Liban : comment le village de Nabi Chit a repoussé les commandos israéliens

Photo : via al-Akhbar

Par Layla Yammine

Alors qu’Israël intensifie son offensive terrestre dans le sud du Liban, les habitants de villages situés dans l’est du pays ont pris part à la résistance contre deux opérations distinctes de parachutage de commandos israéliens ce mois-ci. Selon les habitants et les experts, il s’agit là d’un prélude à une invasion de plus grande envergure.

Alors que les habitants de Nabi Chit s’apprêtaient à se coucher dans la nuit du 6 au 7 mars 2026, Hajjeh Hamda al-Halbawi a entendu d’étranges bruits de creusement provenant du cimetière de la famille Shukr, juste devant chez elle, un bruit inhabituel à une heure aussi tardive.

Lorsqu’elle est sortie de chez elle pour voir ce qui se passait, un drone a immédiatement ouvert le feu sur elle. Des témoins ont déclaré à Mondoweiss qu’au moment où son fils et sa fille se sont précipités pour l’emmener à l’hôpital, le drone les a également pris pour cible. Tous les trois ont été tués.

Les frappes se sont rapidement transformées en massacre, lorsqu’un autre voisin est sorti d’une maison voisine et a été touché par un drone alors qu’il se trouvait sur son balcon.

Les groupes WhatsApp de la ville débordaient d’informations concernant une possible incursion israélienne, tandis que les habitants commençaient à se préparer à ce qui s’annonçait comme une longue nuit.

Nabi Chit et plusieurs autres villages de la vallée de la Bekaa, dans l’est du Liban, avaient reçu un ordre de l’armée israélienne.

Près de 20 minutes après l’avertissement, Nabi Chit a été la cible de plusieurs frappes aériennes israéliennes, tuant 41 villageois et en blessant 40 autres au cours de la journée, selon le ministère de la Santé publique.

Les services de communication du Hezbollah ont annoncé vendredi avoir mené 39 opérations à ce jour, « pour défendre le Liban et son peuple », selon leurs communiqués.

Malgré les bombardements et l’ordre d’évacuation, de nombreux habitants avaient choisi de rester chez eux. Selon Hadi Shukr, un journaliste local du village qui a été témoin des événements et en a rendu compte par la suite, de nombreux habitants n’avaient nulle part où aller et avaient décidé de rester sur place.

Shukr indique que des mouvements avaient été signalés près des frontières orientales de la Bekaa avec la Syrie après une longue journée de frappes aériennes. « Mais nous avons su que quelque chose clochait lorsque nous avons remarqué les bruits provenant du cimetière au centre de la ville », a-t-il déclaré à Mondoweiss, soulignant que les frappes aériennes plus tôt dans la journée visaient à semer la terreur parmi les habitants du village et à précipiter leur fuite.

Ceux qui sont restés ont opposé une résistance.

Des informations ultérieures ont confirmé que les forces spéciales israéliennes s’étaient infiltrées pour tenter de récupérer le corps du pilote israélien capturé, Ron Arad, qui avait disparu au Liban en 1986.

Au cours du raid, des habitants armés se sont joints aux combattants du Hezbollah pour échanger des tirs avec les forces israéliennes.

Le lendemain, Israël a annoncé que la mission avait échoué, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu déclarant que l’opération « n’avait pas donné les résultats escomptés ».

Deux jours plus tard, dans la soirée du 9 mars, Israël a tenté un nouveau largage dans la ville frontalière syrienne de Serghaya.

Cette fois-ci, les forces israéliennes se sont heurtées à une résistance mieux organisée. Le Hezbollah et des témoins locaux ont fait état d’un important survol par des hélicoptères et d’un atterrissage avorté près de la ville syrienne.

Selon le Hezbollah, un hélicoptère a été touché au cours de l’opération, mais a pu s’éloigner.

Des sources qui se sont confiées à Mondoweiss affirment que ces tentatives pourraient avoir moins à voir avec la récupération de la dépouille de Ron Arad qu’avec une éventuelle reconnaissance en vue d’une incursion plus large.

Ces craintes surviennent alors qu’Israël étend son invasion terrestre au Sud-Liban, qui aurait selon certaines sources rencontré une « forte résistance » du Hezbollah dans les villages de Khiam, Kufr Shuba, Aita al-Shaab, al-Taybeh et plusieurs autres villes frontalières.

En début de semaine, Axios a rapporté qu’Israël prévoyait une invasion terrestre « massive » du sud du Liban, qui aurait pour but d’occuper toute la zone située au sud du fleuve Litani.

Un responsable israélien aurait menacé de « faire au sud du Liban ce que nous avons fait à Gaza ».

Mais alors que l’essentiel des combats se concentre dans le sud du Liban, la vallée de la Bekaa, dans l’est du pays, a pris une importance croissante pour la stratégie militaire d’Israël pendant la guerre, selon des experts libanais interrogés par Mondoweiss.

La logique des opérations militaires israéliennes dans l’est du Liban

La chronologie des évènements selon l’armée libanaise concernant l’invasion de Nabi Chit, fait état de la détection d’hélicoptères israéliens hostiles vers 22h50 le 6 mars, « deux hélicoptères » ayant déployé une « force hostile » dans les environs tandis que « des frappes aériennes intenses et généralisées visaient les villages voisins ».

Selon le communiqué de l’armée, dès l’identification de la force israélienne, celle-ci a lancé des fusées éclairantes pour mettre en évidence la zone d’atterrissage. Plus tard, la force israélienne et les habitants locaux se sont livrés à un échange de tirs, qui s’est poursuivi jusqu’à environ 3h du matin.

Un autre communiqué publié par le Hezbollah apporte davantage de détails sur les événements de la nuit : les combattants ont signalé avoir repéré des hélicoptères vers 22h30, ont engagé le combat contre les envahisseurs près du cimetière vers 23h30, puis ont concentré leurs tirs de roquettes et d’artillerie vers 4h15 du matin le lendemain, avec le soutien de la population de la ville.

Le 9 mars, la résistance a dénombré « environ 15 hélicoptères » survolant la chaîne de montagnes orientale avant une tentative d’atterrissage près de Serghaya, par l’armée israélienne, qui a été immédiatement repoussée par des tirs et avortée.

Le récit du Hezbollah concorde avec les témoignages directs recueillis sur le terrain.

Le major Munir Shehadeh, officier de carrière et ancien coordinateur du gouvernement libanais auprès de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), explique que les tentatives répétées d’Israël pour envahir la vallée de la Bekaa sont liées à sa profondeur stratégique, car la région chevauche une large frontière avec la Syrie.

« C’est une artère logistique et une zone de rassemblement au relief escarpé, ouvert et montagneux, difficile à contrôler uniquement depuis les airs », explique Shehadeh à Mondoweiss. « Et il est encore plus difficile d’opérer physiquement à l’intérieur de cette zone. »

Pour Israël, la Bekaa offrirait trois avantages majeurs, explique le major Shehadeh : des renseignements plus complets sur les mouvements transfrontaliers, des opportunités de raids ciblés contre des individus ou des cibles plus importantes, et la capacité de montrer que la portée d’Israël s’étend bien au-delà du sud.

La vallée de la Bekaa est également connue pour être un bastion important de la résistance où le Hezbollah exerce une influence considérable, affirment Shehadeh et Shukr. C’est pourquoi les analystes décrivent la guerre israélienne en cours comme une tentative de semer la discorde entre le Hezbollah et sa base populaire de partisans en infligeant une destruction massive à la population civile.

La stratégie éculée de la punition collective, connue sous le nom de « doctrine de la Dahiya », a été employée par Israël lors de la guerre de 2006 contre le Hezbollah, lorsqu’il a rasé la banlieue sud de Beyrouth, la Dahiya, autre bastion de soutien populaire au Hezbollah.

Selon Shehadeh, l’activité militaire israélienne dans la Bekaa est également liée à des changements géopolitiques plus larges dans la région.

Après la chute du régime d’Assad en Syrie, Israël a occupé le versant syrien du sommet du mont Hermon — Jabal al-Sheikh — l’un des emplacements les plus stratégiques du Levant, car il offre une vue dégagée sur certaines parties de la Palestine, de la Syrie et de la quasi-totalité du Liban. Il offre même une vue sur Chypre.

Ce nouveau statu quo donne à Israël la possibilité de surveiller la Bekaa de beaucoup plus près, explique Shehadeh, ce qui pourrait conduire à l’évaluation stratégique qu’il existe une nouvelle opportunité pour une incursion israélienne.

« D’un point de vue militaire », a ajouté le major Shehadeh, « il s’agit de se constituer une meilleure image du renseignement et de tester l’environnement libanais : comment l’armée réagit, comment la résistance et les civils réagissent, et quelles calculs de dissuasion s’appliquent. »

Hadi Shukr établit également un lien entre l’incident de Nabi Chit et une opération menée quelques mois plus tôt, lorsque le Mossad a enlevé le capitaine à la retraite de la Sécurité publique Ahmad Ali Shukr dans le village de Zahle, dans le cadre des actions visant à récupérer le corps de Ron Arad.

La dernière fois qu’Arad a été vu, c’était à Nabi Chit il y a quarante ans, avant sa disparition, et personne ne dispose d’informations officielles sur le lieu où il se trouve.

Selon Hadi Shukr, ceux qui savent sont morts, et les anciens de son village racontent plus de vingt versions différentes de ce qu’il a pu lui arriver, alors même que les récits et les rumeurs continuent de le lier au village.

Une « histoire honorable » de résistance armée

L’opération dépasse également le simple aspect militaire, ajoute Shukr, qui estime qu’Israël teste également le contexte social et la manière dont celui-ci réagit à une tentative d’incursion.

La région de la Bekaa est connue pour sa structure sociale clanique, dans laquelle les clans et les familles fonctionnent comme des entités sociales qui ont joué un rôle actif dans la défense du territoire.

Shukr explique que lorsque les forces israéliennes sont entrées à Nabi Chit, elles ont été confrontées non seulement à des combattants organisés, mais aussi à des habitants armés de leurs propres armes personnelles.

Le major Shehadeh explique que les clans de la Bekaa ont toujours été armés. « Ils sont socialement liés à la région et ont tendance à défendre leur territoire contre tout envahisseur extérieur », dit-il. « Lors de tout affrontement de grande ampleur, les clans jouent un rôle local de soutien pour protéger les villages et les routes. »

Cela ne s’applique pas uniquement aux incursions israéliennes ; au cours de la dernière année et demie, des affrontements ont également été signalés entre les clans et des infiltrés de l’armée syrienne sous le nouveau gouvernement d’Ahmad al-Sharaa.

Avant la chute du régime d’Assad, des affrontements meurtriers entre les clans locaux et des factions djihadistes venues de Syrie avaient été signalés dès 2014-2015.

Aujourd’hui, avec des milliers de soldats de l’armée syrienne déployés à la frontière sous le nouveau régime, et dans le contexte de la guerre avec Israël et de deux tentatives d’infiltration, les habitants de la Bekaa sont en état d’alerte maximale.

Après le deuxième incident impliquant un hélicoptère à Serghaya, Damas a accusé le Hezbollah d’avoir tiré des missiles en direction de ses troupes, sans faire mention de l’incursion israélienne.

Même si le nouveau président syrien a assuré au gouvernement libanais que ses troupes ne cherchaient qu’à maintenir le calme aux frontières, les habitants de la Bekaa restent méfiants.

Le major Shehahdeh estime que la présence des forces syriennes à la frontière pourrait être une tentative d’al-Sharaa de signaler que la Syrie n’est pas intéressée par un conflit avec Israël, ou « une tentative de redessiner les frontières en fonction de la manière dont le Liban sortira de la guerre », explique-t-il.

« La Syrie s’aligne indirectement sur la vision d’Israël », déclare le major Shehadeh. « Depuis des années, Israël cherche à affaiblir ou à désarmer le Hezbollah, et toute rhétorique allant dans ce sens sert les objectifs israéliens. »

À la suite de la deuxième tentative de largage de commandos, le président syrien a déclaré qu’il soutenait la décision du gouvernement libanais de désarmer le Hezbollah.

Considérées ensemble, ces deux incursions s’apparentent à une série d’expériences : un atterrissage nocturne à Nabi Chit a été contré par une coalition de combattants du Hezbollah, de clans locaux et d’unités de l’armée libanaise. La deuxième tentative a été repoussée beaucoup plus rapidement, grâce à l’alerte avancée.

« Cette région a une histoire honorable de résistance armée contre l’occupation et l’invasion », souligne Shukr. « Il n’était donc pas surprenant qu’un largage ait eu lieu et que les habitants y aient fait face avec leurs propres armes. »

19 mars 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine

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