent les insurrections : les moyens de subsistance menacés, les réseaux de trafiquants manipulés par les élites politiques et commerciales, l’incapacité des États-nations à fournir une sécurité économique et sociale à ses citoyens. La crise climatique et la dégradation des terres qui en ressort sont des facteurs majeurs.

Dans ce contexte, Macron a déclaré que l’opération française Barkhane, qui a remplacé Serval en 2014, se justifiait au nom de la « sécurité collective » du Sahel et du reste du monde.

Mais la France a encore d’importants intérêts commerciaux et politiques dans la région. La société énergétique publique Areva tire une grande partie de son uranium du Niger. Total possède des gisements de pétrole au Mali. Les Français ont une base militaire au Tchad (lors de la visite de Macron en 2018, il avait apporté suffisamment de champagne [et fois-gras] pour 1300 soldats). Malgré des années d’affrontements, l’insécurité et les attaques contre les civils se poursuivent. Rien que l’année dernière, quatre mille personnes ont été tuées.

La résistance publique sahélienne à la présence militaire française est un problème pour le gouvernement Macron. Il subit une pression croissante à domicile en raison des récentes pertes françaises dans la région. En conséquence, les présidents des pays du Sahel ont reçu l’ordre de Macron d’étouffer le sentiment anti-français.

S’exprimant après le sommet de l’OTAN à Londres en décembre dernier, Macron a pris un ton sévère, quelque peu exaspéré. « Veulent-ils que nous soyons là ? Ont-ils besoin de nous ?  » a-t-il demandé. Pour obtenir une réponse, Macron a convoqué un sommet début janvier à Pau, une ville du sud-ouest de la France. A la télévision burkinabè, le président du Burkina Faso, Roch Marc Kaboré, a critiqué le ton de cette « convocation ». Néanmoins, il a ensuite rejoint les présidents du Niger, du Mali, de la Mauritanie et du Tchad pour publier une déclaration commune confirmant que, oui, ils voulaient que la France reste…

En subordonnant apparemment la présence militaire française à une allégeance du public [africain], Macron veut être considéré comme engagé dans un processus démocratique en Afrique. Lors d’un discours historique à l’Université de Ouagadougou en 2017, il s’était présenté comme un président de la génération pour qui « les crimes de colonisation sont incontestables ». Il n’était – parait-il – pas du genre à dire aux pays africains ce qu’ils doivent faire. Et bien sûr, le voici en 2020 demandant aux présidents africains ce qu’ils veulent. Mais menacer les présidents étrangers d’étouffer le débat public et la dissidence chez eux est un geste autocratique.

Le public a répondu: « Nous agissons légalement et démocratiquement pour exprimer notre désaccord avec la politique de la France », a déclaré un organisateur au Mali, niant que les manifestants devaient être traités comme des rebelles ou des perturbateurs. « Nous devons nous libérer de cela », a déclaré Valsero.

Il n’est pas surprenant que certaines réactions – quoique fugitives et destinées uniquement à un public national – soient venues du Burkina Faso. Kaboré doit faire face à des élections plus tard cette année, dans un pays où en 2014, après 27 ans au pouvoir, la lutte populaire a délogé Blaise Compaoré, un allié fidèle des États-Unis et de la France. Kaboré n’est pas en mesure d’ignorer complètement son électorat, même si le président français l’exige.

Au Niger, le président Mahamadou Issoufou a minimisé l’importance de ceux qui protestaient contre l’armée française dans son pays. « Ceux qui manifestent dans la rue sont une toute petite minorité », a-t-il déclaré lors d’une interview en décembre dernier. Cette insouciance apparente était en contradiction avec l’interdiction par ses autorités de manifester dans la capitale nigérienne, Niamey, la semaine qui a précédé. Les Français ont soutenu Issoufou et à son tour, il laisse libre cours à l’armée française. Des drones français décollent de Niamey pour surveiller les mouvements islamistes au Sahel.

En février dernier, les forces françaises ont attaqué des soldats opposés au président tchadien, Idriss Déby. Comme l’a souligné la politologue Marielle Debos, ces soldats n’étaient pas vraiment des démocrates, mais bombarder les opposants au régime ne relève absolument pas des objectifs déclarés de l’opération Barkhane. Cela ne semble servir qu’à conforter la position de Déby, qui a lui-même pris le pouvoir par la force en 1990 avec le soutien français. Vu sous cet angle, la présence de soldats français au Sahel a plus à voir avec la sûreté des intérêts français qu’avec la sécurité pour les habitants de la région.

Il existe également une relation entre la politique étrangère et ce qui se passe en France métropolitaine. À Bamako, en janvier, des manifestants appelant au départ des troupes françaises ont brûlé un drapeau français et un homme tenant un haut-parleur a appelé à la suppression des camps de Calais. En France, des membres de la diaspora tchadienne faisant campagne contre l’ingérence française se sont impliqués dans l’organisation avec les « gilets noirs« , un mouvement se mobilisant contre l’exploitation des sans-papiers dont dépend l’économie française. Au sommet de Pau, un collectif associé aux « gilets noirs », La Chapelle Debout, a appelé à protester contre les sommets de Macron montés comme des théâtres : « Nous exigeons le départ des troupes françaises », écrit un des membres. « La colonisation est terminée. »

Les « gilets noirs » ont été explicites sur les liens entre l’exploitation en France et la présence française à l’étranger. Vu à travers cette optique, l’instabilité au Sahel n’est pas un problème hermétique et confiné à la région. Cela fait partie d’une histoire d’inégalités dans la division internationale du travail que les États et les entreprises occidentales contribuent à produire.

* Alexandra Reza est chargée de recherche junior en français, au Trinity College d’Oxford.


20 février 2020 – The Guardian – Traduction : Chronique de Palestine